LE PRIX DE LA VIE DANS NOS GARNISONS DE L'EST

L'augmentation considérable des forces disposées le long de notre frontière de l'Est, la création de garnisons nouvelles, le brusque développement de celles qui ont reçu un surcroît de troupes, ont posé, de façon pressante, des questions d'ordre économique étroitement liées à l'organisation de la défense nationale. Dans notre numéro du 18 octobre, nous avons montré, en signalant l'arrivée du 16e bataillon de chasseurs à Labry, l'effort accompli, en trois mois, pour loger nos soldats: quelle va être, d'autre part, la situation matérielle des officiers et des sous-officiers dans ces grandes villes militaires de l'Est,--que vient précisément de visiter, pour une rapide enquête, depuis Mézières jusqu'à Lunéville et Baccarat, une sous-commission de la Chambre, composée de MM. Cochery, Combrouze et Albert Thomas? L'article suivant, que nous envoie M. Georges Servant, donnera sur ce point d'utiles précisions:

Nous ne pouvons, ici, faire porter l'étude des conditions nouvelles où se trouvent, dans l'Est, nos officiers et sous-officiers sur tous les centres militaires répartis le long de la frontière: elle entraînerait une documentation considérable et, sans doute, peu diverse. Pour faire ressortir les résultats d'une brève enquête, nous avons choisi, en manière d'exemples, trois centres voisins, qui, malgré la différence numérique de leur population, présentent des caractères semblables. Verdun, c'est la grande ville forte, garnison ancienne dont on double presque le contingent; Etain, c'est la petite ville campagnarde; Labry, c'est le simple village, deux garnisons nouvelles où l'apport des troupes a transformé complètement la vie.

Tout d'abord, il faut constater qu'une grande partie des difficultés présentes vient du retard apporté dans la construction des casernes; et la première cause en est la lenteur avec laquelle la Chambre a discuté le vote des crédits nécessaires. Le délai dans lequel les travaux devaient être exécutés ayant été réduit au minimum, les exigences des entrepreneurs ont augmenté: ne leur fallait-il pas prendre des équipes plus nombreuses et, pour hâter l'exécution des marchés, utiliser des moyens plus rapides mais aussi plus coûteux? L'afflux considérable des ouvriers, la plus-value de la main-d'oeuvre ont encore fait croître le prix de la vie, et tout a concouru ainsi à compliquer la situation que les troupes allaient trouver à leur arrivée.

A Verdun, le contingent militaire n'atteindra heureusement son chiffre définitif que dans quelques mois: la garnison de 16.000 hommes en comptera 25.000. De cette augmentation de forces devait nécessairement naître la difficulté de procurer aux nouveaux officiers et sous-officier--les premiers au nombre de 120 par régiment, les seconds au nombre de 30 à 40--les logements indispensables. Si, malgré les retards, les casernes ont pu être à peu près terminées, comment l'industrie privée eût-elle pu arriver à construire ceux-ci? Verdun, déjà pleine de soldats, se voit envahie par les nouveaux arrivants, qui prennent ce que leurs prédécesseurs n'avaient pas voulu; les propriétaires profitent de cet état de choses anormal, augmentent leurs prix et vont jusqu'à les doubler.

Dans un faubourg, une chambre non garnie se paie 50 francs par mois. Un officier a pour 275 francs par an un véritable taudis, un autre paie 300 francs une demeure d'où le confort est absent,--et ceci loin du centre, dans un endroit incommode et dont les abords sont vraiment indignes d'eux.

Les sous-officiers ne sont pas mieux partagés. Nous en connaissons un qui, avec sa femme et un enfant, se loge dans deux misérables pièces pour 23 francs par mois; un autre occupe, pour 300 francs par an, trois pièces dans une petite maison en planches. Heureusement, l'autorité militaire s'est préoccupée de leur sort. Deux grands pavillons, pouvant abriter chacun douze ménages, ont été construits pour eux par les soins du génie; les appartements comprennent tous une vaste chambre à deux fenêtres, une salle à manger, une cuisine et un cabinet de débarras.

Etain, petit bourg de la plaine de la Woëvre, présente un cas particulier. La Société de la Corroierie Lorraine s'est, il y a deux ans environ, réunie à la Société de Champigneulles et aussitôt les ouvriers se sont portés vers leur nouveau centre de travail, abandonnant la ville et leurs logements qui, depuis le temps, sont demeurés vides. En arrivant, les sous-officiers au moins ont trouvé des locaux pour les recevoir: il est vrai que les propriétaires, pour rattraper la «non-valeur» des dernières années, ont doublé le chiffre des loyers. Et même, il n'est pas rare de voir porter à 350 francs le prix d'un logement fixé jadis à 120 francs.

Près de la gare, au premier étage d'un immeuble, deux sous-officiers, occupant chacun deux pièces et une cuisine, ont un loyer annuel de 250 francs; dans le centre, un lieutenant, pour trois pièces et une cuisine, paie 400 francs; un capitaine, pour un appartement plus vaste, mais situé au-dessus d'un café, 550 francs. Dans les hôtels, la pension varie de 90 francs à 110 francs.

