CHAPITRE IV
De la courtisane qui vit avec un homme comme une épouse.
Quand une courtisane vit avec son amant, elle doit avoir la conduite d'une femme honnête et tout faire pour lui plaire. En deux mots, il faut qu'elle lui donne le plaisir sans s'attacher à lui, tout en paraissant lui être attachée.
Voici comment elle s'y prendra pour arriver à ses fins.
Elle aura à sa charge sa mère qu'elle dépeindra comme violente et avide; au cas où elle n'aurait pas de mère, une nourrice pourrait jouer ce rôle. La mère ou la nourrice témoignera de l'aversion pour l'amant et le désir que la courtisane se sépare de lui. Celle-ci simulera toujours du chagrin, de la tristesse, de la crainte, de la honte à ce sujet, mais en déclarant qu'elle ne saurait désobéir à sa mère.
Elle dira encore qu'elle a persuadé à sa mère qu'il est malade et qu'elle a pris ce prétexte pour le venir voir.
Pour le captiver, elle enverra sa suivante chercher les fleurs qu'il a portées la veille pour les porter à son tour à titre de marque d'affection; elle demandera aussi les restes du mélange de noix et de feuilles de bétel qu'il a laissé sans le manger; elle admirera son habileté dans les rapports sexuels et les moyens variés qu'il emploie pour procurer la jouissance; elle apprendra de lui les soixante-quatre espèces de plaisir décrits par Babravya; elle appliquera continuellement les leçons reçues, en se conformant à son goût.
Elle gardera ses secrets, lui dira elle-même ses propres secrets et désirs; elle lui cachera sa mauvaise humeur. Dans le lit, elle se montrera toujours bien disposée. Quand il se tournera de son côté, elle touchera toutes les parties de son corps à son souhait; elle le baisera et l'embrassera pendant son sommeil; elle le regardera avec une inquiétude apparente quand il sera absorbé dans ses pensées ou quand il s'occupera d'autre chose que d'elle; quand elle le rencontre ou bien quand, de la rue, il la regarde se tenant sur la terrasse de sa maison, elle n'aura ni une absence complète de honte, ni un excès de timidité; elle partagera ses amitiés et ses haines, ses goûts, sa gaieté ou sa tristesse; elle témoignera la curiosité de voir son épouse, ne le boudera jamais longtemps; elle simulera de la jalousie au sujet des marques qu'elle-même lui a faites avec les ongles et les dents, lui parlera peu de son amour, mais le lui témoignera par des faits, des signes et des insinuations; elle gardera le silence quand il sera endormi, ivre ou malade; elle prêtera beaucoup d'attention au récit de ses bonnes actions et les contera ensuite elle-même pour son honneur et ses intérêts; s'il lui est assez attaché, elle lui fera des réparties spirituelles, écoutera tout de lui, excepté ce qui concerne ses rivales; se montrera triste, chagrine, quand il soupire, baille ou s'affaisse; prononcera les mots: «Longue vie», quand il éternue; se dira malade ou désireuse de grossesse quand elle éprouvera de l'abattement, ne louera aucun homme que son amant et s'abstiendra de blâmer chez d'autres les défauts qu'il a; portera tout ce qu'il lui aura donné; ne se parera ni ne mangera quand il est chagrin, malade, abattu; dans sa mauvaise fortune, se lamentera avec lui, feindra le désir de l'accompagner quand il quitte le pays volontairement ou banni par le roi; elle exprimera le souhait de cesser de vivre s'il est éloigné, dira qu'elle ne vit que pour être unie avec lui; elle offrira à la divinité[82] des sacrifices en accomplissement des voeux qu'elle aura faits, pour les cas où il acquiert de la richesse ou réussit dans ses desseins, ou lorsqu'il a recouvré la santé; elle se parera tous les jours; elle ne sera pas trop familière avec lui; dans ses chants elle introduira son nom et celui de la famille; elle lui prendra la main et la placera sur ses reins, son sein et son front, et se pâmera de plaisir à son attouchement; elle s'assoiera sur ses genoux et s'y endormira; elle voudra avoir un enfant de lui, ne pas lui survivre; elle le dissuadera de faire des voeux et des jeûnes, en lui disant: «Que tout le péché tombe sur moi!» Quand elle n'aura pu l'en empêcher, elle accomplira ces voeux avec lui; elle lui dira qu'il est difficile, même pour elle, d'observer les voeux et les jeûnes, si elle a quelque discussion avec lui à ce sujet; elle confondra ses biens avec les siens; elle n'ira point sans lui dans les réunions et l'y accompagnera quand il le voudra; elle prendra plaisir à se servir des choses dont il s'est déjà servi, à achever ce qu'il a commencé de manger; elle vénérera sa famille, ses dons naturels, ses talents, sa science, sa caste, sa couleur, son pays natal, ses amis, ses bonnes qualités, son âge et son bon caractère; elle le priera de chanter s'il le sait, et d'autres choses semblables.
