LII
À M. de Chateaubriand
H…, 8 novembre 1828.
Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre qui perça mon cœur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère.
Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes regrets, de mon abattement, parce que mon cœur se répand quand je vous écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé. Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps, dans le milieu du cœur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés; elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision.
Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que, dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a point nié ici à l'auteur du Génie du Christianisme sa noble piété; au serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration, le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un parti par le Saint-Père lui-même»… Et je me dis: «C'en est fait, le roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon cœur se trouble à vos tristes paroles… ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que vous avez accomplie?
Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «Il faut que je me retire»… Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends pas et n'ose le croire.
La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»… Voilà ce qui me soutient et m'encourage contre ces mêmes lettres!… Elles ont une sorte de style anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez m'envoyer que quelques jalons, uniquement pour m'empêcher de perdre vos traces… Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.
Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien vous cacher.
Vous dites aussi: «Je viendrai bientôt». Pour moi, bientôt, c'est cet hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie, vous répondrez un petit mot là-dessus.
Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie, laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot est tendre, quand je vous l'adresse.
MARIE.
Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre.
Du 9 novembre.—J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre. Je crois que je dépends de vous.
J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien.
Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristée malgré moi; mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon politique qui vous entraîne et de vos plus tendres regrets.
Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres. Rendez-le-moi, j'en ai besoin!
Du 10. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.