EN BELGIQUE ENVAHIE

UN HÉROS DU DEVOIR CIVIQUE: LE BOURGMESTRE
DE BRUXELLES, M. ADOLPHE MAX.

(DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

M. Gaston Chérau, qui s'était rendu en Belgique au mois d'août, pour y assister aux efforts de l'héroïque armée du roi Albert résistant à la formidable invasion germanique, s'est trouvé enfermé dans Bruxelles quand les Allemands y sont entrés. Ce n'est que trois semaines après qu'il a réussi à regagner la France, par Ostende et l'Angleterre. Nous avons déjà publié (numéro des 12 et 19 septembre) ses notes sur la destruction de Louvain. Voici maintenant son récit de l'occupation de Bruxelles par l'envahisseur:

Je venais de quitter un Paris silencieux, contenu, courageux, actif--un beau Paris conscient de son devoir, disposé à tous les sacrifices, assuré qu'après le dernier éclaterait l'aurore de la victoire; j'étais en route pour la Belgique ensanglantée et je me persuadais que je retrouverais la même atmosphère, plus âpre peut-être, car la lutte était commencée... Ah! bien oui!... En approchant de Bruxelles, on ne pouvait plus douter qu'il s'agissait d'une kermesse, et à Bruxelles, vraiment, c'était une kermesse! On criait des éditions spéciales, on vendait des cocardes, les cafés regorgeaient de clients, les maisons étaient pavoisées, les tramways étaient bondés, les automobiles et les voitures ne circulaient qu'avec peine, et, dans cette foule méridionale, il y avait des gardes civiques en armes, «les soldats du dimanche», ceux des parades et des concours de tir.

La Belgique héroïque était pourtant tout près, à quelques pas elle était ici même, un peu trop joyeuse, me semblait-il, mais vibrante, prête aux sacrifices, elle aussi, bien qu'il ne lui parût pas qu'on dût lui en demander de nouveaux.

Soudain, on apprit qu'une grave affaire avait été engagée à Haelen et je crois bien que ce fut à partir de ce jour que le Bruxelles du boulevard Anspach, de la place de la Bourse et de la place de Broukère finit par se persuader que la guerre était à ses portes. Il n'en demeura pas moins badaud et pas moins zuanzeur.

Or, dans la matinée du mercredi 19 août, des réfugiés de la région de Tirlemont apparurent, le regard perdu et comme étonnés de se retrouver vivants après un cauchemar. Ils arrivaient par la gare et par les routes, dans tous les équipages.

Je décidai, aussitôt, de partir pour Louvain: je fus arrêté avant d'y entrer par une patrouille de dragons allemands. Un peu plus tard, à l'instant où je fus autorisé à me retirer, j'aperçus une longue bande grise qui ondulait à la crête d'un repli de terrain. C'était un régiment d'infanterie--d'infanterie allemande--qui se dirigeait sur Louvain.

Lorsque, dès mon retour à Bruxelles, je fis part de la rencontre que j'avais faite, on me répondit qu'il ne s'agissait que de petites infiltrations d'ennemis et qu'au surplus on prenait les précautions que la situation commandait.

En effet, depuis le matin, les gardes civiques faisaient des tranchées et posaient des ronces artificielles aux portes de la ville. Le pont du canal de Charleroi était barré par deux lignes de tombereaux. Tous les «soldats du dimanche» travaillaient avec le même entrain, et les chemises fines se plaquaient sur les épaules en sueur.

A 9 heures du soir, on travaillait encore.

Les cafés devaient fermer à minuit; on y commentait l'affiche du bourgmestre invitant les possesseurs d'armes à les déposer sans retard dans les bureaux de police de leur quartier.

A 10 heures du soir, un coup de clairon éclata place de la Bourse. Les gardes civiques accoururent, formèrent les rangs, se mirent en route.... On ne devait plus les revoir. A minuit on dirigeait le premier ban sur Gand et l'on désarmait le deuxième, qui était renvoyé dans ses foyers.

A 6 heures du matin, un Taube se promenait au-dessus de la ville, tandis que, très loin, le canon tonnait vers le Nord-Ouest; à 8 heures, on me signalait que des Allemands avaient été rencontrés à 5 kilomètres de Bruxelles. Cependant, les journaux paraissent: ils affirmaient qu'il n'y avait rien à craindre, que les ennemis ne pénétreraient pas de si tôt dans les faubourgs, que des «mesures» avaient été prises...

