ARCHITECTURE ORIENTALE, RUINES ROMAINES ET CIVILISATION FRANÇAISE
D'un fructueux voyage au Maroc--au Maroc déjà pénétré de la civilisation française--M. Gervais-Courtellemont nous a rapporté, avec d'admirables photographies en couleurs, un ensemble de rapides et très actuelles impressions qui, sous la signature de cet ami très informé de l'Orient, ajouteront encore à l'intérêt des documents reproduits dans ces pages.
Le Maroc pacifié! Le Maroc ouvert à la civilisation européenne! Cet invraisemblable résultat obtenu si rapidement après les sanglantes journées dont les lecteurs de L'Illustration ont suivi les tragiques péripéties!...
Quel miracle a pu faire céder si vite à nos armes ce peuple belliqueux, fièrement jaloux de son indépendance, ce peuple, qui, depuis l'occupation--d'ailleurs précaire--des Romains, n'avait jamais supporté de maîtres? Par quel prodige d'efforts persévérants, d'énergie habilement mêlée de bonté et de désintéressement, soldats et fonctionnaires français, sous la conduite d'un chef incomparable, ont-ils réalisé ce qui semblait irréalisable? Et comment expliquer aussi cet engouement de l'opinion publique, en France et en Algérie, pour ce Maroc où se portèrent à l'envi, et dans un «rush» extraordinaire, les capitaux, les activités, l'audace et le labeur patient?
Il faut le reconnaître. L'«impopularité» dont souffrirent cruellement et dont souffrent encore le Tonkin et Madagascar, l'indifférence de la métropole à l'égard de l'Afrique occidentale française délaissée, ont ici été remplacées par un enthousiasme que rien n'a rebuté et qui ne semble pas près de s'atténuer.
Il en est des événements historiques comme de tant de choses humaines: question de circonstances... Et toutes furent favorables au Maroc naissant. Tout de suite on a compris en France l'intérêt primordial qui s'attachait à la manifestation de notre prépondérance dans ce pays, limitrophe de notre Algérie-Tunisie. Aux yeux des moins clairvoyants se sont ouvertes les larges perspectives d'une Afrique du Nord française, prolongement naturel de notre pays, d'une France neuve où se retremperont nos forces, et d'où sortiront des générations nombreuses et fortes prêtes à soutenir la métropole.
Rabat: l'embouchure de l'oued Bou Regreg et la barre,
vues de la tour Hassan.
Minaret de la Koutoubya, à Marrakech.
Tanger vue de la mer.
Les esprits les plus chagrins ne peuvent méconnaître, en effet, le prodigieux essor de l'Algérie et de la Tunisie, dont la prospérité, depuis ces dernières années surtout, commande l'admiration des plus sceptiques, en particulier celle des étrangers. Or, le Maroc sera précisément le déversoir des activités surabondantes qui ne trouvent déjà plus leur emploi sur le sol algérien. Les fils, si nombreux, de nos colons ont de suite essaimé vers la terre nouvelle, non plus en enfants perdus comme, autrefois, leurs pères dans l'Algérie nouvellement conquise, mais largement nantis de capitaux, confiants et pourvus de l'expérience déjà acquise sur la terre africaine.
Comme le voilà déjà loin de nous, ce vieux Maroc vermoulu des diplomates, autour duquel tant d'intrigues stériles ou néfastes se nouèrent et se dénouèrent, pour le plus grand profit de nombreux aigrefins, enturbannés ou non, hommes de proie qui savaient si bien troubler l'eau, pour y mieux pêcher, que l'imbroglio marocain semblait, en s'éternisant, devenir une de ces maladies chroniques et incurables des sociétés agonisantes, dont la vieille Turquie, après tant d'autres dans l'histoire, a donné au monde le lamentable spectacle.
Il y a maintenant un Maroc nouveau, que la France généreuse a entrepris d'assainir, de revivifier et de conduire vers un avenir prospère.
