PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGER A PARIS

Je suis retourné au Salon d'automne pour y visiter cette Exposition d'Ensembles décoratifs dont on a beaucoup parlé, et je voudrais d'abord vous signaler une opinion bien intéressante que j'ai recueillie en en revenant. Cela se passait à table, chez des amis, qui avaient parcouru, eux aussi, dans la journée, les «ensembles décoratifs» de l'avenue d'Antin. Soudain un des convives, architecte de talent, s'écria:

--Tout de même, ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque chose de changé dans les moeurs de ce temps-ci? Nous sommes plus artistes, cela est incontestable. Nous décorons notre logis autrement que ne faisaient nos pères; avec plus de fantaisie, avec plus d'audace, avec plus d'amour. Dans le choix des bibelots, des meubles, des étoffes, dans l'arrangement surtout de ce décor domestique, nous osons des choses que pas un Français, il y a vingt ans, n'eût osées. Et qu'est-ce que prouve ce souci d'introduire dans la décoration de nos «intérieurs» plus de pittoresque et d'imprévu qu'autrefois, si ce n'est que nous aimons notre foyer, qu'il nous plaît d'y vivre davantage...

--Ou d'y vivre moins, fit une dame âgée en souriant.

--Je ne vous comprends pas, madame, dit l'architecte.

La dame âgée répondit:

--Monsieur, savez-vous rien de plus lassant pour les yeux que le spectacle de la fantaisie, en ameublement aussi bien qu'en toilette? Et ne conviendrez-vous pas qu'une robe, intéressante par certaines audaces de coupe, de couleur et d'arrangement, cesse vite de l'être si, au bout d'un temps très court, une autre robe ne l'a point remplacée? Une femme élégante--j'entends une femme dont l'élégance est faite de fantaisie--est condamnée à ne jamais porter la même toilette trois fois de suite... Et, de même, je pense que l'excentricité d'un ameublement n'est supportable qu'à condition qu'on ne s'en donne ni trop souvent ni trop longtemps de suite le spectacle à soi-même. Or, on ne peut changer de mobilier comme on change de robe. On cherche donc d'autres décors quand on a «assez vu» celui-là. Et c'est pourquoi, monsieur, j'ai la conviction que les amateurs qui ont commandé tels de ces «intérieurs» un peu... hardis que nous avons vus tout à l'heure au Salon d'automne sont, au total, des raffinés qui restent chez eux le moins possible.

Ainsi parla la dame âgée. Elle eût pu se montrer plus sévère encore, à mon avis: déplorer, par exemple, que l'architecture décorative s'arroge le droit de «renouveler» à ce point la forme de certains sièges qu'il devienne impossible à d'honnêtes gens d'y demeurer assis cinq minutes sans danger de crampe. Elle eût pu demander s'il n'y a pas quelque imprudence aussi à introduire trop de joie dans le décor d'un logis qui tôt ou tard, ainsi que tous les logis humains, devra bien encadrer de la tristesse. Et comme alors les murs auront l'air ridicule!

N'importe. Allez vous promener aux «ensembles décoratifs» de l'avenue d'Antin. Qu'on adore ou qu'on déteste cet art-là, c'est un spectacle à voir. Et c'est au moins matière à philosopher...

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Ne pas oublier non plus, ce mois-ci, les grands magasins. Le mois des Etrennes est pour eux un mois de triomphe, et ils viennent d'en commencer l'Exposition.

J'entends par étrennes les plus belles de toutes, les seules qui comptent aux yeux du parrain et de la marraine dignes de ce nom: les étrennes des enfants; les Jouets! Je ne dis pas que les plus beaux soient les plus amusants. Je crois même le contraire, et que l'âme de l'enfant réclame des jeux simples. Un jouet luxueux et savant l'émerveille; mais il en est un peu de ces chefs-d'oeuvre comme des boudoirs et des salles à manger dont je parlais tout à l'heure: on admire... et puis, quand on a bien admiré, on cherche à reposer ses yeux et son esprit sur quelque chose de simple, de «pas fort»... Le joujou savant (et follement cher, bien entendu) semble avoir été inventé pour augmenter l'attachement de nos fils aux jeux de la balle, des quilles et de saute-mouton!

Mais il reste nous. Il reste les grandes personnes, dont les Expositions de jouets vont délicieusement amuser, pendant un mois, les badauderies. Mais n'attendez pas que ces collections précieuses soient «désassorties»; n'attendez pas surtout les cohues d'après-midi, qui vont commencer. Le matin, jusqu'au quinze ou vingt décembre; voilà le moment propice, et l'heure exquise...

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Un étranger m'écrit: «Je connais de Paris ses monuments, ses théâtres, et, assez bien aussi, ses boulevards. C'est la Rue, maintenant, que je voudrais mieux connaître; je veux dire ces coins de Paris dont ne parlent point les guides, mais qui ont leur originalité, leur pittoresque à eux, et qui nous instruisent à leur manière.»

Rien de plus juste. Et c'est pourquoi la Fête foraine ne doit jamais être considérée par l'étranger comme un spectacle négligeable. Elle a une valeur de renseignement; elle est une des écoles où l'on «apprend» Paris.

Les marchés aussi peuvent être comptés au nombre des meilleures de ces écoles-là. Marchés aux fleurs, aux chevaux, à la ferraille; marchés de comestibles,--quotidiens ou hebdomadaires; marchés annuels, qui sont des foires (pains d'épice ou jambons); marchés couverts; marchés en plein vent. Il y en a qu'il faut voir au printemps; d'autres que la saison présente encadre d'une tristesse si opportune, si harmonieuse, pourrait-on dire, que le spectacle en devient beau! J'en ai eu l'impression, dimanche dernier, en allant flâner vers onze heures du matin, dans la brume, autour de la «barrière d'Italie». C'est la porte de Paris par où l'on passe pour aller à Fontainebleau, et c'est par là que Napoléon, en 1815, rentra dans Paris. Mais les gens qu'on rencontre là le dimanche matin ne semblent point impressionnés par la majesté d'un tel souvenir. A côté de la grille d'octroi, contre la pierre même des fortifications, s'aligne l'étalage hebdomadaire des parapluies à trois francs, deux francs, trente sous... des parapluies «non réclamés» que revend à bas prix la préfecture de police et dont quelques-uns semblent, ma foi, les «occasions» les plus avantageuses du monde! Au delà s'étend la longue route boueuse et plate qui mène à Ivry, et sur un côté de laquelle s'élèvent les pauvres échoppes du marché de dimanche. Boniments, cris des marchands, mélopée d'une négresse en prière qui dit la bonne aventure, romances sur la guitare, roulements de tambour du montreur de «rats géants»; et puis, à droite, la rue Blanqui,--un chemin tracé dans la boue de la zone militaire, et que bordent des taudis en planches. C'est la «foire aux puces», quelque chose d'innommable: un marché où s'étalent--par terre--des déchets, des débris de tout: de la ferraille, des papiers, des loques, que vendent des pauvres, et qu'achètent d'autres pauvres. Une foule joyeuse grouille autour de tout cela; et sur ces musiques, sur ces cris, sur ces odeurs, sur ces loques, décembre étend un ciel sale et froid,--le ciel qu'il faut! non, vraiment, ce n'est pas laid. Et c'est presque effrayant.
Un Parisien.