CHAPITRE V

De la jeune fille qui fait la conquête d'un époux.

Quand une jeune fille pourvue de bonnes qualités, d'une bonne éducation, appartient à une famille sans position, et, pour ce motif, n'est point recherchée en mariage par les membres de sa caste; ou bien quand une jeune fille qui observe les règles de de sa famille et de sa caste, est orpheline et sans parents qui s'occupent d'elle, elle doit chercher elle-même à se marier quand le moment est venu.

Elle s'efforcera de faire la conquête d'un jeune homme vigoureux et de bonne mine, ou bien d'un homme que, par sa faiblesse d'esprit, elle espère décider à se marier avec elle, même sans le consentement des parents du jeune homme.

Elle emploiera tous les moyens pour le captiver et le verra et l'entretiendra fréquemment. Sa mère aussi se servira de ses amies et de sa soeur de lait pour amener de fréquentes rencontres, soit chez ses amies, soit ailleurs, avec le mari convoité. La jeune fille, de son côté, tâchera de se trouver seule avec lui, en lieu sûr et non troublé, et, de temps en temps, lui fera des présents de fleurs, de parfums et de noix et de feuilles de bétel.

Elle lui montrera les talents qu'elle possède, tels que ceux de masser, d'égratigner et de presser avec les ongles; causera avec lui des choses qui lui plaisent ou l'intéressent, et même discutera avec lui les voies, et moyens pour gagner le coeur d'une jeune fille. Les anciens auteurs sont d'avis que la jeune fille, même quand elle aime, ne doit point faire les premières avances; elle doit seulement encourager l'homme qui la recherche, lui permettre quelques privautés et recevoir les manifestations de son amour sans paraître s'apercevoir de sa passion.

Quand il essaiera de prendre des baisers, elle ne s'y prêtera pas tout d'abord; quand il lui demandera l'union, elle n'y consentira pas; elle lui permettra seulement, tout en faisant beaucoup de difficultés, des attouchements à ses parties cachées, et résistera à toute autre tentative.

C'est seulement lorsqu'elle sera bien certaine de son amour et de sa constance à toute épreuve qu'elle consentira à se donner à lui s'il est décidé à se marier de suite avec elle (App. 1).

Quand elle aura ainsi perdu sa virginité, elle en fera la confidence à ses amies[43].

[Note 43: Sans doute pour notifier son mariage. Dans ce cas, comme dans tous les autres, l'union sexuelle précède la consécration religieuse; le véritable sacrement pour les Hindous paraît être la promesse du mariage cimentée par l'union sexuelle qui est nécessaire et suffisante pour assurer l'exécution de la promesse.]

APPENDICE AU CHAPITRE V

N°1.—Fleurtage dans les chants des Bayadères.

Tout le manège de la jeune fille est figuré très exactement dans un chant des Bayadères intitulé: Entretien d'un homme et d'une femme en route (voir les Chants des Bayadères, traduit du tamoul, par M. Lamairesse).

Entretien d'un homme et d'une femme en route.

1. L'HOMME.—Toi qui es belle comme une paonne et qui portes des bijoux des neuf espèces de pierres précieuses, où vas-tu avec les lèvres de corail et tes yeux bleus comme la fleur Nilopalam?

6. LA FEMME.—Je m'appelle Poulocadi (nymphe terrestre) et je vais puiser de l'eau.

7. L'HOMME.—Je te suis pour remplir ta cruche et ensuite pour te la placer sur la tête.

10. LA FEMME.—Je sais ce que tu veux de moi. Les hommes doivent-ils se permettre de suivre les femmes en route?

15. L'HOMME.—Je suis venu mettre à tes pieds toutes mes richesses, quand je t'ai vue passer seule si légèrement.

16. LA FEMME.—Je ne te comprends pas; tu n'as aucun droit de me suivre, tu feras bien de t'en retourner.

21. L'HOMME.—J'ai couru après toi, sans reprendre haleine; prends pitié de mon tourment.

26. LA FEMME.—Tu me parles sans retenue, veux-tu aussi m'insulter en tirant ma pagne? N'es-tu pas honteux de mes refus?

33. L'HOMME.—Il n'est point de rebuts ni de honte pour les amoureux. Si tu le veux, je te remettrai une promesse de mariage par écrit.

