LES GRANDES HEURES
Dimanche 2 août.—Interrompant notre repas sommaire pris en compagnie de deux de nos jeunes amis qui vont partir à 3 heures, nous sortons précipitamment du restaurant, place de l'Alma, pour voir passer la seconde partie du 2e cuirassiers qui se rend à la gare de l'Est. On les aperçoit de loin, sur le pont. Ils traversent la place. Ils vont nous joindre. Nous sommes une centaine de personnes qui les attendons. Parmi elles, le comte Albert de Mun, empressé à saluer les officiers et les soldats de l'arme dans laquelle il eut l'honneur autrefois de glorieusement servir... Ils sont à présent près de nous, ils nous touchent... nous subissons déjà la rassurante et forte impression de leur masse, la rude haleine des destriers. Et brusquement la simplicité pathétique de leur défilé nous aligne dans une commune admiration. Ah! nous nous souvenons, en un éclair, des belles images qui nous ont retracé les vieux départs... piaffements, ébrouements, caracolades... je ne sais quoi d'excessif et de charmant, d'un peu théâtral dans l'ivresse irréfléchie des foules et où l'excitation d'un spectacle magnifique et plein d'éclat tenait une part débordante... Ici, rien de pareil. Pas de vain bruit, ni d'inutiles gestes. De la grandeur ramassée, sûre et majestueuse. Une certitude d'airain. Ils s'avançaient au pas, au petit pas, d'un pas plus sage encore que pour aller à l'abreuvoir, de ce même pas régulier, docile et maintenu que Jérôme a donné, dans sa statuette fameuse, au cheval qui porte Bonaparte,... et malgré moi j'ai regardé à terre pour voir si, comme le cheval d'Égypte du Premier Consul, les montures de ces hommes ne foulaient pas des lauriers... Dès que les officiers, marchant en tête, furent à notre hauteur, tout le monde se découvrit... en silence... et nos yeux allèrent tout droit à leur visage... à ces visages d'officiers que, par en dedans, l'âme éclairait et rendait purs et lumineux comme des lampes... ces visages où l'idée de patrie—en lettres bien formées—s'énonçait, se traçait par le relief et le creusé des traits qui en étaient la lisible écriture... Et puis, cette impassibilité de statue équestre, ce calme souverain, cette maîtrise de toutes les flammes et de tous les élans... au pas, au petit pas, en quittant Paris, en quittant tout, parmi les frémissements de ceux qui, désolés d'être là, trop vieux, les mains vides, stationnent sur les trottoirs... et sentent leur gorge se serrer ainsi que sous le cuir d'une jugulaire... Comment rendre cela? Pourquoi l'essayer?... Dans l'espace de cette brève, unique et si vaste minute, j'aurais voulu pouvoir prendre d'un coup, à la façon d'un objectif, pour les garder toujours, ces types de beauté française, ces figures modelées par l'héroïsme et sculptées par le sacrifice... il me fut impossible,... et je n'en vis bien qu'une, mais que je tiens, que je conserve à jamais fixée en moi, «épreuve» indélébile, celle de l'officier, capitaine ou chef d'escadron, je ne sais (car je n'avais pas de temps à perdre aux manches et aux galons), qui tenait la droite en allant aux Champs-Elysées, un grand homme d'un blond brûlé, à moustache gauloise, qui me trouva lui aussi, comme moi je l'avais discerné, et qui rendit à mon élan, et voulut bien, tout en passant rester un peu avec moi, pendant toute la durée du regard que le mien lui demandait... Ses yeux ne me quittèrent que quand il lui aurait fallu détourner la tête, cesser de l'avoir droite et haute... Mais que de profondeur méditative, douce et puissante à la fois ils avaient, battus et cernés par l'ombre violette du casque!
C'est ainsi que le 2 août, vers deux heures, cet officier et moi, qui ne nous connaissions pas, nous avons été présentés l'un à l'autre pour devenir amis.
J'ai la conviction que nous nous reverrons.
