CHAPITRE II

Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.

Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans les femmes qui paraissent les aimer (App. 1). En affirmant son amour, elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens illégitimes[77].

[Note 77: Ovide, Art d'aimer, livre III. «Femmes, usez d'abord de dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»

Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]

Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et, sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir, ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux, les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les savants, les maîtres des soixante-quatre arts libéraux, les bouffons, les bateleurs, les marchands de fleurs, les parfumeurs, les débitants, les laveurs, les barbiers et les mendiants; et toutes autres personnes qui peuvent lui servir pour un but quelconque.

Les hommes qu'elle peut prendre uniquement pour leur argent sont ceux qui sont en possession légale de leur héritage; les jeunes gens; les hommes qui sont libres de tout lien; les fonctionnaires publics; ceux qui ont des revenus ou des moyens d'existence assurés; les bellâtres, les vantards, les eunuques qui dissimulent leur état; les hommes qui détestent leurs égaux; ceux qui sont naturellement généreux; ceux qui ont du crédit auprès du roi et des ministres; les hommes toujours heureux dans leurs entreprises; ceux qui s'enorgueillissent de leurs richesses, les frères qui désobéissent à leurs aînés, les hommes sur lesquels les membres de leur caste tiennent l'oeil ouvert; les fils uniques de pères riches, les ascètes tourmentés par les aiguillons de la chair[78], les hommes braves, le médecin du roi, les anciennes connaissances.

[Note 78: On voit que les ascètes brahmaniques succombaient souvent à la tentation, puisque Vatsyayana recommande aux courtisanes de les tenter.]

La courtisane peut avoir des rapports avec des hommes doués d'excellentes qualités, uniquement par amour ou par amour-propre, tels sont:

Les hommes de haute naissance (App. 2), les savants, les hommes de bonne compagnie et de bonne tenue, les poètes (App. 3), les conteurs agréables; les hommes éloquents ou énergiques ou habiles dans des arts variés; les devins, les grands esprits; les hommes d'une grande persévérance, ceux d'une ferme dévotion; ceux qui ne se fâchent jamais; ceux qui sont généreux, affectionnés à leurs parents, qui aiment tous les amusements de société; ceux qui sont exercés à terminer les vers commencés par d'autres et à d'autres jeux d'esprit; ceux qui ont une très belle santé ou un corps parfait ou une très grande force; ceux qui ne boivent jamais avec intempérance, ceux qui sont puissants, sociables, aimant le sexe et gagnant les coeurs, sans se laisser complètement dominer; ceux qui ignorent l'envie ou les soupçons jaloux (App. 4).

Quant à la courtisane, elle doit être belle et aimable et avoir sur le corps des signes de bon augure. Elle doit aimer les bonnes qualités chez les hommes, tout en poursuivant la richesse. Elle doit se complaire aux unions sexuelles résultant de l'amour et être pour ces unions de la même caste que les hommes auxquels elle se livre. Elle doit chercher sans cesse à augmenter son expérience et ses talents, se montrer toujours libérale et aimer les plaisirs et les arts[79].

L'auteur énumère ensuite les qualités que doivent posséder toutes les femmes. Ce sont celles qu'on peut leur demander en tout pays, et, en outre, la connaissance du Kama-Soutra et des soixante-quatre talents qu'il enseigne[80].

[Note 79: Ce sont les qualités que l'on trouve généralement en Europe chez les femmes de théâtre.]

[Note 80: A cette longue et sèche énumération nous substituerons les leçons qu'Ovide donne aux belles sur les qualités et les manières qu'elles doivent avoir; se reporter au n° 3 de l'Appendice du chapitre III du titre I.]

Vient ensuite la liste des hommes que les courtisanes doivent éviter. Ce sont les mêmes qu'en tout pays et en outre: les sorciers, les hommes qui se laissent acheter, même par leurs propres ennemis, enfin les hommes timides à l'excès (App. 5).

