PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER
Semaine de vacances... qui sera vide, ou peu s'en faut, d'attractions mondaines, mais où deux spectacles populaires valent d'être signalés à l'attention des étrangers: ce sera, demain dimanche, une fête nautique dans le bassin de la Villette: et vendredi prochain, jour de l'Assomption, les «courses sans entraîneurs», du Parc aux Princes.
Aussi bien pourquoi ne pas inviter la foule qui, dans huit jours, ira applaudir les coureurs du Parc aux Princes, et ne pas aller passer notre dimanche au delà des fortifications?
Paris, les dimanches d'été, n'est plus guère, en effet, dans Paris; il est où sont les Parisiens: à la campagne. Et ce n'est pas perdre son temps que de l'y suivre. Il ne faut pas se lasser de le répéter aux voyageurs qui passent: les monuments, les théâtres, les musées, les trésors de cathédrales--tout ce qui semble faire la splendeur d'une ville--ne décrivent pas son âme tout entière, et n'expriment, en tout cas, qu'une partie de ce qu'on pourrait appeler son visage. Baedeker ne dit pas tout; les dictionnaires non plus; et c'est justement à ces spectacles qu'ils ne mentionnent point parce qu'ils les dédaignent ou parce qu'ils les ignorent; c'est à ces tableaux d'intimité--et d'un pittoresque si changeant --qu'il faut s'arrêter, si l'on veut avoir vu Paris vivre, raisonner, sentir...
De ces visions, l'une de celles qui m'a toujours le plus amusé et, le dirai-je? le plus ému, c'est Paris, les dimanches d'été, à la campagne. Ce n'est pas un départ, c'est une ruée; c'est l'irruption frénétique--sur les champs--des pauvres petits rats des villes...
Amis étrangers, n'allez pas, si vous êtes curieux de suivre, pendant une journée de dimanche d'été, le peuple de Paris vers la banlieue, n'allez pas, ingénument l'attendre à la première venue de nos gares. Il y a des gares privilégiées, celles «qu'il faut voir»; par exemple, la gare du Nord, à cause de la forêt de Montmorency toute proche; les gares de l'Est et de Vincennes, à cause des rivières propices à la pêche, au canotage, aux faciles ébats des nageurs; et celles de l'Ouest aussi, qui mènent à Versailles, aux bois de Viroflay, à Saint-Germain, et--plus près, car ce sont là déjà de coûteux voyages pour les petites bourses--au délicieux parc de Saint-Cloud, aux coteaux de Meudon, aux guinguettes de Clamart.
Vers ces joies du dimanche, l'ouvrier parisien se précipite avec une impatience d'enfant «qui veut voir». Ce sont toujours les mêmes joies, et l'on dirait qu'il en attend, chaque dimanche, des surprises nouvelles; que c'est la première fois qu'il monte dans un train, qu'il voit des arbres et de l'eau. La jolie aventure, pour les pauvres gens, qu'un peu de liberté! Et comme on a travaillé déjà, sans s'en apercevoir, pour mieux jouir, pendant une journée, du droit de ne rien faire!
On s'est levé de très bonne heure, afin de préparer les provisions de la journée, et d'endimancher comme il convient les bambins qu'on emmène avec soi; on a fait à pied le plus souvent, pour éviter les dépenses inutiles, le trajet qui mène du domicile à la gare qu'on prendra; et l'on a déjà très chaud, quand on y arrive avec le lourd filet chargé de provisions, les instruments de pêche, le gosse porté sur les bras du père,--pour monter à l'assaut du compartiment de troisième classe où, depuis longtemps, tous les coins sont pris! Le train part dans une demi-heure, et bientôt c'est l'entassement... Mais il faut bien que la pauvreté ait ses avantages, et vous remarquerez qu'en chemin de fer les incommodités qui exaspèrent le voyageur de première classe sont pour le voyageur de troisième des sujets de gaieté folle. Il s'amuse de tout, ce voyageur: de la chaleur étouffante qu'il fait, de la cohue, des voisins gênants, du train qui devrait partir et qui ne part pas. Dans les gares, il existe, à la disposition des voyageurs qui ont à se plaindre de quelqu'un ou de quelque chose, un registre des réclamations. Je suis sûr que jamais l'on n'a vu figurer sur ce registre-là, depuis que les Français vont en chemin de fer, le nom d'un voyageur de troisième classe; d'un voyageur du dimanche surtout. Il est trop content de s'en aller. Il pense à la friture qu'il pêchera tout à l'heure, aux fleurs qu'il cueillera dans les champs, à la tonnelle pleine d'ombre où l'on prendra l'apéritif, au déjeuner qu'on fera sur l'herbe.
Le déjeuner sur l'herbe!... Imaginez qu'à nous autres, bourgeois douillets et un peu grincheux, ceci soit proposé: «Tu te lèveras de très bonne heure pour gagner hors Paris, assis sur une banquette de bois, encombré de nourriture et de famille, un tapis de gazon qu'entourera cette famille et au centre duquel cette nourriture sera posée. Des journaux remplaceront la nappe; et, pour manger, tu t'assoiras par terre, à l'orientale, les pieds dans les bouteilles. Ton menu ne sera composé que de mets froids et facilement transportables. On ne changera pas les assiettes, et il n'y aura pas de verres pour tout le monde. On boira tiède, attendu que, si les longs voyages bonifient le vin, les petits voyages ne le rafraîchissent pas. Et puis, il y aura les mouches, et çà et là, dans l'herbe, mille rencontres fâcheuses...» A cette invitation, je sais bien ce que le plus indulgent d'entre nous répondrait. Il répondrait qu'il aime mieux jeûner, que de déjeuner ainsi; et que c'est un supplice absurde qu'on lui propose. Observez cependant cette foule répandue sous les arbres, autour de ses «dînettes»; écoutez ses rires, ses cris, ses bavardages d'enfants; et puis quand les bouteilles sont vides, et que s'éparpillent les chiffons de papier gras qui servaient d'enveloppe aux victuailles, regardez de quel bon sommeil les plus vieux se sont endormis sous les arbres cependant que les femmes, les jeunes filles, les enfants s'en vont courir, sous le soleil, à la recherche des petites fleurs qu'on ne trouve pas à Paris, et qui mettront au bord des fenêtres, cette semaine, un peu de gaieté et le souvenir d'une «balade» dont on parlera pendant six jours.
... Et l'on revient comme on était parti. Il faut marcher encore, s'écraser aux gares; les filets à provisions sont vides, mais on sent peser sur soi dix heures de canicule; et le gosse qu'il faut porter dans la cohue semble plus lourd aussi. Et puis il y a les bouquets; et pour ceux qui, toute la journée ont, sous le soleil, intrépidement, «trempé du fil dans l'eau», il y a la friture qu'on rapporte. On n'en peut plus; on est, à la fin de cette journée de repos, bien plus éreinté qu'à la fin d'une journée de travail. Mais quoi? On a vu «du pays», on s'est senti libre, on a cueilli des fleurs; on est content. Le peuple de Paris est un peuple de poètes.
Un Parisien.