Je songeai aux petits terrassements qu'avaient exécutés, avec tant de coeur, les gardes civiques, et je me représentai une division se heurtant à ces taupinières... Je décidai donc de regagner Paris, pour ne pas risquer d'être inutilement enfermé dans Bruxelles.

A 11 heures, mon train s'ébranla; à une heure et demie, il me ramenait à mon point de départ.

A 2 h. 10 minutes, une berline grise débarquait deux officiers à l'hôtel de ville!

Je la reverrai toute ma vie, cette automobile, comme, toute ma vie, je reverrai le spectacle qui suivit!

La place de l'Hôtel-de-Ville avait été vidée. Les petites rues adjacentes étaient barrées par les agents de police. La vie était comme suspendue; il régnait un silence d'exécution capitale.

Combien de temps avons-nous attendu là?... Je me souviens qu'à ce moment des hommes se sont montrés sous le porche de l'hôtel de ville, que du regard ils ont inspecté la place et les façades des maisons, puis ils ont disparu.

Soudain, des pas de chevaux résonnèrent sur les pavés, du côté de la rue de la Colline... Trois cavaliers allemands apparurent; puis la tête d'un régiment d'infanterie déboucha, derrière eux. Aussitôt, une épée sortit du fourreau, un commandement éclata, rauque, inhumain, pareil à un cri de menace ou de terreur qui s'étrangle dans la gorge et... (je ne puis penser à cet instant sans éprouver de nouveau l'étreinte qui m'a étouffé) des fifres et des tambours entamèrent une marche lente, si lente qu'on aurait cru à une marche funèbre et si durement scandée qu'elle paraissait jouée par un mauvais orgue de Barbarie.

Derrière eux, aussitôt, la compagnie se mit au pas de parade; les bottes frappèrent lourdement le pavé en mesure, la place résonna et, de la foule qui se pressait dans la rue du Marché-aux-Herbes s'éleva une sorte de rumeur intraduisible, un «Ho!» de stupéfaction, d'effroi, de réprobation, un grondement, vite réprimé par les agents:

--Silence!... Pas un mot!

Ce n'était pas une menace de sergent de ville; c'était un conseil impérieux et fraternel.

Enfin, le drapeau allemand défila; le cri de «halte!» retentit. Le régiment s'immobilisa...

Puis d'autres compagnies apparurent. Deux chevaux d'officiers glissèrent sur les pavés et s'abattirent; des voitures et les cuisines roulantes se massèrent devant la maison des Brasseurs. Un soldat traînant une petite vache, un autre chargé de jambons fermaient la marche...

La place était grise d'uniformes, de ce gris que je ne puis plus voir sans en éprouver une nausée.

Sur la façade de l'hôtel de ville, trois grands drapeaux flottaient: un drapeau belge, encadré d'un drapeau français et d'un drapeau anglais. Au bout d'un temps que je ne puis préciser, ils disparurent et, à l'angle de gauche du bijou gothique, orgueil de la capitale, monta le long drapeau noir, blanc et rouge, qui pendit, morne et menaçant.

Au dire des Allemands, Bruxelles était allemand.

A partir de ce moment, tandis que les aéroplanes qui volaient sur la ville faisaient des signaux à l'aide de leurs fusées lumineuses, le fleuve d'ennemi commença de couler par la chaussée de Louvain, le boulevard Bischoffsheim, le boulevard du Jardin-Botanique et le boulevard d'Anvers. Deux autres bras empruntaient des routes à l'Est de Bruxelles.

Il y avait de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie, des mitrailleuses, des projecteurs, des chariots de télégraphie; surtout, il y avait d'inimaginables, d'indescriptibles processions de voitures,--ambulances, caissons de munitions, wagons de déménagements, chars à bancs, chars de betteraves, breaks, calèches, tonneaux, victoria... (Je n'invente pas!) Cela donnait l'impression d'un formidable déplacement de romanichels, et ce qui s'accumulait dans tant de voitures disparates n'était pas fait pour modifier cette idée. Un landau était chargé de foin, de cages de lapins et de pigeons voyageurs, d'un mouton vivant aux pattes liées et de chaises de cuisine au dossier coupé. Une élégante charrette anglaise portait des sous-officiers et des paniers de vin; un superbe saint-germain, un des plus beaux, vraiment, que j'aie jamais vus, était attaché par une grosse corde à l'essieu de la voiture... Il y avait beaucoup de chiens dans le convoi, chiens de berger, terriers, colleys, griffons de chasse, qui suivaient en tirant sur leur laisse, encore inaccoutumés au voyage. Ils ne venaient pas de loin, les malheureux, et leur sort devait être court: les Allemands sont friands de leur viande. Mais ce qu'il y avait, surtout, c'étaient des chevaux, des chevaux en quantité, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, des chevaux réquisitionnés ou volés, tous les chevaux qu'ils avaient rencontrés.

