LV

À M. de Chateaubriand

H…, 10 décembre 1828.

Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde, et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en ce moment le pouvoir de vous persuader!

Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.

Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son repos…

Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre. Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes… et, moi, j'ai une dernière demande à vous faire.

Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche; peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience. L'oublierez-vous?

J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et vous me la refusez!

Je vous ai demandé le nom de sœur, point de réponse. Eh! bien, si vous me croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me résignerai sincèrement!

Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité.

Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre, si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et que le repos sera devenu mon partage.

MARIE.