[Note 82: Il n'est question ici que de la divinité et non des dieux; comme cela est général dans l'ouvrage, on peut en conclure que Vatsyayana et les brahmes de son époque étaient des monothéistes sivaïstes.]
Pour se rendre près de lui, elle ne craindra ni la chaleur, ni le froid, ni la pluie, ni le danger. Elle voudra rester son amante jusque dans une autre vie; elle conformera son humeur, ses goûts et ses actions à son inclination; elle s'abstiendra de sorcellerie (magie)[83]; elle se querellera constamment avec sa propre mère pour le venir trouver, et quand celle-ci voudra la forcer d'aller ailleurs, elle essaiera de s'empoisonner, de se laisser mourir de faim, de se poignarder, de se pendre; enfin elle lui fera certifier sa fidélité et son amour par des intermédiaires dévoués et en recevant elle-même l'argent et en évitant de se disputer avec sa mère pour la question pécuniaire devant lui.
[Note 83: Cette prescription est remarquable; elle prouve que le boudhisme avait profondément modifié les idées de l'Inde sur la magie qui était si fort en faveur avant lui; on y croyait encore, mais comme à une science de maléfices.]
Lorsque son amant part pour un voyage, elle le fera jurer de revenir promptement et, pendant son absence, elle n'accomplira pas de voeux en l'honneur de la divinité et ne se parera pas de ses ornements, à l'exception de ceux qui portent bonheur. Si son absence se prolonge au delà de l'époque fixée, elle s'efforcera de déterminer le moment de son retour par des présages, par les nouvelles et les bruits qui courent, par la position des planètes, de la lune et des étoiles.
Lorsqu'elle aura de la gaieté et des songes propices, elle s'écriera: «Sans doute je vais bientôt être réunie avec lui.» Si, au contraire, elle tombe dans la tristesse et voit de fâcheux présages, elle accomplira quelques-uns des rites qui apaisent les dieux.
Lorsqu'enfin le retour aura lieu, elle adorera le dieu Kama et fera des offrandes aux autres divinités; puis elle fera apporter par des amies un pot d'eau et fera des libations d'adoration à la corneille qui se nourrit des offrandes faites aux mânes des ancêtres[84]. Après la première visite, elle priera, elle aussi, son amant d'accomplir certains rites, ce qu'il fera s'il a pour elle un attachement suffisant, lequel consiste dans un amour désintéressé, dans la communauté d'objectif (par exemple, le goût des mêmes plaisirs), dans l'absence de tout soupçon jaloux et dans une libéralité sans limite pour tout ce qui concerne la maîtresse.
Telle est la conduite que doit tenir une courtisane qui vit avec un homme comme sa femme; ces leçons ont été tracées d'après les règles de Dattaka. Pour tout ce qui n'est point prévu ici, la courtisane se conformera à la coutume et à la nature particulière de son amant.[85]
[Note 84: Les Hindous croient que les corneilles sont chargées des péchés des morts.]
[Note 85: Comme tous les hommes lisent ces leçons, il doivent penser que les courtisanes ne s'attachent jamais et que, toujours, elles répètent un rôle appris.]
Il y a deux aphorismes en vers sur le sujet.
«A cause de la duplicité, de l'avidité et de l'esprit naturels au sexe, on ne connaît jamais le degré d'amour d'une femme, même quand on est son amant.»
«Il est toujours difficile de savoir les vrais sentiments d'une femme, soit qu'elle aime ou reste indifférente, soit qu'elle fasse le bonheur d'un homme ou l'abandonne ou le ruine».
APPENDICE AU CHAPITRE IV
Périclès et Aspasie.
La longueur de ce chapitre dénote la fréquence des unions du genre dont il est question.
Les courtisanes de premier ordre étaient à peu près sur le même pied dans l'Inde et dans la Grèce. On voit le Bouddha témoigner les plus grands égards à la courtisane Apalika, mère de son médecin, accepter d'elle pour sa communauté (l'église Bouddhique) d'immenses richesses et donner à son invitation le pas sur l'invitation des princes du pays.
Périclès et Aspasie nous offrent le modèle des ménages entre un homme éminent et une courtisane de renom.
Aspasie de Millet était, à Athènes, propriétaire d'un établissement de courtisanes de premier ordre, à la fois lieu de plaisir et cercle réunissant l'élite des citoyens.
Une fois séparé de sa femme, qui se remaria, Périclès la reçut dans sa maison comme une épouse.
C'était une nature élevée, sans artifice, admirablement douée. Sentant vivement le beau sous toutes ses formes, elle captivait par son esprit aimable et sa haute raison; elle possédait toutes les connaissances et tous les talents.
Elle parlait si bien de la politique, de la philosophie et des arts, que les plus grands personnages d'Athènes recherchaient son entretien, Socrate tout le premier.
Liée avec tous les hommes éminents, à Athènes et hors d'Athènes, elle seconda puissamment la politique de Périclès.
Comme étrangère, elle ne put l'épouser, mais ils vécurent toujours dans une union parfaite que la calomnie, si puissante alors à Athènes, ne put jamais atteindre et que la mort seule put rompre.