LA «JOCONDE» A ROME

Notre correspondant de Rome nous envoie ces intéressants détails sur la cérémonie de la restitution à la France de la précieuse peinture de Léonard de Vinci:

Rome, 21 décembre 1913.

Florence a vu partir hier sa noble hôtesse. Après un court séjour dans la jolie ville toscane, Monna Lisa a été de nouveau mise entre deux morceaux de velours rouge, puis elle a pris le chemin de Rome.

Ce n'était plus en contrebande qu'elle voyageait, mais bien comme une reine. Pour remplacer le coffre de bois blanc de Perugia on avait confectionné pour elle une ravissante caissette de noyer, bien capitonnée, où elle ne risquait pas de s'abîmer. Monna Lisa avait sa garde d'honneur, composée de M. Corrado Ricci, directeur général des Beaux-Arts, de M. Poggi, directeur de la Galerie des Offices, et de plusieurs inspecteurs de police. Tout le long du trajet, le convoi reçut les honneurs qu'on prodigue à un train royal. Des carabiniers à toutes les stations et, dans le train, des agents en bourgeois veillaient à la sécurité de la belle voyageuse.

A l'arrivée à Rome, hier, M. Casaglia, chef de cabinet du ministre de l'Instruction publique, attendait à la gare pour recevoir officiellement le précieux colis que portait M. Ricci lui-même. En passant à l'octroi, un douanier voulut ouvrir la caisse. «--Cela ne paie pas de droits», lui répondit-on. «--C'est un objet sans valeur!» s'écria un journaliste.

La foule, apprenant l'événement, se pressait à la sortie. De tous côtés, l'on criait: «--Qui est arrivé?--Monna Lisa!» Le public restait bouche bée, quand il s'apercevait que tous ces honneurs s'adressaient à un simple coffret de noyer.

L'automobile portant le tableau et ses chevaliers servants réussit non sans peine à fendre la foule et arriva au ministère de l'Instruction publique. Là, en présence du ministre, M. Credaro, la Joconde fut sortie de son écrin, replacée dans le cadre qu'elle avait à Florence et exposée dans l'antichambre du ministre, dont la fenêtre donne sur la place de la Minerve.

Tous les employés du ministère, en redingote, se pressaient pour voir le tableau, lorsque le bruit courut que le roi allait venir à son tour rendre visite à la fille divine du Vinci. Bientôt, le salon d'honneur est évacué et, accueilli par des applaudissements chaleureux, S. M. Victor-Emmanuel III offre son hommage admiratif au tableau du grand maître. Le roi, qui est un ami des arts, a déjà vu plusieurs fois la Joconde au Louvre et il exprime à MM. Ricci et Poggi le plaisir qu'il a à contempler de nouveau ce chef-d'oeuvre. Il félicite M. Credaro et ses collaborateurs pour le zèle qu'ils ont déployé.

Après le départ du roi, c'est un long défilé de députés, de sénateurs, de hautes personnalités qui viennent contempler le tableau tant vanté.

Ce matin, jusqu'à 10 heures, les employés des différents ministères eurent à leur tour le privilège de venir jeter un rapide coup d'oeil dans la salle où se trouvait la Joconde, encadrée d'huissiers galonnés. Puis les portes furent fermées. Seuls, quelques privilégiés allaient être admis à assister à la cérémonie de la remise du tableau à l'ambassadeur de France, M. Camille Barrère.

M. Leprieur, conservateur du musée du Louvre, arrive avec M. Corrado Ricci. J'ai le plaisir de lui présenter M. Poggi, le directeur de la Galerie des Offices, à qui il exprime le plaisir qu'il eut en apprenant la découverte de la Joconde, «la vraie, ajoute-t-il, puisqu'il n'y a plus de doute possible».