Le fanion blanc improvisé par la municipalité de
Bruxelles, pour entrer en pourparlers avec
l'état-major allemand.

Cela dura trois jours et trois nuits, avec des arrêts subits, qui se prolongeaient parfois des heures pendant lesquelles on faisait bavarder les soldats.

Quelques-uns étaient sûrs de se trouver sur la route de la victoire. Un homme du 74e me dit:

--Nous sommes quinze millions!

En me voyant sourire, il eut un accès de colère et appela un de ses camarades.

--Combien sommes-nous qui allons en France?

Et l'autre de répliquer imperturbablement:

--Quinze millions.

C'était l'officier qui l'avait dit, le matin même.

Mais la majorité de ceux que j'ai interrogés avaient d'autres convictions. Ils étaient mornes, parlaient du pays qu'ils avaient quitté, que si peu reverraient... L'un, devant qui je m'exclamais:

--Que voulez-vous! c'est la guerre...

--C'est la guerre? grommela-t-il. On voit bien que vous êtes garçon!

Un intermède dans le défilé des troupes allemandes, le jour de l'occupation de Bruxelles.
Phot. G. Chérau.

Je sortis mon carnet de notes, sur lequel était collée une photographie de mon fils; le soldat se pencha, sa figure s'illumina et, avec une émotion dont j'ai été remué, il me tendit un portefeuille qui contenait un groupe composé d'une femme et de cinq enfants.

--Vous les voyez? fit-il. Eh bien, maintenant que je n'y suis plus, ma femme touche un mark par jour. Il faut que cela suffise pour sept, car il y a ma mère avec eux. Un mark par jour, pour sept!

Il eut un juron, et, frappant son portefeuille, il mâchonna:

--Vous croyez que c'est à cause d'eux que je me battrais? C'est à cause d'eux que je ne me battrai pas!

Et ce que j'en ai entendu d'invectives à l'adresse de l'empereur et de son armée!

C'est ainsi qu'ils traversèrent Bruxelles, les terribles soldats de cette majesté pacifique.

Avec plus de sobriété, les officiers, d'ailleurs, ne montraient pas plus d'enthousiasme. Un de ceux qui prenaient leur repas à l'hôtel prononça tristement:

--La Belgique sera notre tombeau.

Et ses camarades ne protestèrent pas. Cela, du moins, n'empêcha pas qu'ils burent du champagne déraisonnablement, mais ils buvaient en silence, rageusement, à pleins verres.

Pendant cette fin de semaine, si lourde de menaces et endeuillée, Bruxelles ne s'est pas douté qu'un héros était né de la poussière même que soulevait la horde des envahisseurs. Ce n'est qu'au bout de quelques jours qu'il a connu la conduite de son bourgmestre Adolphe Max.

Cet homme-là sera, désormais, une des grandes figures du Brabant bourgeois.

Avec un tact, une énergie, une diplomatie au-dessus de tout éloge, et aussi avec une lucidité spirituelle dont il n'est pas commun de trouver l'exemple dans des circonstances aussi tragiques, il est entré vivant dans le livre des patriotes illustres de la Belgique.