Mardi 4 août. A la Chambre.—Toutes les tribunes sont pleines d'un public immobile et comme pétrifié par l'attente. L'hémicycle est presque vide... Aux cadrans de la double horloge encastrée dans la muraille l'aiguille marque 3 heures. Le président paraît. Grave, chargé du poids de son recueillement, abîmé dans son obsession, avec cette lenteur, cette roideur automatique et cette absence momentanée du corps rejeté par l'esprit qu'investissent les grandes pensées, il monte, comme s'il gravissait une pénible pente, l'escalier en haut duquel l'attend plus solennel et plus majestueux le fauteuil curule, plaqué de bronze. Arrivé là il reste debout un instant, l'extrémité des mains touchant le bord de la table... paraissant déjà essayer et subir en lui-même l'acoustique de son émotion... Et voici que, un par un, par files, par petits groupes, les députés gagnent leurs bancs et occupent leurs places, dans un silence militaire. Pour l'observer, ce spontané silence, approprié au caractère des explosions qui couvent, ils ne se sont certes pas donné le mot dans une sous-commission... Ils obéissent simplement à cette consigne de l'instinct moral qui, dans les grandes circonstances, commande tout bas ce qu'il faut faire; aussi cette entrée lourde, ordonnée, solide, cette espèce de liturgie muette, communique à la scène un incroyable aspect de cérémonie religieuse, sous ce jour gris et austère d'église, dans cette enceinte où les colonnes sont rangées circulairement, en forme de choeur ainsi que dans un temple...
... Et puis la splendeur prévue, indubitable et délirante de la séance historique s'étend et s'accomplit dans un cortège et une harmonie de beautés cornéliennes. Dix fois, vingt fois... on ne les comptait plus... les six cents députés, galvanisés par l'éloquence de Deschanel et de Viviani traduisant, célébrant en formules d'une noblesse lapidaire les sentiments éternels qui font l'honneur des nations et des hommes,—se levèrent ensemble, comme si l'on avait crié: «En avant!», se dressèrent debout, poussant une même clameur d'amour et de liberté. Ils partaient comme des salves... Ils ne se voyaient probablement pas,... délivrés de leurs sens et montés au-dessus d'eux-mêmes dans cette patriotique ascension, mais nous, venus là pour témoigner à leurs côtés sans avoir le droit de le faire comme eux, nous les voyions, nous étions ravagés par leur enthousiasme que renforçait notre silence... et nous entendions sortir de leur bouche les cris retenus dans nos poitrines. Oh! plus tard, quand ce sera fini, qu'un petit-fils de David, qu'un peintre jeune, inconnu, et tourmenté par son génie naissant, fasse de cette séance un impérissable tableau! Qu'il donne au Serment du Jeu de Paume un pendant de grandeur antique, afin que nous puissions posséder, fixées et nommées sur la toile, dans le Louvre et le Panthéon de nos annales, toutes ces figures baisées par la flamme divine, toutes ces faces embrasées, pareilles à des buissons ardents, tous ces bras levés, toutes ces mains ouvertes et ces poings brandis, tous ces hommes debout, tumultueux comme un orage et paisibles comme des rocs! En attendant, la salle du Parlement est, à partir de cette séance, transformée, nettoyée... Elle n'est plus la même; elle a subi les «réparations» nécessaires, elle est remise à neuf pour un siècle et l'on n'y pourra plus jamais dire et proférer certaines mauvaises paroles de division, d'injustice et de haine sans qu'aussitôt elles ne détonnent et ne retombent mortes sur ceux qui les auraient lancées... car les murs sont désormais couverts des devises marmoréennes, des inscriptions saintes et des cris libérateurs... Plus de partis! Rien que des Français! Une seule âme!... qui, ce jour du 4 août 1914, ont été les frapper partout et s'y sont plaqués pour toujours, comme des ex-voto.
Jeudi 6 août.—Jules Lemaître n'est plus.
On le savait condamné, mais on espérait, malgré tout, qu'il hésiterait à embrasser ce grave parti de s'éloigner pour toujours, qu'à la dernière minute il y regarderait à plusieurs fois avant de nous faire cette peine. Nous nous flattions que cet homme docte et fin, cet érudit de la souplesse, d'une habileté supérieure et qui offrait si peu de prise, échapperait longtemps à la poigne sèche et sans art de la mort et qu'il trouverait le moyen de rester «en marge», et puis voilà qu'il s'est, comme les autres moins armés, laissé arrêter et emmener sans résistance, avec une bonne grâce infinie. Nous avions beau ne l'avoir pas vu depuis des mois, à peine a-t-il disparu qu'il nous manque, et son effacement cause en nous un grand vide.