Ce Maroc nouveau, je viens de le parcourir avec facilité, dans la sécurité la plus absolue et je ne saurais exprimer ici toutes les fortes joies que j'ai éprouvées à voir si activement et si fructueusement unis dans l'oeuvre commune colons et fonctionnaires, soldats et ingénieurs. Et ce qui m'a le plus frappé, ce qui m'a le plus étonné, ce à quoi je m'attendais le moins, c'est l'excellent état d'esprit des populations marocaines à l'égard de la France et le loyal acquiescement des vaincus au nouvel état de choses.
Lune de miel peut-être, mais qui s'explique assez facilement d'ailleurs par ce fait que, depuis l'arrivée des Français au Maroc, un véritable Pactole coule à pleins bords dans le pays. Nous avons apporté tant d'argent là-bas! Le renchérissement de tout ce qui s'achète, terres, animaux, fruits, légumes, poissons, volaille, denrées de toutes sortes, a été si rapide et a pris de telles proportions que les principaux bénéficiaires--les indigènes du plus petit au plus grand--ne peuvent que se réjouir de cette fortune imprévue. En outre, les procédés employés à leur égard par les administrations, civiles et militaires, ont été empreints d'une telle bienveillance qu'ils seraient mal venus à regretter l'ancien régime.
*
* *
Cela dit, et la situation ainsi jugée dans son ensemble, je ne cacherai pas qu'il y a, comme dans toute médaille, un revers, et que quelques ombres se projettent sur le tableau.
Ainsi, ceux qui n'ont pas dépassé Casablanca, et qui ne manqueront pas de s'étonner de mon optimisme, ont sans doute emporté du Maroc nouveau une impression moins heureuse.
Couloirs et jardins du palais de la Baya, à Marrakech.
Le premier contact avec la terre marocaine, pour qui débarque dans le grand port--ou mieux, ce qui devrait être le grand port--de l'Atlantique marocain, est, en effet, plutôt décevant. Tout d'abord, l'aspect lamentable de ces quais trop étroits et mal organisés, encombrés jusqu'à l'invraisemblable de marchandises disparates confondues dans un désordre, jetées dans un tohu-bohu indescriptibles, le coudoiement d'une populace cosmopolite dans les rues d'une ville en plein travail d'enfantement, disposent mal à la bienveillance.
Là s'est donné rendez-vous, pour la curée, toute une écume sociale fort peu intéressante. Et, d'autre part, la fièvre des spéculations sur les terrains y sévit avec rage! Quelle poussée, quelle ruée d'appétits vers ces profits à réaliser sans efforts, tout de suite! Quels éclairs de convoitise allument les regards quand sont cités des exemples de fortunes subites, faites comme sur un coup de dés... A côté de cela, une autre fièvre, créatrice celle-ci, qui emporte tout dans un tourbillon vertigineux! Aucun effort stérile. Toute entreprise un peu réfléchie couronnée de succès immédiat, prédisposant malheureusement les mieux trempés au gaspillage, à la vie large, à la «fête». Partout de l'action, de la vie intense, des appétits déchaînés, une surabondance d'énergies, le grand «rush» en un mot, soutenir par l'or, par l'alcool, par l'aiguillon des désirs souvent immodérés de fortune rapide... Telles sont les visions, les sensations fiévreuses, les impressions irritantes du premier accès au Maroc.
*
* *
Mais, sitôt franchis les faubourgs de Casablanca, tout change. Et l'on admire l'oeuvre intelligente, méthodique et rapide de la civilisation. Voici d'abord les grandes plaines de la Chaouïa. Des pistes provisoires l'ont ouverte aux premiers essais de colonisation agricole et, en maints endroits déjà, des routes remplacent ces pistes. Aussi les 246 kilomètres qui séparent Casablanca de Marrakech sont-ils aujourd'hui sillonnés de services d'autos pour les voyageurs et de camions automobiles pour les messageries.
Que nous sommes loin des débuts si difficiles de l'Algérie des premiers jours! Le chameau, le mulet et, pour les gens pressés, la patache étaient alors les seuls moyens de transportée télégraphe aérien de Chappe, l'unique organe de communication un peu rapide.