34. LA FEMME.—Puisque tu prends cet engagement, je t'avouerai que je me suis prise d'amour, malgré moi, sur le chemin.

34. L'HOMME.—Si tu y consens de bon coeur, je te ferai goûter le plaisir charnel.

38. LA FEMME.—Fais-le sans plus discourir et tes traits ne sortiront jamais de mon coeur.

39. L'HOMME.—Tu me promets de ne jamais m'oublier et moi je te dis que tu as une habileté que n'aura jamais aucune fille, fût-elle venue au monde sept fois.

40. LA FEMME.—Les filles possèdent l'habileté; elles ne déclarent jamais les premières leur amour. Mais cesse de parler. Occupe-toi aux oeuvres du livre des sciences d'amour (Kamasoutra).

42. LA FEMME.—Presse d'abord mes seins, ô mon bien-aimé, en regardant ma figure et en suçant mes lèvres.

46. LA FEMME.—Pénètre-moi, membre contre membre, et en serrant mes cuisses. Donne-moi toute ta vie.

49. L'HOMME.—Je t'étreins si amoureusement dans mes transports, que les perroquets et les coucous chantent.

54. LA FEMME.—Tu pars déjà. Arrête-toi et dis-moi si tu es satisfait, car tu me laisseras ainsi la joie au coeur.

55. L'HOMME.—Je m'en vais chez moi et je t'enverrai mon frère aîné pour consommer notre union.

56. LA FEMME.—Que pourrai-je faire si tu me trompes en me promettant de m'épouser? Personne ne nous a vus ici.

57. L'HOMME.—Ne crains rien, je prends à témoins le ciel et la terre, le soleil et la lune.

58.—LA FEMME.—C'est assez, je t'en remercie, mon amant; tu peux te retirer, je m'en vais aussi chez moi.

N° 2.—Fleurtage chez les Chinois.

Il est intéressant de rapprocher du fleurtage hindou, si passionné, le fleurtage chinois si formaliste.

La jeune chinoise qui se marie elle-même (Jules Arène, La Chine familière et galante).

«LA JEUNE FILLE.—Triste, les sourcils froncés, je brode pour tuer le temps; de mes manches j'essuie mes larmes; je n'ai pas le courage de me coiffer près de la fenêtre et je m'en veux à moi-même; la destinée des jolies femmes, c'est chose connue, est mauvaise! Je m'appelle Sou-yu-Tchiaou, ma mère est veuve, notre avoir est mince. J'ai aujourd'hui dix-huit ans et n'ai point de mari. Ma mère est toute confite en dévotion et néglige les affaires de la maison.

«LA MÈRE.—J'ai appris l'arrivée d'un bonze pèlerin qui fait des conférences dans la pagode Poutousse, et je me suis levée de bonne heure pour l'entendre; je vais sortir, applique-toi à broder jusqu'à mon retour; à midi je préparerai de quoi apaiser notre faim.

«LA JEUNE FILLE (elle chante).—Toute seule enfermée dans la chambre intérieure. Toute seule! seule je m'assieds, seule je me couche! Pauvres jolies femmes, quelle est votre destinée? Beaucoup de tristesses, beaucoup de larmes.

«(Elle parle).—Pourquoi la porte de notre maison reste-t-elle close? Si j'allais l'entrebâiller et me distraire un peu? Je sais bien qu'il ne convient pas à une jeune fille comme moi de se tenir à la porte. Mais, pour un instant!… Je crois qu'il ne se passera rien d'extraordinaire.

«LE JEUNE HOMME (il chante).—Je me promène pour me distraire. Passons devant la porte de la famille Soun:—j'aperçois une charmante créature, aussi belle que Tchango (la déesse de la lune), j'aperçois son joli visage si tendre qu'un souffle le déchirerait. A sa vue, j'ai perdu l'âme et l'esprit.

