ON NE PASSE PAS!
Ceux qui veillent aux avant-postes des Vosges pour «couvrir» la mobilisation.
Dessin de Georges SCOTT

L'Illustration, qui n'a pas interrompu sa publication aux heures difficiles et douloureuses de 1870-1871, ne la suspendra pas au moment où s'engage une nouvelle guerre, préparée et provoquée comme l'autre par la fourberie et la brutalité germaniques.

Le personnel de notre maison (ouvriers, employés, collaborateurs littéraires et artistiques) a fourni à la défense nationale l'effectif d'une compagnie d'infanterie avec officiers et sous-officiers, des artilleurs, des cavaliers, des auxiliaires... Ceux qui restent rue Saint-Georges, en petit nombre, les vétérans et les très jeunes, vont assurer la continuité de L'Illustration. Ce n'est plus un «journal universel» que nous ferons, tant que durera l'héroïque épreuve: mais nous nous efforcerons d'illustrer et de commenter dignement, semaine par semaine, les grands faits historiques qui vont s'accomplir, les magnifiques efforts militaires de nos armées et de notre flotte, des flottes et des armées alliées et amies.

Nos lecteurs ne devront cependant pas chercher dans nos pages, ils le savent, des documents photographiques sensationnels, des correspondances révélatrices. Il ne s'agit plus d'une guerre africaine ou balkanique. La censure des autorités militaires ne sera jamais trop sévère et nous exercerons au besoin sur les dessins, les croquis, les clichés, les cartes et les articles que nous recevrons, notre propre censure.

Il nous faut, d'autre part, réduire l'importance matérielle de nos numéros. Plus de pages d'annonces, plus de romans ni de pièces de théâtre. Qui donc lirait aujourd'hui la fin du vaudeville commencé? Il importe de ménager les réserves de papier, et en même temps d'alléger L'Illustration, pour permettre à la poste d'en assurer l'envoi et la distribution aux abonnés.

Mais ceux-ci peuvent nous faire confiance. Que de cette formidable mêlée des peuples d'Europe, provoquée par l'ambition insensée de l'Allemagne, la France, qui a pour elle le bon droit, le sang-froid confiant et de loyales alliances, sorte victorieuse, plus grande et plus forte,--alors, quand les blessures seront cicatrisées, que de belles choses nous ferons!

L'art, le talent, l'esprit, toutes les fleurs de la culture française refleuriront bien vite sur notre sol à côté de ces vertus anciennes, l'abnégation, l'énergie patriotique, le goût de l'héroïsme, qui ne s'y faneront jamais. Et--comme ces livres d'histoire qui, au chapitre des Guerres de Louis XIV font succéder le chapitre de la Société et la Civilisation au XVIIe siècle--L'Illustration, après la série des numéros qui se seront efforcés d'être sobrement éloquents et dignes des heures graves de 1914, redeviendra une abondante et belle publication de littérature et d'art, pour célébrer la grande renaissance de 1915, dont il nous semble entrevoir déjà les perspectives éblouissantes.