LE CONCLAVE ET LE NOUVEAU PAPE BENOIT XV

Le Conclave qui a élu Benoît XV aura été remarquable à plus d'un titre, par les graves conjonctures au milieu desquelles il s'est tenu, par les considérations spéciales à l'Eglise et à son gouvernement, par la personnalité de l'élu. On avait supposé tout d'abord que dans cet universel bouleversement la barque de Pierre, pour ainsi parler, replierait sa voile et, comme on se réfugie dans un port, confierait le gouvernail à l'un des plus âgés parmi les cardinaux, avec mission d'administrer prudemment et simplement l'Eglise. Ces prévisions ont été démenties, comme tant d'autres, par l'événement. Le règne de Benoît XV s'annonce comme un pontificat marquant.

LE NOUVEAU PAPE.--Giacomo, marquis Della Chiesa, qui a pris le nom de Benoît XV.
Photographie Felici, prise au mois de mai dernier, quand l'archevêque de Bologne fut créé cardinal.

En entrant au Conclave les cardinaux prêtent serment de secret inviolable et le cardinal-camerlingue, intérimaire pontifical, procède à une solennelle clôture des portes avec les sceaux du Saint-Siège. On croyait que le peuple de Rome ne saurait rien des votes du Sacré Collège que par les «sfumate», les fumées qui s'échappent d'une certaine cheminée du Vatican où l'on brûle les bulletins des scrutins sans résultat. Et pourtant chaque soir des détails sur la journée du Conclave ont franchi la clôture et couru la ville. On a su que le premier vote avait été un hommage aux épreuves de la Belgique et une manifestation de la grande majorité des cardinaux contre les horreurs de la guerre déchaînée par l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie. Les cardinaux de ces deux États, accueillis par leurs collègues avec la courtoisie la plus parfaite mais la plus froide, étaient moralement tenus à l'écart, tandis que tout le monde s'empressait autour de S. E. Mercier, archevêque de Malines et primat de Belgique, dont la douleur visible rehaussait encore la dignité naturelle. Ce premier scrutin réunit sur le nom du cardinal Mercier quelque vingt-cinq voix, puis commencèrent les débats de politique sacrée.

La messe papale pour le couronnement de Benoît XV: le nouveau pape est assis sur le trône pontifical; la tiare est sur l'autel. Phot. G. Felici.]

Il est de tradition de voter deux fois par jour. Les circonstances présentes commandant d'aller vite, les votes se succédèrent sans interruption surtout pendant la journée où la lutte se circonscrit entre deux éminences: Pietro Maffi, archevêque de Pise, et Domenico Ferrata, ancien nonce à Paris. Le premier, réputé libéral, avait naturellement contre lui les cardinaux de la création du pape défunt. Le second, passant à tort ou à raison pour francophile, à cause de son activité diplomatique à Paris, avait d'autres adversaires. S. E. Maffi, après avoir atteint 30 voix, sentait son progrès arrêté par une opposition irréductible, mais qui, elle-même, n'avait pas le pouvoir de faire élire un candidat de son choix. Le candidat inconnu, le pape de conciliation, s'annonçait. Mais ici commencèrent les surprises.

On pensait à un homme circonspect, chargé d'ans et d'expérience. Les deux frères Vannutelli, autrefois «papables», plus qu'octogénaires maintenant, avaient renoncé. Le cardinal Agliardi, ancien nonce à Munich et à Vienne, fut pressenti. Il jugea que la tiare était trop lourde pour sa tête chenue. Il refusa d'être pape, mais c'est lui qui fit le pape.

«Il faut à l'Eglise une tête jeune, un caractère énergique, un politique consommé, en même temps qu'un pasteur du diocèse universel. Un homme dans le Sacré Collège réunit toutes ces qualités à un degré éminent: c'est S. E. Della Chiesa, archevêque de Bologne.» Ainsi parla, sage comme Nestor, le cardinal Agliardi. Le nom de Della Chiesa passa de bouche en bouche. Le matin du troisième jour, il sortait du calice qui est l'urne électorale de conclaves avec plus de cinquante voix sur soixante votants.

Election imprévue, sans doute, puisque l'archevêque de Bologne n'était créé cardinal que depuis le mois de mai dernier. Mais au Vatican on savait à quel politique le grand conseil de l'Eglise en remettait l'avenir.

Giacomo, marquis Della Chiesa, né à Gênes en 1854, est de la race et de la lignée des Pecci et des Rampolla: un aristocrate de naissance, un diplomate d'éducation et de carrière. En cela déjà il diffère entièrement de son prédécesseur Pie X, d'extraction populaire, resté étranger par principe à la politique et soucieux avant tout de théologie, de dogmatique et de discipline ecclésiastique. Après avoir fait ses études au Collège Capranica, le jeune abbé Della Chiesa passa par l'Académie des nobles ecclésiastiques, pépinière des diplomates du Saint-Siège. C'est là que s'étaient formés avant lui le futur Léon XIII et celui qui devait être son secrétaire d'Etat. Puis Monsignor Della Chiesa, prélat de curie, fut attaché au secrétariat des affaires ecclésiastiques extraordinaires, alors dirigées par Rampolla, qui discerna bientôt les rares qualités de son collaborateur. Quand Rampolla fut envoyé comme nonce à Madrid, il emmena avec lui le jeune prélat en qualité d'auditeur (secrétaire) et quand Léon XIII le rappela à Rome pour lui confier la secrétairerie d'Etat, il fit nommer vice-secrétaire son inséparable collaborateur, celui qui connaissait le mieux toutes ses idées. Della Chiesa ne quitta la curie que sous le pontificat de Pie X, quand mourut l'archevêque de Bologne, Mgr Svampa. Il était à la tête de cet important diocèse depuis sept ans sans avoir perdu pour cela le contact avec les affaires de l'Europe et de toute la catholicité qu'il avait pénétrées profondément par une pratique de près d'un quart de siècle.

Ce sont les idées de Léon XIII et de Rampolla qui reprennent le dessus dans la politique de l'Eglise avec l'intronisation de celui qui fut l'alter ego de ce grand pape et de ce grand cardinal. La France ne peut donc que se réjouir de l'avènement de Benoît XV. Et la nomination du cardinal Ferrata comme secrétaire d'Etat accentue encore cette orientation.

Le premier acte pontifical de Benoît XV a été de publier une encyclique contre les horreurs de la guerre, née d'ambitions coupables, qui met actuellement l'Europe à feu et à sang. Il y adressé aux souverains une paternelle mais grave adjuration «pour le salut de la société humaine».

Cet appel, non aux peuples mais aux souverains, est de la plus haute portée. Il répond au rôle du Saint-Siège, en qui Guizot saluait «la plus grande autorité morale dans le monde».
Th. Lindenlaub.

LE COURONNEMENT DE BENOIT XV--Après l'imposition de la tiare.--Phot. G. Felici.