LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES

Elle est la Poétesse. Tout se résoud pour elle en images, en sensations, en musiques. Ce regard qu'elle pose sur vous, si direct, si assuré, c'est une question qu'elle vous adresse; mais votre réponse est vaine, car elle s'est déjà répondu, et vous êtes déjà oublié, ou bien au contraire vous faites désormais partie de son univers. La foule de la rue, la corolle qui se fane près d'elle, dans ce vase, la nouvelle apportée par le visiteur, tout cela n'est que sons qu'elle harmonise, transpose et fixe en ses vers:

Prenez ces yeux, emplis de vastes paysages,

Qui n'ont jamais bien vu l'exact et le réel,

Et qui, toujours troublés par de changeants visages,

Ont versé plus de pleurs que la mer n'a de sel.

«L'exact et le réel» qu'elle ignore, elle en est avidement curieuse, cependant. Mais, dès qu'elle a cueilli ces fleurs vivantes, elle les transfigure et leur prête le parfum de sa sensibilité. Tous ceux qui savent quelque chose doivent verser en ses mains leur trésor. La politique même la passionne. Ce n'était point seulement en Parisienne qu'elle déjeunait, dans le tumulte mondain d'un grand restaurant de Versailles, un jour fameux de l'hiver dernier. A travers les rangs des badauds, elle voyait l'Histoire, et les pierres magnifiques avaient cessé en son esprit d'être musée pour redevenir palais...

Le gros chapelet d'ambre que caressent ses doigts fins, la bigarrure des couleurs qui l'entourent, son allongement gracieux sur ce divan, ces roses qui alourdissent l'air et l'aromatisent, tous ces raffinements et ces langueurs composent une atmosphère orientale que le lumineux visage de la poétesse semble éclairer. Mais ce ne sont point là turqueries fantaisistes ni paresses d'Islam. La pensée ardente, la parole vive de la reine du lieu vivifie les rayons, nuance l'ombre et poivre les odeurs. Rien de moins résigné, de moins endormi que l'âme de notre Sultane. Si ses émotions sont parfois celles d'une petite fille aux sentiments frais, la femme commande en elle comme une amazone impérieuse... Les démons conservent parfois un reflet de la grâce des anges, et l'on dirait qu'un autre sortilège confère aux anges, par instants, le charme impitoyable de Satan. L'amour, baume délicieux et philtre pervers dans le langage des poètes, est bien aussi cordial et poison dans l'âme des amantes. Sans larmes, les yeux qui les admirent leur semblent morts. Tourmenter, c'est ranimer, pour Ève; la chair qui pantelle lui paraît plus vivante. Ses filles se désespèrent donc avec ravissement de désespérer qui les aime. La pitié germe en elles et fait s'épanouir toutes leurs vertus; et, si la pitié reste vaine, elles suscitent le chagrin, qui est l'arbre où mûrissent les fruits nécessaires de la compassion et du dévouement. C'est la plus tragiquement sincère des confessions que cette imploration du désolé bourreau à sa victime:

Et moi, qui me revêts de vos grâces précoces,

Comme un brûlant frelon dans un lis engouffré,

Cher être par qui j'ai, plus qu'à mon tour, pleuré,

Pourrai-je pardonner à mon âme féroce

La paix qui m'envahit quand c'est vous qui souffrez?

L'amour n'est point ici un jet d'eau qui murmure; c'est un torrent écumant et vertigineux, dont le flot coule doucement, par endroits, entre deux pierres moussues. Mais le ciel est plus serein d'avoir été orageux, les arbres plus luxuriants d'avoir été secoués par l'averse. La nature rassérénée s'exalte, et «tout l'azur luit dans le coeur sans limites» de l'amante, dans ce coeur «innombrable» qu'elle a pourtant «resserré» sur l'amant. C'est le panthéisme dans l'amour: tout l'univers en soi, tout l'univers en l'autre, l'immensité et l'éternité dans le rêve, l'infini dans l'éphémère, le divin dans l'extase:

Je regarde votre humble et délicat visage

Par qui j'ai voyagé, vogué, chanté, souffert,

Car tous les continents et tous les paysages

Faisaient de votre front mon sensible univers.

Il n'est pas de transports plus spirituels, d'évocation plus éthérée que ces élans et ces aveux où les profanes croient reconnaître une voix trop humaine et sensuelle. Ce verbe n'est perceptible qu'aux initiés, à ceux qui savent vivre dans le silence et se complaire dans le recueillement.

La souffrance est partout, dans ces exaltations, et se mêle à la joie, qu'elle aiguise peut-être, mais qu'elle purifie en même temps:

Car l'amour, radieux comme un verger prospère,

Est gonflé de sanglots...

Si chacun de ses caprices est un poème, ces deux beaux vers attestent néanmoins que sa rêverie n'est point divagation de femme nerveuse, et que, dans sa vie intérieure, elle gravit vraiment les calvaires qu'elle évoque pour nous, comme elle se laisse vraiment bercer sur les eaux des lacs profonds et tranquilles.

Un poète, qu'une foi religieuse inspire, vient d'exhorter la poétesse des Vivants et les Morts à ne plus chanter que sur le ton de la prière. Que dès maintenant il admette au cloître de sa piété la douce novice au «visage émerveillé». Malgré l'apparence, elle n'est pas très éloignée de lui. Ses poèmes d'amour sont comme des cantiques. La volupté verbale est soeur du mystique enthousiasme. Le rêve, dans l'azur, suit la même voie que l'adoration, et l'amant irréel, vers qui montent les hymnes qui nous enchantent, pourrait, plus fidèlement qu'en un homme du siècle, se réaliser en un dieu de pureté.

La comtesse Mathieu de Noailles dans son salon.
Photographie Desboutin..

Son trône est ce divan multicolore que vous voyez apparaître devant vous par le miracle de la science des images. C'est là qu'elle tient sa cour, cour de poètes uniquement. Car même ceux qui ne savent pas l'art de rimer deviennent devant elle fervents des métaphysiques esthétiques, sensibles à la musique et aux idées. Elle rend élégant le banal, elle étouffe le médiocre et répudie le laid: tout se supériorise sous son regard et s'embellit sous son sourire. Magicienne de notre temps, elle renouvelle le vieux mythe d'Orphée le charmeur.
Jean Lefranc.

Itinéraire des pèlerins à Sainte-Hélène: de James Town à
Longwood en passant par le Tombeau.
--Dessin de L. Trinquier.]

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