D'après l'avis de quelques anciens casuistes, ajoute l'auteur, les courtisanes peuvent se donner par amour, crainte, vengeance, chagrin ou dépit, curiosité, et pour l'argent, le plaisir ou l'assiduité et la constance des rapports, pour se faire un ami ou se débarrasser d'un amour importun; à cause du dharma (mérite religieux), de la célébrité et de la ressemblance avec une personne aimée, de la constance ou de la pauvreté d'un homme, ou de sa cohabitation dans le même endroit, ou parce qu'il est du même numéro qu'elle pour l'union sexuelle, ou enfin dans l'espoir de faire quelque coup de fortune.

Mais Vatsyayana décide que les seuls mobiles d'une courtisane doivent être: l'amour, le désir d'échapper à la misère et celui d'acquérir la richesse.

L'argent doit être son objectif principal et elle ne doit point le sacrifier à l'amour. Mais, en cas de crainte ou de difficultés à surmonter, elle peut prendre en considération la force ou d'autres qualités.

En outre, quand un homme, quel qu'il soit, la prie de s'unir à lui, elle doit, afin de se faire valoir, ne pas consentir de suite et se renseigner sur lui par des affidés adroits et sûrs (App. 6). Quand elle a la certitude que, dans celui qui la recherche, tout est à son gré, elle emploie le Vita et d'autres intermédiaires pour se l'attacher.

L'un d'eux l'amène chez elle ou la conduit chez lui, sous quelque prétexte. Elle le reçoit de son mieux, lui fait quelque présent qui éveille sa curiosité et son amour; par exemple, un don affectueux, en lui disant qu'il lui était destiné: elle l'amuse longtemps par une conversation et des récits agréables et en faisant ce qu'il aime, comme de la musique, du chant. Quand il est rentré chez lui, elle lui envoie fréquemment une suivante exercée aux propos plaisants et qui lui remet un petit présent.

Elle lui rend elle-même, sous prétexte d'affaires, quelques visites en se faisant accompagner du Pithamarda.

Il y a quelques vers à ce sujet:

«Quand son amant vient la voir, la courtisane lui donne un mélange de feuilles et de noix de béthel, des guirlandes de fleurs et des onguents parfumés.»

«Après avoir montré son habileté dans les arts libéraux (le chant, la danse, etc.), elle l'amuse longtemps avec sa conversation.»

«Elle lui fait aussi quelques présents d'amour, et fait avec lui un échange d'objets à l'usage de chacun d'eux; en même temps elle lui montre son habileté dans les soixante-quatre voluptés.»

«Quand une courtisane est dans ces termes avec son amant, elle doit le captiver par des présents affectueux, par sa conversation et par les plaisirs tendres qu'elle lui fait goûter.»

APPENDICE AU CHAPITRE II

N°1.—Pour stimuler l'amour.

Ovide, _Art d'aimer, _livre III.

«Femmes, faites en sorte que nous nous croyions aimés; ce n'est pas une chose si difficile; nous nous persuadons aisément ce que nous désirons. Qu'une femme jette sur un jeune homme un regard amoureux; qu'elle pousse quelques soupirs; qu'elle lui reproche de venir si tard; qu'elle ajoute les larmes et le dépit d'une fausse jalousie, comme si elle redoutait une rivale; qu'elle lui meurtrisse le visage avec ses ongles, il sera bientôt persuadé, et d'un ton compatissant: «elle est éprise, «dira-t-il;«elle brûle pour moi». Qu'avec cela il ait bonne mine, qu'il s'admire dans son miroir et il croira pouvoir toucher le coeur même d'une déesse.»

N° 2.—Déjazet.

Ce cas fut, une fois du moins, celui de l'actrice Déjazet.

Le duc d'Orléans (fils du roi Louis-Philippe), tout jeune encore, lui avait adressé un billet ainsi conçu:»Où? quand? et combien?»

Elle répondit: «Où vous voudrez,—quand vous voudrez,—pour rien.»