«Attention! ce doit être la fille de la veuve Shen, la plus belle fille de tout l'empire. En faire ma femme serait le comble de tous mes voeux. Je voudrais causer avec elle; malheureusement les rites le lui défendent. De plus, je n'ai rien de commun avec elle. Je suis un fils de famille et j'ai l'orgueil de mon rang. J'hésite et mon coeur est en feu. Laisserai-je passer l'occasion qui est si favorable aujourd'hui? Je vais feindre de perdre un objet; c'est un bon moyen d'arriver au mariage.

«Une question, s'il vous plaît, Mademoiselle; c'est ici la porte ou demeure de madame Soun; maman Soun est-elle chez elle?

«LA JEUNE FILLE.—Ma mère n'est pas à la maison.

«LE JEUNE HOMME.—Ah, vous êtes alors mademoiselle Soun? je vous salue.

«LA JEUNE FILLE.—Je vous salue. Une question, Monsieur; quel est votre haut nom? Quels sont vos riches prénoms? pour quelle affaire me demandez-vous si ma mère est chez elle?

«LE JEUNE HOMME.—Mon nom est Phon, mon prénom est Pang, mon nom de fantaisie Yun Tchang. J'ai appris que dans votre demeure vous éleviez bien les coqs: je veux en acheter une paire.

«LA JEUNE FILLE.—Nous avons, en effet, des coqs; mais en l'absence de ma mère, il m'est difficile de les vendre.

«LE JEUNE HOMME.—Alors je prends la liberté de me retirer. (A part) J'enlève mon bracelet, je veux qu'il devienne le gage de mes fiançailles. Je vais le laisser tomber de ma manche en saluant. Si elle le ramasse, il y a huit ou neuf chances sur dix pour que le mariage se fasse. Je vais de ce pas prier ma mère de chercher une tierce personne pour arranger l'affaire.

«LA JEUNE FILLE (elle chante).—En me quittant, il souriait, il m'a saluée, et c'est exprès qu'il a laissé tomber ce bracelet de jade. Pourquoi ne deviendrions-nous pas mari et femme? pourquoi n'imiterions-nous pas les couples de canards-mandarins qui s'ébattent au milieu des nénuphars? J'aurais ainsi jusqu'à ma mort quelqu'un sur qui m'appuyer.

«UNE ENTREMETTEUSE (qui l'a vue de loin ramasser le bracelet).—Ces deux personnes se souriaient, leur passion est brûlante: il ne manque qu'un tiers pour régler le mariage. Le courtage de cette affaire ne m'échappera pas. Ce jeune roué connaît très bien son affaire.

(A la jeune fille qui considère le bracelet de jade en soupirant ):

«—Mademoiselle, je vous l'amènerai et vous causerez à votre aise, cela vous convient-il?

«LA JEUNE FILLE.—Madame, nous sommes bien pauvres, je n'ai pas de gage à lui envoyer.

«L'ENTREMETTEUSE.—En échange du bracelet, des pantoufles brodées suffiront.

«LA JEUNE FILLE.—Maman, des pantoufles brodées de mes mains, je peux donc les envoyer?

«L'ENTREMETTEUSE.—Parfaitement, vous le pouvez.

«LA JEUNE FILLE.—En voici une paire.

«L'ENTREMETTEUSE.—Mademoiselle, dans trois jours je viendrai vous rapporter une réponse.

«LA JEUNE FILLE.—Maman, cette aventure, vous seule la connaissez. Attention à ne rien en dire. Je vous prie de choisir un jour pour me l'amener. Je vous devrai la même reconnaissance qu'à la mère qui m'a donné le jour. Même n'étant que la deuxième femme, je vivrai heureuse avec lui et il me fermera les yeux.

«L'ENTREMETTEUSE.—Il faut patienter trois jours dans l'attente du moment heureux. Je me retire.

«LA JEUNE FILLE.—Je remonte la mèche de la lampe et j'attends le phénix.

«L'ENTREMETTEUSE.—C'est mon affaire, je me charge de faire entrer le papillon dans le jardin.

«LA JEUNE FILLE.—Je ne vous ai pas traitée avec assez d'égards.

«L'ENTREMETTEUSE.—C'est moi qui vous ai dérangée.»