Je le connaissais depuis près de trente ans et nous étions mieux et autre chose qu'amis, nous étions pays, fils tous les deux de ce Loiret que l'on peut considérer entre tous comme un des plus jolis berceaux où il soit accordé à un Français de venir au monde et d'apprendre à respirer raisonnablement, à vivre simple et naturel, à goûter les joies limpides de la lumière et de l'intelligence. Sur le premier feuillet de tous les ouvrages délicieux qu'il m'a bien voulu donner, Lemaître a dessiné de sa petite écriture nette et à peine appuyée, charmante et légère comme un brin de muguet, ces trois mots brefs: «A mon pays». Et cela pour lui disait tout et valait la plus nombreuse dédicace, car il ne cessa jamais, je n'ai pas à vous le rappeler, d'avoir l'amour complet, profond et nuancé des deux patries, la grande et la petite, qu'il associait et qu'il avait pour ainsi dire tressées et nattées dans son coeur pour en composer une seule et flexible couronne. Son amour de la grande il le montra dans maintes journées et avec le plus périlleux éclat, jusque dans les chemins difficiles de la vie publique, des chemins qui du moins allaient toujours en montant... mais son amour de la petite, il le gardait plus volontiers pour ceux de ses amis qu'il sentait tenir, par quelques liens, lointains ou rapprochés, à la terre natale, à la province qui était la sienne, le coin de prédilection de ses modestes origines... et aussi à ceux de ses amis qui avaient conservé «de l'enfance dans leur esprit», qui aimaient à reprendre à tout moment la barque indécise et confiante du jeune âge et à se laisser couler sur elle au fil des premiers souvenirs,... pour lesquels en un mot la plus rare félicité, la consolation la plus sûre étaient de descendre des menues hauteurs de l'homme et de regagner les plaines maternelles de l'adolescence et de la jeunesse... Lemaître n'était pas escarpé. En dépit des mouvements de terrain de son existence et des faits accidentés de sa carrière il fut essentiellement un esprit de plaine riante, étendue et douce, un promeneur de prairies. Sans remuer beaucoup, ni vous fatiguer par de longues marches, il vous faisait faire, à travers les bois, les guérets et les clairières des idées, un immense chemin que l'on s'étonnait d'avoir été capable en sa compagnie d'accomplir si aisément, sans que le front se perlât de sueur. Sa politesse intellectuelle était si recherchée qu'il nous procurait le mérite de découvrir tout ce qu'il nous enseignait. Il avait la science d'un mandarin qui serait poète à ses rêves perdus. La ravissante manière!... Il est encore là, tel qu'il nous a souvent intrigué. Nous le voyons gravé d'une pointe aiguë et savoureuse, accentué, rendu deux fois plus vivant par l'autorité de son discret extérieur, les sympathiques pièges de sa modestie, les audaces inapparentes de sa réserve et de sa timidité. Vous le retrouvez aujourd'hui, comme hier, courtois, attentif de tout son être, levant la tête pour mieux écouter, clignant des yeux à la malice prochaine et puis distrait tout à coup ainsi que dans des algèbres, vague et pourtant précis, myope de l'affirmation, roseau de la pensée, l'air d'un homme, avec ses mains toujours en avant, qui ne saurait pas très bien son chemin quoiqu'allant tout droit, et simple, sans vaine parure ni coquetterie, ne craignant pas d'avancer sur son âge, et d'avoir l'air un peu vieillard, avec un rire très gai de jeune homme. Quelle page que ses yeux bleus et passés, rieurs, couleur de saule et de rivière, profonds et transparents... qui n'osaient pas être hardis ni longtemps fixés, par souverain scrupule et bonne tenue humaine, comme si le spectacle déconcertant des mystères de la vie ne devait pas les solliciter, les exciter, les inquiéter, et qu'il fût au contraire décent et prudent de les «observer» ces yeux, de les tenir en règle, de leur interdire toute liberté trop profane et préjudiciable, toute arrogance téméraire!
Ainsi nous ne comprenions pas toujours très bien ce qu'il y avait cependant de lucide et de pénétrant sous les oscillations de Lemaître. Il balançait, mais ne reculait pas. Ses atermoiements n'étaient pas de la fuite. On peut même déclarer, sans crainte d'erreur, que ses qualités de décision, sa vaillance, furent la juste, nécessaire et noble contre-partie des faiblesses et des nonchaloirs de surface de sa personne physique. Son geste était flottant, mais non sa pensée. Son scepticisme même mordait, n'avait rien de mou. La clarté coupante, mélodieuse et grave de sa parole révélait celle de son jugement, et il avait la conscience, jusqu'en doutant avec loyauté, d'articuler son doute et de le marteler, d'y mettre un peu d'acier.
Il fut enfin pleinement courageux, dans des heures fameuses que l'on n'a pas oubliées. Il n'a jamais eu peur quand la peur lui eût été presque permise, et pour une grande cause il aurait donné, s'il l'avait fallu, sa vie,... mais avec un petit geste de modération et un sourire à la Montaigne.
