LX

À M. de Chateaubriand

La Voulte, 15 janvier.

Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui demander.

Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38] fait penser à son successeur.

[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.]

L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets; mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez, aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si, malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.

En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10 décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours bien.

Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé tant de vœux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort? Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter?

Du 16.—Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frère choisi et donné! Vous m'honorez du nom de sœur. Ce nom me fera vivre heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon cœur est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la tombe garde les droits.

Du 18.—Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre, qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.

Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois de mai!…

Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «Je ne sais plus que penser de Marie»… et, plus loin: «Qu'ai-je fait pour produire tout cela?» J'ai besoin d'adoucir le cœur de mon ami. Je ne puis souffrir qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux; ils régnent dans mon cœur depuis que je me connais, et remplissent ma vie depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance. Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier encore!

Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le 20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous, non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre l'influence que vous exercez involontairement sur moi.

Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver dernier, M. de V… me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner. Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance pour aller en Italie chercher Mme de Ch… et vous, que je n'avais jamais vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient encore… Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis, le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «Marie, je veux que vous me quittiez!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me manquera.

Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre relation.

Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne viendrai pas comme un oiseau de proie.»… Est-ce vous, mon cher maître, qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère. Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le printemps.

Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien; mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier.

Du 20.—Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à Rome.

Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrement ce que vous voulez. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!