A Labry enfin, il eût été matériellement impossible de loger les officiers et sous-officiers ailleurs qu'en campement chez l'habitant. Le problème aurait donc dû s'y poser plus ardu encore qu'ailleurs; mais, dès que la décision ministérielle prévoyant à Babry l'établissement d'une garnison fut connue, une initiative privée, que nous avons déjà signalée, vint seconder les efforts des autorités militaires. Le même entrepreneur qui, avec une rapidité très remarquée, et dont le complimenta le ministre de la Guerre lors de son inspection, édifiait les casernes, mit une égale énergie à construire les pavillons destinés aux officiers et sous-officiers: insuffisants encore en nombre poulies loger tous, ils peuvent servir d'exemple à ceux qui voudraient compléter cette belle entreprise. Les appartements, sains et aérés, comprenant deux et trois pièces et une cuisine, sont loués 350 francs et 450 francs aux sous-officiers. Plus confortables et plus coûteux aussi, les appartements ou les maisons réservés aux officiers comportant un loyer de 700 à 1.800 francs; mais de belles et nombreuses pièces leur sont offertes pour ce prix, et l'électricité, l'eau, le chauffage, leur assurent de précieuses commodités.

Il serait à souhaiter que d'autres initiatives arrivent à des résultats aussi heureux. La Société Immobilière que dirige un ancien officier du génie, le général Drouhez, a déjà acquis des terrains dans cette région de l'Est; mais, reculant devant la difficulté de faire bâtir cette année à cause de l'augmentation de la main-d'oeuvre, elle a remis sa tâche à plus tard. Pourquoi, d'autre part, n'appliquerait-on pas aux constructions de ce genre le principe des habitations ouvrières à bon marché? On pourrait voir ainsi s'élever des cités nouvelles qui, prenant comme centre la vie militaire, lui emprunterait sa régularité et son ordonnance.

Mais au problème du logement s'ajoute celui, non moins important, de la nourriture. Déjà cette question se posait dans notre région de l'Est avant l'arrivée des nouvelles troupes: elle s'est, depuis, singulièrement compliquée.

Pavillons pour sous-officiers, édifiés à Verdun par les soins
du génie.

L'enchérissement des vivres vient tout d'abord de l'insuffisance du sol à nourrir l'immense population qui vit sur lui. Depuis de nombreuses années, l'exploitation des bassins de Briey, Longwy, Pont-à-Mousson, a transformé les paysans en mineurs et amené un nombre d'ouvriers considérable dans la contrée. Le prix de la vie a augmenté et, naturellement, ceux qui peuvent dépenser le plus, les ouvriers et les employés des usines et des mines dont le salaire est élevé, accaparent la meilleure partie des objets de première nécessité,--au détriment des fonctionnaires et des officiers qui, avec de modestes ressources, ne peuvent arriver que difficilement à subvenir à leurs besoins. Justement ému par cette situation, le ministre de la Guerre a accordé aux officiers et sous-officiers des garnisons de Labry, d'Etain et de Stenay l'indemnité de résidence affectée à la garnison de Paris. Peut-être pourrait-on faire davantage encore en essayant de faciliter d'une façon générale la vie matérielle des habitants de nos régions de l'Est. Sans doute tous les capitaux ont-ils été absorbés depuis dix ans par toutes les entreprises industrielles qui se sont développées dans cette partie de la France. Mais, de l'intérieur du pays, de Reims, de Lille, d'Amiens, les producteurs ne pourraient-ils venir installer sur notre frontière des magasins, des succursales où nos soldats trouveraient, au point de vue de l'alimentation surtout, tout ce qui leur est nécessaire? Il semble que cet effort pourrait être tenté et que, si commerçants, compagnies de transport, autorités civiles et militaires se mettaient d'accord, d'appréciables résultats seraient obtenus dans ces régions de frontière.
Georges Servant.

UN JOLI SITE MENACÉ: LES CASCADES DE GIMEL. Cliché M. Beynié.

Il y a peu de mois, au moment où les syndicats d'initiative du Centre faisaient leur grand appel au tourisme et conviaient le président de la République à venir admirer les sites du Limousin, du Périgord et du Quercy, le conseil municipal d'une commune de la Corrèze donnait à un industriel allemand, M. Streubel, l'autorisation de dériver les eaux qui alimentent les cascades de Gimel. C'était la fin des merveilleuses chutes qui sont l'un des trésors touristiques du Limousin.

Bien que le site eût été classé depuis plusieurs années, sur la demande même du propriétaire du terrain des cascades, le peintre Gaston Vuillier, l'industriel allemand, fort de la délibération du conseil municipal de Gimel, n'a pas hésité à commencer les travaux de captage en amont des cascades. Ces travaux, il est vrai, ont été arrêtés presque aussitôt par les agents des Eaux et Forêts, et procès-verbal a été dressé contre M. Streubel qui ne s'était pas encore muni des autorisations administratives nécessaires. Mais l'affaire n'est malheureusement pas close. La protection des paysages est assez médiocrement assurée par notre législation actuelle et l'on peut seulement espérer que l'on parviendra à sauver les cascades limousines dont cette photographie montre la puissante beauté.