On sait que Déjazet était bonne, comme le veut Tibulle, livre II, élégie 4. «O toi qui fermes ta porte à l'amant qui n'a point assez d'or, puissent tes richesses être dévorées par le feu et que personne ne verse de l'eau sur la flamme. Que nul ne donne une larme à ta mort; que nul n'accompagne ta cendre! Celle, au contraire, qui se sera montrée bonne et point avare, on la pleurera au pied du bûcher enflammé, eût-elle vécu cent ans. Quelque vieillard fidèle à l'objet de ses anciennes amours viendra, chaque année, porter des couronnes au tombeau qu'il lui aura élevé.»

Entre mille traits, on cite de Déjazet celui-ci particulièrement:

«C'est toujours la même chose et cela fait toujours plaisir.»

Elle écoutait aussi très volontiers cet autre conseil de Tibulle qui, parmi les amants qui n'ont point assez d'or, recommande particulièrement l'adolescent.

«Et toi Chloé, épargne un jouvenceau épris de ta beauté. Ne lui sois point cruelle; ne lui demande point de présents. C'est le vieillard qui doit te donner de l'or pour que tu réchauffes sa glace. Mieux vaut cent fois que l'or l'adolescent dont la barbe sans rudesse ne déchire point le visage qu'il embrasse, dont un doux, éclat colore les joues. Enlace au-dessous de ses épaules les bras d'ivoire et méprise les trésors des rois. Vénus te verra le presser sur ton sein haletant, confondu tendrement avec toi; elle te verra attacher sur sa bouche frémissante de ces humides baisers où les langues s'entrechoquent et lui imprimer sur le cou avec la dent des marques d'amour.»

N° 3.—Les Poètes.

Ovide, Art d'aimer, livre III. «Jeunes beautés, montrez vous faciles aux poètes; un dieu les anime et les muses les favorisent. Mieux que tous les autres, ils savent aimer, célébrer la beauté qui les a séduits et faire retentir son nom au loin. Quel crime d'attendre un salaire des doctes poètes! Mais, hélas! c'est un crime dont une belle ne craint pas de se rendre coupable!»

N° 4.—Ne soyez pas jaloux.

Ovide, livre II. «Ne cherchez point à surprendre votre maîtresse. Qu'elle croie que ses infidélités vous sont inconnues. Ne remarquez point les signes qu'elle fait à votre rival, ni ses tablettes, si elle lui écrit. Laissez-la vous cacher ses larcins amoureux. Combien est habile celui qui permet à d'autres de fréquenter sa maîtresse et qui veut tout ignorer! Que de maris ont cette complaisance pour leurs épouses légitimes!»

N° 5.—Hommes à éviter.

Art d'aimer, livre III.

«Femmes, fuyez ces hommes vains de leur parure et de leur beauté, qui portent toujours les cheveux retroussés. Les douceurs qu'ils vous content, ils les répètent à mille autres. Leur amour ne se fixe nulle part.

«Il en est qui s'insinuent près des femmes sous les dehors d'un amour mensonger, empruntant cette voie pour en tirer un bénéfice honteux. Leur chevelure parfumée d'essence, leur robe de l'étoffe la plus fine, les bagues qui surchargent leurs doigts ne doivent pas vous en imposer. Le mieux paré n'est souvent qu'un escroc. Rendez-moi mes bijoux, s'écrient souvent, devant les juges, les belles qu'on a ainsi trompées. Femmes, tenez votre porte fermée à tout suborneur.»

N° 6.—Ovide, livre III. «Quand un amant vous aura sondée par quelques mots tracés sur des tablettes qu'une adroite suivante vous aura remises, méditez-les, pesez-en les termes et tâchez de deviner par le style et les expressions si cet amour est un artifice. S'il est véritable, ne vous pressez pas de répondre. Un peu de dédain, s'il n'est pas trop prolongé, aiguillonne la passion.

«Cependant ne repoussez pas avec dureté un amant, laissez-le flotter entre la crainte et l'espérance.

«Si vos amants vous font de belles promesses, amusez-les aussi par de belles paroles; s'ils donnent, accordez leur les faveurs convenues. Je la crois capable des crimes les plus noirs celle qui, après avoir reçu des présents d'un amant, se refuse à ses désirs passionnés.»