Par la T. S. F. aujourd'hui arrivent à tout instant les nouvelles de France, transmises directement de la tour Eiffel à Casablanca, à Eabat ou à Fez. Et, pour les communications intérieures, la T. S. F. étend ses invisibles ramifications un peu partout jusque dans les petits postes échelonnés sur les routes d'étapes. Aussi que de facilités pour éviter toute surprise de l'ennemi, administrer, faire rayonner la pensée directrice du chef! Et pour le public, en général, quelle célérité dans l'expédition des affaires, l'organisation des menus détails d'un voyage!
A Marrakech, les touristes de l'avenir auront beaucoup à voir. D'abord la palmeraie, immense, qui encercle la ville, très étendue elle-même dans la vaste plaine. Puis les souks, avec leur animation pittoresque, quartier des cuivres, quartier des étoffes, des tanneries malodorantes, grand marché, bazar des pantoufles et des maroquineries (une des spécialités de Marrakech), toute cette vie orientale que saura conserver intacte, avec toute sa couleur locale, une administration intelligente, assagie par les funestes expériences des grandes villes algériennes dont une modernisation vraiment barbare a détruit tout le caractère. Aussi saura-t-on gré au général Lyautey de faire tous ses efforts pour diriger l'édification des cités européennes à côté et non point au milieu des villes indigènes, ce qui, à la fois, sauvegarde la tradition locale, et permet d'assurer le confort du progrès aux villes nouvelles.
Cour intérieure du palais de la Baya.
Parmi tant de beaux monuments de Marrakech, la mosquée de la Koutoubya, avec son élégant et majestueux minaret, mérite une mention spéciale. On sait qu'au treizième siècle le sultan Almohade Abou-Yousef-al-Mansour, dont l'empire comprenait, avec le Maroc, l'Andalousie arabe, fit construire simultanément à Séville, à Rabat et à Marrakech trois minarets presque identiques, copiés sur le modèle du minaret de la mosquée des Ommeyades de Damas.
Celui de Séville est devenu le clocher de la cathédrale, la fameuse Giralda. Les lecteurs de L'Illustration ont pu voir dans un récent article ce qui reste du minaret de Rabat, la tour Hassan. Aujourd'hui, nous plaçons sous leurs yeux l'élégante silhouette du minaret de la Koutoubya, au milieu des jardins d'oliviers, de grenadiers, de figuiers et d'orangers qu'entrelacent les frondaisons luxuriantes des vignes, des jasmins et des roses.
Il faut signaler également le palais dit de la Baya qu'édifia, il y a quelque vingt ans, le grand vizir du jeune Moulai Abd-el-Aziz. Cette construction récente atteste le bon goût et l'habileté des artisans modernes qui ont su garder, là comme à Rabat et à Fez, les belles traditions du passé.
De Casablanca, une autre route praticable aux automobiles, et améliorée de jour en jour, conduit à Rabat, capitale choisie provisoirement par le général Lyautey, et qui deviendra, il faut l'espérer, la capitale définitive du protectorat marocain.
Cette question du choix de la capitale a eu le don, on ne sait trop pourquoi, de passionner l'opinion publique en France et, à leur retour du Maroc, c'est sur ce sujet que sont tout d'abord et toujours interrogés les voyageurs. Sans la moindre hésitation, je formule ici nettement ma prédilection pour Rabat.
A Meknès: porte des remparts extérieurs décorée de
mosaïques en faïences.
Aux considérations économiques et stratégiques qui militent en faveur de cette ville, déjà si privilégiée au point de vue sanitaire, sur Fez sa rivale, j'ajouterai une raison qui mérite d'être prise en considération sérieuse: il importe, avant tout, à mon avis, d'éloigner le centre de notre direction politique et administrative de Fez, ce foyer d'intrigues politico-religieuses où ont été préparées les sanglantes journées que l'on sait et qui sera certainement le dernier point où notre domination sera discutée, l'ultime refuge des mécontents, suppôts des anciens régimes, fanatiques ignorants et superstitieux entre les mains desquels l'Islam marocain a complètement dévié des saines traditions, gens de mosquées et de zaouïas que l'honnêteté de nos institutions prive de tant de bénéfices et de prébendes illicites, intrigants de toutes sortes qui ont su prendre une telle emprise sur les habitants de Fez qu'il serait peut-être imprudent et tout au moins impolitique de les combattre de front, mais qu'il est sage de laisser à distance du centre gouvernemental...
