LE VÉLO TORPILLE

On connaît la théorie de l'entraînement à bicyclette. Elle repose sur ce fait qu'un objet en mouvement un peu rapide (cycliste, voiture automobile, écran, etc.) laisse derrière lui un sillage, une zone où la pression de l'air se trouve légèrement réduite, pendant un instant très court. Si un autre objet, marchant à la même vitesse que le premier, se trouve dans le sillage en question, il n'éprouvera donc qu'une résistance réduite et pourra maintenir sa vitesse au prix d'un travail sensiblement plus faible. Il résulte de là qu'à travail égal un cycliste avec entraîneur marchera beaucoup plus vite qu'un cycliste sans entraîneur; c'est ainsi que le record de l'heure à bicyclette avec entraîneur dépasse actuellement 100 kilomètres tandis qu'il dépasse à peine 43 kilomètres sans entraîneur.

Dans ces conditions, on s'est depuis longtemps demandé si l'on ne pourrait pas augmenter la vitesse du cycliste en munissant sa machine d'un écran ou coupe-vent qui réduirait pour lui la résistance de l'air. Au premier abord, ce procédé rappelle quelque peu celui de Gribouille disposant à l'avant de sa bicyclette un aimant puissant chargé d'attirer cette dernière, mais le procédé est, en réalité, moins absurde qu'il n'en a l'air. Il suffit en effet de construire un écran qui éprouve de la part de l'air une résistance moins grande que le cycliste lui-même. Or, en théorie, rien n'est plus facile et, dès 1892 ou 1893, on vendait chez les fabricants d'accessoires un coupe-vent en mica que l'on fixait au guidon de la bicyclette et qui avait pour mission d'abriter le cycliste.

Ce coupe-vent n'a donné au reste aucun résultat parce que, d'une part, il était insuffisamment rigide, et se déformait en marche et, d'autre part, il donnait naissance à des remous arrière entièrement nuisibles.

Les fabricants de coupe-vent pour bicyclette firent donc rapidement faillite et le coupe-vent individuel fut enterré pour une vingtaine d'années.

La question n'était cependant pas insoluble et un jeune ingénieur à peine sorti du régiment vient de la reprendre avec un succès complet.

Il lui a suffi de remédier aux deux inconvénients signalés en construisant un coupe-vent indéformable derrière lequel un prolongement convenablement tracé empêche la formation de remous nuisibles. En fait, le coupe-vent de jadis est devenu une sorte de gros oeuf allongé dans lequel le cycliste est enfermé et qui marche le gros bout en avant.

Le vélo torpille de M. Bunau-Varilla, vu à l'arrêt (entr'ouvert) et en course.

Une pareille forme étonne au premier abord, et cependant c'est celle que le calcul et l'expérience s'accordent pour proclamer la meilleure.

C'est celle du projectile de moindre résistance de d'Alembert, de Piobert et de Dreyse. C'est celle des poissons et des oiseaux modelés par une longue série de siècles; c'est celle enfin des ailes de nos aéroplanes modernes. En un mot, c'est la forme en toupie avec proue camuse, et poupe effilée.

La difficulté était jadis fort grande de construire avec une légèreté suffisante un capot de ce genre. Mais cette difficulté a disparu pour nos constructeurs d'aéroplanes.

Imaginez, en effet, une carcasse en bois courbé extrêmement rigide dont le profil est celui d'un oeuf à petit bout pointu; l'avant est recouvert de feuilles transparentes de celluloïd et le reste d'une étoffe parfaitement lisse et fortement tendue.

Le tout est fixé à la bicyclette par une armature en tubes d'acier, ne laissant visibles et exposés à la résistance de l'air que les pieds et les tibias du cycliste.

Tel est le vélo torpille Etienne Bunau-Varilla.

Cet appareil, parfaitement conçu au point de vue théorique et dont la forme tient le milieu entre le projectile de Piobert et celui de Dreyse, paraît donner au point de vue pratique des résultats tout à fait remarquables. C'est ainsi que le coureur Berthet a pu abaisser à une minute deux secondes quatre cinquièmes le record de durée du kilomètre qui était jusqu'ici d'une minute dix secondes trois cinquièmes, c'est-à-dire qu'il a pu passer de la vitesse de 50 kil. 992 à l'heure à la vitesse de 57 kil. 325. Il est donc arrivé à ce résultat quelque peu paradoxal au premier abord d'augmenter sa vitesse horaire de près de 5 kil. 1/2 en ajoutant à sa machine une carrosserie dont le poids n'est pas négligeable; ajoutons que du même coup il s'est mis à l'abri de la pluie, du soleil et de la poussière.

SAUVEROCHE.