UN HÉROS DE L’AVIATION RUSSE
COMMENT EST MORT LE CAPITAINE NESTEROV
Le corps de l’aviateur militaire Nesterov vient d’être ramené du champ d’honneur et enseveli à Kiew en grande pompe, en présence de membres de la maison impériale, de nombreux généraux et d’une affluence considérable.
On sait que le capitaine Nesterov a péri héroïquement au cours d’un combat aérien contre un avion autrichien lanceur de bombes, combat qui se termina par la chute mortelle des adversaires. Les journaux ayant relaté inexactement cet épisode marquant de la guerre aérienne, il nous semble utile de reproduire ici le récit du combat dû à un témoin oculaire compétent et qui est le mécanicien même du capitaine Nesterov. Il avait accompagné le pilote en Galicie et a ramené son corps en Russie.
«Le capitaine Nesterov venait d’arriver sur le front de bataille, conte le mécanicien. Trois appareils autrichiens, qui étaient déjà apparus la veille, revinrent et se mirent à circuler au-dessus de nos troupes. Nos coups de fusil ne les atteignirent point. Nesterov monta alors sur son aéroplane, s’éleva rapidement à 2.000 mètres et poursuivit les appareils ennemis.
»Il réussit à atteindre l’un d’eux et fonça sur lui avec une telle vigueur que le châssis de l’appareil de Nesterov vint heurter l’appareil ennemi et le précipita violemment sur le sol.
»Au même moment, l’appareil de notre pilote se mit à descendre en spirales régulières, ce qui nous fit croire que Nesterov demeurait indemne. Mais lorsque l’aéroplane se trouva tout près du sol, il se retourna soudain et tomba comme une flèche, tandis que Nesterov fut projeté hors de son siège.
»Lorsque nous accourûmes, nous ne trouvâmes qu’un corps inerte, et l’examen de la blessure: fracture nette de la colonne vertébrale, montra que cette fracture avait été causée par un coup de l’hélice de l’appareil autrichien. La mort de Nesterov avait donc été instantanée, et c’est un corps sans vie que l’appareil continua à descendre un assez long temps, avec une régularité surprenante. C’est que l’aéroplane avait été si parfaitement stabilisé qu’il continua à se maintenir en équilibre par inertie, suivant le plan réglé par l’aviateur avant son attaque.»
Ainsi, ce n’est point le choc entre les deux appareils qui a produit, comme on l’avait dit, la chute mortelle du capitaine Nesterov. Sa mort est due à une cause accidentelle, intervenue bien avant la chute sur le sol: la fracture de la colonne vertébrale de l’aviateur par l’hélice de l’appareil autrichien. Et cette constatation acquiert une importance particulière pour le progrès de la navigation aérienne par ce qu’on connaît des travaux antérieurs du capitaine Nesterov, auxquels la remarque finale de son mécanicien fait allusion.
Ces recherches en vue d’assurer à l’aéroplane une stabilité dans toutes les positions, jusqu’aux plus hasardeuses, avaient amené le défunt pilote à boucler la boucle, et cela quelques jours avant Pégoud, comme l’a reconnu le fameux aviateur français lui-même.
Depuis, tout en s’occupant de la réalisation de sa théorie sur le planement automatique, par la construction d’un aéroplane de son système, Nesterov eut l’occasion de manifester sa maîtrise et son extraordinaire sang-froid de pilote, en descendant d’une haute altitude sur un appareil qu’une explosion d’essence environna entièrement de flammes. Une autre fois, il battit le record russe de distance et de vitesse, en volant de Kiev à Pétrograd en dix-huit heures, avec une seule escale. Plus récemment, il alla de Moscou à Pétrograd d’une traite et sans préparatifs préalables.
L’aviateur russe Nesterov et ses enfants.
La guerre survenue, l’héroïque capitaine dut abandonner ses travaux théoriques pour aller combattre dans les airs. Mort glorieusement, il laisse son fils trop jeune—il a trois ans et on le voit sur la photographie avec sa sœur âgée de cinq ans—pour qu’il puisse continuer de sitôt l’œuvre de son père. Par chance, l’appareil de Nesterov est déjà en construction dans une usine de Moscou, d’après les plans entièrement établis de l’inventeur. Et, avant de se rendre sur le front, Nesterov fit promettre à sa femme de s’employer à ce que l’aéroplane en construction fut achevé et expérimenté, en cas de mort de son auteur, par un camarade averti.
E. Halpérine-Kaminsky.