Ruines romaines de Volubilis.
De Rabat à Fez les voies de communications s'améliorent également avec une rapidité extraordinaire.
Le petit chemin de fer militaire à voie étroite qui part de Casablanca avance vite, et, dès aujourd'hui, en utilisant la route, la piste et le transport par voie ferrée de Kenitra à Bel Hamri, la circulation est facile entre le littoral, Fez et Meknès.
De Bel Hamri à Fez, deux routes s'offrent au voyageur, également intéressantes et praticables aux automobiles, l'une par Petitjean et le col de Zagotta, l'autre par Meknès.
Entre les deux, le massif du Zerhoun, aux collines boisées d'oliviers ou parsemées de vignobles, rappelle les meilleures parties de notre petite Kabylie ou mieux encore les riants et fertiles environs de Tlemcen.
Là, dans un repli de terrain, tel un nid d'oiseau douillettement blotti dans la verdure, se dresse la zaouïa de Moulai Idriss et, toutes proches, voici les ruines de Volubilis qui fut le plus important établissement, le camp retranché des Romains dans la Mauritanie Tingitane.
Il semble bien qu'on a un peu surfait l'importance de cette ville. Les vestiges qui en restent aujourd'hui, arcs de voûte et lourdes assises solidement assemblées, ne sont, en somme, que des spécimens un peu grossiers de constructions militaires romaines.
Et rien, ni l'étendue des ruines, ni la richesse des matériaux, ni l'élégance des constructions, ne saurait approcher de ce que nous avons retrouvé à Timgad, à El Djem, à Cherchell ou à Tebessa.
Le Maroc des Romains ne nous a pas encore livré ses secrets, mais il ne semble pas que, dans cette province lointaine, leur civilisation ait jamais brillé d'un grand éclat.
Elle est, en revanche, très pittoresque, la petite cité où repose dans l'éternité le très grand saint Moulai Idriss Ier, descendant d'Ali, gendre du prophète Mahomet, qui, traqué en Orient par les kalifes, se réfugia au Maroc et y fonda un véritable empire.
*
* *
Porte de Chella, près de Rabat.
Située sur la crête allongée d'un mamelon au pied duquel coule une petite rivière, Meknès offre au touriste les admirables vestiges des monuments qui en firent la gloire au dix-huitième siècle et lui valurent le surnom de Versailles marocain. Souvenirs du fastueux règne de Moulai Ismaël, le grand ancêtre des chérifs, descendants du Prophète, venus du Tafilelt, et dont la dynastie règne encore aujourd'hui au Maroc.
Sur un mamelon parallèle à celui qui porte la ville arabe, s'étagent les bâtiments de la ville militaire, le camp, animé du mouvement des batteries, du va-et-vient des tirailleurs sénégalais et de leurs noires épouses, du ronflement des auto-mitrailleuses, de toutes les manifestations d'une vie bruyante qui contraste avec le silence de la vieille cité islamique.
Ce devait être une jolie réplique de l'Alhambra de Grenade, ce palais de Moulai Ismaël dont on peut admirer, aujourd'hui encore, les portes monumentales, chefs-d'oeuvre de la céramique marocaine. On sait qu'au Maroc les revêtements de faïences polychromes ne sont pas faits de carreaux de dimensions diverses, comme en Asie Mineure, à Damas ou en Perse, mais composés de menus morceaux de faïence découpés et savamment juxtaposés, selon le caprice du dessin; le temps fond dans sa patine ces petits cubes multicolores, leur donne ce charme un peu sévère spécial aux monuments marocains, cette douce harmonie de vieilles tapisseries, si différente des habituelles décorations de céramiques orientales, toutes vibrantes de l'éclat des vives couleurs...
--A suivre.--Gervais-Courtellemont.
La zaouïa de Moulai Idriss, dans les montagnes du Zerhoun.
PHOTOGRAPHIES EN COULEUR DE L'AUTEUR.