M. Leprieur, en effet, a procédé avant la remise du tableau à un examen minutieux de la Joconde à un point de vue très prosaïque mais dont le résultat est des plus intéressants. Il prit force mesures, vérifia de nombreux signes particuliers qu'il avait notés dans l'oeuvre de Léonard de Vinci, et toutes ses constatations coïncidèrent exactement avec celles qui avaient été faites au Louvre. Il existe d'ailleurs un dossier cacheté, déposé chez un notaire parisien, qui contient toutes les annotations faites sur les particularités du tableau. Dès que Monna Lisa aura réintégré le musée, on ouvrira ce dossier et l'on procédera à une dernière vérification qui aura pour conséquence, c'est bien certain, de dissiper les doutes des sceptiques les plus endurcis.

La Joconde rendue à la France
va être emportée au palais Farnèse.
Phot. Ch. Abeniacar.

La Joconde a de nouveau été sortie de son cadre, dans le grand salon d'honneur. M. Ricci la tient debout sur la table, autour de laquelle se groupent MM. Barrère, ambassadeur de France, di San Giuliano, ministre des Affaires étrangères; Credaro, ministre de l'Instruction publique; Vicini, sous-secrétaire d'Etat; Besnard, directeur de l'Académie de France; Casaglia, chef du cabinet du ministre de l'Instruction publique; Ollé-Laprune, premier secrétaire de l'ambassade de France; Poggi, directeur de la Galerie des Offices de Florence.

M. Credaro prend la parole et, s'adressant à M. Barrère, il lui dit combien la nation italienne est heureuse de pouvoir restituer à la nation française, qui donna l'hospitalité et prodigua les honneurs au Vinci, fils illustre de l'Italie, dans les dernières années de sa vie, le précieux tableau enlevé aux glorieuses salles du Louvre. «Que Votre Excellence veuille bien, dit en terminant le ministre, recevoir le chef-d'oeuvre du grand Florentin comme un gage d'amitié et de solidarité entre les deux peuples, dans les hautes sphères de l'art et de l'humanité.»

M. Camille Barrère prit à son tour la parole. Assez ému, l'ambassadeur, dans une brillante improvisation, exprima à M. Credaro les sentiments de reconnaissance de la France pour les procédés si spontanément amicaux du gouvernement italien, et sa joie de recouvrer enfin le chef-d'oeuvre d'un homme dont le génie universel a élargi les bornes de l'intelligence humaine.

«Je tiens, ajouta M. Barrère, au moment où vous me remettez la Joconde et où je l'emporte au palais Farnèse, à vous dire combien je suis touché que ce soit à l'Italie que revienne le privilège de la restituer à la France.»

On lit ensuite l'acte de consignation du tableau au gouvernement français, qui est signé par MM. Credaro, di San Giuliano et Barrère, et par MM. Vicini, Besnard, Ricci et Poggi comme témoins.

C'est fait: la Joconde est redevenue française. M. Ricci la replace avec une délicatesse toute paternelle dans la boîte de noyer, puis, s'approchant de M. Ollé-Laprune, lui dit en souriant: «Veuillez constater que c'est bien la Joconde que j'enferme dans cette boîte.» M. Ollé-Laprune n'a pas de peine à déclarer reconnaître que c'est le chef-d'oeuvre de Léonard de Vinci qui est dans le coffret dont on lui remet la clef et, au milieu des conversations amicales, on descend sur la place où les automobiles attendent les ministres et l'ambassadeur.

Quelques minutes après, Monna Lisa entre au palais Farnèse et prend place dans la galerie des Carrache. La première visite qu'elle y reçoit est celle de S. M. la reine Marguerite, qui, pendant près d'une heure, s'entretient avec l'ambassadrice et ses quelques invitées. Vers 3 heures, tous les membres du corps diplomatique, les personnalités de la colonie française et les notabilités romaines remplissent les salons de l'ambassade d'un public d'élite, heureux de pouvoir contempler la belle oeuvre du grand maître florentin.

Demain, la Joconde restera au palais Farnèse; de mardi à samedi, elle sera exposée à la galerie Borghèse, puis, dimanche prochain, probablement, elle partira pour Milan, d'où elle rentrera directement à Paris.

ROBERT VAUCHER.