Jules Lemaître.
Pour ceux qui l'aimaient, c'est une aggravation de peine que de n'avoir pu accourir, à la dernière minute, à son chevet; de n'avoir pas eu, même, cette consolation de suivre, jusqu'à l'humble cimetière campagnard où elle repose, sa dépouille, et de remplir l'affectueux devoir qu'assumèrent, à leur place, quelques paysans ou voisins, de le porter jusqu'à sa tombe. Les circonstances, hélas! leur interdisaient ce pieux voyage. «Elle aurait dû attendre, dit, au moment où on lui annonce la mort de sa femme, Macbeth, traqué dans Dunsinane, que j'eusse le temps de m'occuper de ses funérailles.» Ainsi, à l'heure où une forêt non plus de verts rameaux, mais de fer hérissée, nous assaille, à peine avons-nous loisir de rendre à ceux qui tombent un dernier hommage. Du moins, nous pouvons nous consoler à la pensée de l'immense espérance qui dut emplir, à son heure suprême, cette âme d'élite.
La mobilisation lui avait enlevé jusqu'à son médecin. Dans ce délaissement, son unique souci était le salut de la patrie: «Ah! disait-il, en se couchant pour la dernière fois, à une amie dévouée qui l'assistait, si seulement je pouvais échanger ce qui me reste à vivre contre la victoire de ma Patrie!... car, en somme, la victoire de la France, ça été le but de ma vie!... » Il ne devait plus proférer d'autre parole.
En un pareil moment, on voudrait n'écrire que des mots susceptibles d'agréer à cette ombre délicate et charmante.
Certes, Jules Lemaître fut un grand styliste, l'un des plus parfaits, sinon le plus parfait de tous ceux qu'ait connus notre génération, en un temps où le talent, comme on dit, court les rues. Et pour évoquer toutes les joies purement littéraires dont nous lui sommes redevables, il suffirait d'énumérer les titres de ses oeuvres, depuis les Petites Orientales, tout imprégnées d'une ironie émue, jusqu'à son dernier volume, la Vieillesse d'Hélène.
Mais peut-être, à l'heure solennelle où l'on pèse sans vaine indulgence le bien et le mal qu'on a pu faire dans sa vie, Jules Lemaître, plus que cette gloire littéraire, revendiqua-t-il, devant sa conscience, l'honneur d'avoir été un irréprochable Français, dans ses écrits comme dans ses actes.
Dès son premier volume de vers, les Petites Orientales, ce dont il a le nostalgique regret, exilé en Algérie—oui, exilé!—c'est de la douce France; ce à quoi il aspire de tout son coeur, c'est au «jardin de l'Occident», c'est à son Orléanais,
Coteaux herbeux, petits ruisseaux, coins familiers.
Plus tard, le romantisme, ses nuées germaniques et ses utopies de fraternité n'ont pas de plus implacable, ni de plus irrésistible adversaire. Et c'est avec une tendre piété qu'il nous ramène vers Racine, son idole préférée, vers sa clarté, son harmonie, son art si français; vers le doux Fénelon, vers tout ce qui tenait au sol gaulois par les racines les plus vigoureuses et les plus profondes, tout ce qui se rattachait le plus fermement à la tradition française, au génie, aux vertus de la France immortelle.
En politique, sa conduite fut de tout temps conforme à sa pensée. Et c'est de cette constance, de cette fermeté patriotique, que, sans doute, il serait le plus fier d'être loué aujourd'hui.