Son heure a sonné quand on l'a prévenu que l'armée allemande approchait de la ville. Aussitôt, il réunit son collège et décida d'aller parlementer. Sur un jonc brut, on cloua hâtivement une grande serviette de toilette et, précédé de ce fanion improvisé, que portait le secrétaire communal, accompagné des échevins Steens et Jacqmain, le bourgmestre se mit en route. Ce fut le lieutenant d'état-major Kriegsheim qu'il rencontra et c'est à lui qu'il demanda de renoncer à faire traverser Bruxelles par les troupes allemandes. Il le fit avec un beau courage, parlant du droit des gens, alors qu'on ne parlait devant lui que du droit du plus fort; à bout d'arguments, et devant le refus qu'on lui imposait, il annonça qu'il désirait télégraphier à l'empereur d'Allemagne, «ne pouvant tolérer, dit-il, que l'armée d'un souverain qu'on avait fêté à Bruxelles pénétrât dans Bruxelles sans y être autorisée par ceux qui administraient la ville». Et il tint si bon, qu'il fallut en passer par sa volonté. L'officier prit la dépêche et s'en fut la présenter à son chef. Au bout d'une demi-heure, les pourparlers reprirent. L'officier informa le bourgmestre que la dépêche serait transmise, mais qu'il était nécessaire, en attendant, de se soumettre aux ordres du général commandant le 4e corps, savoir: l'armée traverserait la ville; l'agglomération serait tenue de pourvoir à l'entretien des troupes allemandes pendant leur séjour.

«Le capitaine Kriegsheim, poursuit-on dans le procès-verbal, a requis d'autre part la ville de Bruxelles et les communes de l'agglomération de payer, à titre de contribution de guerre, dans les trois jours, une somme de 50 millions de francs en or, argent ou billets de banque, la province de Brabant ayant à payer pour le surplus, à titre de contribution de guerre, une somme de 450 millions de francs, somme pouvant être payée en traites au plus tard le 1er septembre 1914.

»Le bourgmestre de Bruxelles, protestant contre la violence qui lui a été faite, a déclaré ne céder qu'à la contrainte...

»Il a fait connaître son intention de siéger en permanence à l'hôtel de ville pour veiller à la bonne marche des services.

»M. le capitaine Kriegsheim a communiqué qu'il avait reçu mandat de retenir provisoirement à la disposition du commandant allemand, pour garantir la bonne conduite de la population bruxelloise, le bourgmestre de Bruxelles, le conseil communal et cent notables de la ville...»

A ce moment, le bourgmestre interrompit la lecture:

La salle de l'Indépendance, à l'Hôtel de Ville de Bruxelles, où le bourgmestre, M. Max, a dressé son lit depuis le début de l'occupation allemande.
Phot. Gaston Chérau.

--Si vous voulez un otage, prononça-t-il, sans se départir de son calme, me voici! Faites de moi ce que vous voudrez. En cas de troubles, il m'importe peu de perdre la vie pour garantir la vie et les propriétés de mes concitoyens. Mais, si vous persistez dans votre décision de retenir le collège communal et cent notables de la ville, je déclare ne plus me porter garant de rien.

Ce que l'on traduisit, sur le document officiel, par:

«Après un échange de vues à ce sujet, le capitaine Kriegsheim a spontanément renoncé à cette exigence, sous réserve de ratification de son mandant...»

Le bourgmestre Adolphe Max.

Et cela se terminait ainsi:

«Fait en double à Bruxelles, le 20 août 1914.

»Signé: Kriegsheim, »lieutenant d'état-major au 4e corps d'armée.»

On chercherait en vain une autre signature.

Quand, enfin, l'état-major pénétra dans l'hôtel de ville et annonça son intention d'y coucher, le bourgmestre répliqua:

--Vous y serez très mal; mais, puisque telle est votre décision, je coucherai moi-même ici, me considérant toujours comme chez moi.

Et, sans attendre une réponse, il fit monter un lit dans la salle de l'Indépendance; c'est là que, depuis l'invasion, il passe ses nuits.

Tous ses gestes sont marqués du même sceau:

Au général qui le priait de faire enlever sur l'heure les drapeaux belge, français et anglais qui flottaient devant le beffroi, il lançait:

--Voilà une besogne qui n'est pas pour moi; et, si je m'y prêtais, je ne trouverais pas un homme à mes ordres pour l'exécuter.

De telles réponses sont faites sans colère, par un homme qui consulte à la fois deux consciences: la sienne et celle de la grande cité dont il a la charge.

C'est à cette fermeté raisonnée et bourgeoise, et aussi à la complète entente qui règne entre le bourgmestre et ses échevins, que les Bruxellois doivent en grande partie d'avoir échappé à un désastre et, sous la botte même de l'Allemand, d'avoir gardé intacte la fierté dont ils ont tant souci.