Il est allé, tout à la fin, Voltaire tendre et converti, se reposer des fatigues, des spéculations et des doctrines, dans son Orléanais où il avait poussé son premier soupir, où il voulait rendre le dernier. Nous tirerons aujourd'hui, une fois pour toutes, de sa face et de toute sa personne, l'ironie terrestre qui en était le rideau, pour ne plus considérer que le visage et l'âme purifiée du patriote qui meurt à la limite, à la frontière même de son espérance. A cette heure il a rejoint, au milieu des fanfares de l'au-delà, Déroulède et Coppée. A eux trois ils assistent, de l'endroit où ils sont, au triomphe du vrai et intégral nationalisme. Ils contemplent, en se tenant les mains, l'achèvement et la sublime réalisation de la Patrie française. Et si tous les trois sont heureux, du moins Lemaître, qui avait franchi l'âge des territoriales, obtint-il la faveur de partir le jour de la mobilisation, et d'avoir une agonie pleine de tocsins... Mais c'était des tocsins qui, dans la tristesse et l'entraînement, avaient, malgré tout, leur douceur, des tocsins de village, de petits clochers des bords de la Loire, qui tintèrent à ses oreilles, dans les bourdonnements suprêmes, comme l'Angelus de la Victoire.
Dimanche 9 août.—J'ai épinglé au mur, en face de mon lit, le journal qui porte en lettres de triomphe ces mots prodigieux: Les Français en Alsace! Et je me nourris, sans me rassasier, de l'inscription flamboyante. Elle s'annexe à mon coeur. Elle coule en moi comme un vin qui désaltère. Elle arrose toute la contrée de mon âme. Chaque fois que j'entre dans ma chambre pour rien, pour le plaisir de la voir, de la lire, de la toucher... elle éclate, m'assaille, éblouit mes yeux et puis les caresse... et ceux-ci avant de se fermer, le soir, la prennent longuement pour l'emporter dans les batailles confuses des songes. C'est avec elle que je m'endors, avec elle que je m'éveille.
Les Français en Alsace!... Phrase historique, éternelle, sacrée... Phrase si longtemps pensée, envisagée, tenue secrète, tournée, retournée en tous sens, polie, usée comme le galet, par la vague jamais apaisée de nos émotions... phrase que nous cachions tous sur nous ainsi qu'un trésor, qui nous rafraîchissait comme un baume et nous rongeait comme un cilice, qui nous flottait par l'esprit ainsi qu'une soie d'étendard, qui se marquait au ciseau sous notre front comme sur le marbre et le bronze. Phrase d'autel, toi qui fus la prière ininterrompue d'un demi-siècle, l'immense voeu d'un peuple et qui deviens aujourd'hui le miracle accompli, la grâce obtenue, la guérison donnée, l'exaucement suprême... phrase ensevelie qui te lèves, ressuscites et sors tout à coup librement du cercueil de nos poitrines et de nos bouches desserrées... sois bénie, sois gardée à jamais, sois mise et écrite partout, sois notre Affiche! que l'on ne voie que toi, pendant beaucoup de belles et interminables années! que du bout du doigt, sur tes lettres majuscules, dès demain, ce soir... les jeunes mères apprennent à lire à leurs enfants, épelant pour leur patiente innocence les mots mystérieux qui plus tard, comme nous, les feront pleurer:—«L-e-s, les, F-r-a-n... Fran... les Français... sont... en... Alsace!... Répète avec moi, mon chéri! Dis avec moi: Alsace! Alsace!»
Mais dans l'excès de notre joie nous devons la mesurer, la traiter sévèrement. Ne soyons pas encore éperdus de bonheur. Ne croyons pas que la phrase glorieuse ait achevé de remplir son destin, qu'elle soit acquise, définitive et sans laisser de place à des remous d'angoisses, à des fluctuations de nouvelles souffrances. Il faut attendre encore avant de la pouvoir clamer à la face d'un ciel tricolore et serein. L'orage est toujours là, qui menace et qui gronde. La porte s'est seulement ouverte à demi, en un brusque effort... Nous avons pu poser le pied sur les marches du seuil et donner, entre deux feux de peloton, un haletant baiser d'amour, le premier, à la frémissante captive... Mais elle n'est pas délivrée! Elle a toujours ses fers... Nous la délivrerons... Brûlés et déjà possédés par cette courte étreinte, préparons-nous à la recommencer. Nous avons vu la prisonnière. Elle a passé la tête à travers les barreaux... Nous l'avons embrassée... Les barreaux ne sont pas brisés...
Henri Lavedan.