Le commandant de corps d'armée hausse-t-il le ton? Le bourgmestre se met au diapason; il ne provoque pas, mais il ne perd pas une occasion de répliquer. Les deux affiches qu'on trouvera ici sont assez éloquentes pour ne pas être commentées, et si le commandant militaire s'imagine avoir eu le dernier mot dans cette affaire, c'est que les espions qui sillonnent Bruxelles ne lui ont pas rapporté l'écho des rires malicieux qui ont accueilli sa littérature.

Quoi qu'il en pense, la germanisation de Bruxelles n'est pas commencée.
Gaston Chérau.

Une courageuse affiche de M. Max
pour protester contre un mensonge allemand.

La réplique, en allemand et en français, du gouverneur militaire allemand, le général von Luettwitz.

[(Agrandissement)]
LA PLUS FORMIDABLE LUTTE DE L'HISTOIRE.--Notre ligne de front, de Pont-à-Mousson au Nord de la Somme, telle qu'elle est définie par le communiqué officiel du 29 septembre.

Ce panorama représente toute l'immense région où, de la Moselle à la Somme, se poursuit la gigantesque bataille qui dépasse en durée, en efforts, en sacrifice de vies humaines tout ce que le monde a vu jusqu'ici. Le front sur lequel nous tenons invinciblement, en dépit d'efforts que l'on devine désespérés, se continue même de Nancy aux Vosges à hauteur de Strasbourg et, descendant par une partie des crêtes de ces nobles montagnes, va finir, à travers le Sundgau d'Altkirch, à la frontière suisse.

Le panorama s'étend donc seulement de la Moselle, destinée bientôt à redevenir française dans la partie de son cours qui nous a été arrachée, à la Somme qui prend en ce moment le caractère de fossé contre l'invasion. Cette ligne décrit une forte courbe sur un développement de plus de 300 kilomètres, dont chaque extrémité marque un point capital de l'effort allemand. C'est aux ailes, en effet, que l'ennemi agit avec le plus de violence.

A l'Est, c'est la plaine de Woëvre, région de grandes cultures aux terres épaisses, collantes, étendues entre les vastes étangs aux rives sinueuses, égouttés par un lacis de ruisseaux lents, aux bois parcourus par des routes rares, faciles à couper, aux fondrières où l'on s'enlise facilement quand les épaisses brumes de ce pays palustre voilent les mornes horizons. Là s'avancent des régiments que le départ des corps d'armée allemands envoyés vers l'Oise, la Somme et l'Escaut, a libérés de notre farouche et victorieuse résistance opposée sur les bords de la Meurthe et sur le Couronné de Nancy.

Nous ne savons rien de la force de cette armée de Lorraine, ni de l'itinéraire qu'elle suit à travers ce pays rappelant en très petit la contrée de Mazurie où l'armée russe de Pologne avance contre les Allemands.

Ces plaines palustres sont dominées par les raides pentes des Côtes ou Hauts de Meuse, développant sur 25 lieues, de Toul à Dun-sur-Meuse, leurs lignes géométriques du côté de la Woëvre, plus molles mais parfois très fières du côté du beau fleuve descendant avec lenteur vers Liége et Rotterdam. Ces Côtes de Meuse sont le théâtre d'actions encore mystérieuses. Nous les tenons au Sud-Est de Verdun; elles ont été forcées à hauteur de Saint-Mihiel. Mais les colonnes allemandes qui les ont traversées occupent seulement un étroit couloir dont nous tenons la paroi Nord par les hauteurs de Spada, au nom guerrier, et la paroi Sud par les collines fortifiées portant le nom de position de Commercy.

Situation dangereuse, celle des Allemands vers Saint-Mihiel, si nous parvenons à serrer l'étau!

Sur l'autre rive de la Meuse, la situation nous est moins précisée encore. Nous occupons une ligne allant de la «région de Varennes» à Reims, à travers l'Argonne et les parties les plus moroses de la morose Champagne pouilleuse. Varennes, c'est l'humble ville qui doit une renommée sans doute éternelle à l'arrestation de Louis XVI et de Marie-Antoinette pendant leur fuite. Elle est à la lisière des bois de l'Argonne, sur la sinueuse rivière d'Aire. Entre la ville et la Meuse s'étend un pays de grands bois, de lourdes croupes revêtues de villages aux toits rouges, de vallons étroits mais profonds. Là une armée allemande, celle que le kronprinz commande et qui semble arrêtée par la Meuse, s'est retranchée sur des positions contre lesquelles notre action se poursuit.

A hauteur de Varennes, l'Argonne se rétrécit. Cette Argonne où Dumouriez voyait les Thermopyles de la France, où il s'appuyait à la veille de Valmy, c'est une forêt épaisse, autrefois de traversée très difficile, rendue accessible par les travaux de vicinalité moderne, mais offrant encore un sérieux obstacle à la marche d'une grande armée. Que tenons-nous de l'Argonne? Rien ne permet de le deviner.

A l'Ouest de l'Argonne, jusqu'à Reims, le front occupé par nos troupes s'étend à travers la Champagne rémoise d'abord zone de collines crayeuses très accidentées, parsemée de petits bois de pins, puis vastes plaines aux horizons sans fin où se multiplient les pinèdes jalonnées de rares villages, jusqu'aux abords de Reims.

Ici les données sont vagues. Nous occupons les avancées de Reims, terme que l'on peut difficilement expliquer si nous ne connaissons pas l'orientation de ces avancées. Mais nous devinons mieux la disposition de nos troupes au Nord-Ouest de la ville; leurs avant-gardes tiennent la route de Laon jusqu'à Berry-au-Bac où l'Aisne, sortant de la plaine, entre dans le couloir du Soissonnais. Nos lignes se poursuivent jusqu'au pied des hauteurs de Craonne conquises au prix de tant d'efforts.

Là, brusquement, la ligne du front se replie à l'Ouest pour épouser l'étroite arête d'une singulière horizontalité qui, pendant vingt kilomètres, domine la vallée de l'Ailette au Nord, tandis qu'au Sud elle s'étend vers l'Aisne en tentacules séparant les multiples vallons du Soissonnais aux flancs escarpés, coupés de carrières, dont les Allemands ont fait des défenses formidables. Cette arête de Craonne est si régulière et plane que le chemin qui la parcourt en vue des horizons immenses du Laonnais a pris le nom de chemin des Dames. Cette chaussée est comme le chemin de ronde de la fortification naturelle, haute de cent mètres, dont l'Ailette est le fossé.

A partir de la route de Soissons à Reims, où le chemin des Dames aboutit, le plateau, la pénéplaine, du Soissonnais s'élargit. Là passe la ligne de nos avant-postes dont le jalonnement est laissé dans le vague par le communiqué de l'état-major. Elle atteint l'Oise au-dessous de Noyon où nous paraissons tenir le vaste prolongement de la forêt de Compiègne qui porte le nom de forêt de Laigue,--et non de l'Aigle.

Sur cet immense front de l'Argonne à l'Oise, la bataille se poursuit avec avance progressive pour nous. Plus à l'Ouest, entre l'Oise et la Somme, elle atteignait mardi et mercredi toute son intensité. Il serait malaisé de tracer exactement les fronts d'après les indications de l'état-major. Si nous sommes à Ribécourt, sur l'Oise, en aval de Noyon et à Roye, sur le chemin de fer de Montdidier à Péronne, on signale l'ennemi à Lassigny, entre Roye et Ribécourt, et, plus au Nord, à Chaulnes. Les lignes de chaque parti semblent ainsi se pénétrer.

Au Nord de Chaulnes, la Somme déroule ses replis dans une vallée où les eaux refluent en étangs, se traînent entre les marais et les tourbières, au pied de plateaux très ondulés, domaine des grandes cultures de céréales, d'oeillette et de betteraves. Dans cette contrée, l'Ancre coule au fond d'une vallée large et marécageuse dont la vieille cité de Corbie et l'industrieuse ville d'Albert sont les points vitaux. A Albert commence une autre ligne de front étendue à travers des campagnes amples et placides jusqu'au gros bourg de Combles qui précède Péronne.

Cette disposition singulière des armées révèle que, sur cette extrême aile gauche, non loin de la plaine où Faidherbe remporta sa victoire de Bapaume, la lutte se poursuit avec acharnement. Ce n'est plus la bataille de l'Aisne qui s'y poursuit, mais la bataille de la Somme.
Ardouin-Dumazet.

Le transfert en lieu sûr de l'Assomption de la Vierge, par Rubens, de la cathédrale d'Anvers.

LES DÉVASTATIONS ALLEMANDES EN BELGIQUE.--Termonde après le bombardement et l'incendie.

Une chapelle de l'église de Notre-Dame de Malines, après leur passage.

Statuette de Madone miraculeusement préservée de l'incendie, dans un couvent de Termonde.