XIII

À M. de Chateaubriand

H., 11 février 1828.

MON AMI,

La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.

Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade. L'accepterez-vous? C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser cette question.

Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour, la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully! Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu, mais par tendresse.

L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun d'eux ne faisait une Histoire de France. «M. de Chateaubriand en fait une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé; mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller frapper à la porte de cet apostat; il vous recueillera dans sa maison sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la honte de mon supérieur.

[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses Études Historiques, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]

(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)

Vous écrivez souvent dans les Débats. Je reconnais vos articles, je les lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si usuelle: vivre dans le cœur de ceux qu'on aime; j'en éprouve aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie; mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée de vous durant sa vie, et vous la pleurez à présent!

J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «Je me fatigue beaucoup en marchant»… Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus? C'est une chose amère que d'ignorer tout de ceux dont on s'occupe sans cesse.

Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste encore…

J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!

Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.

Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné d'années?

J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.

Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux.

MARIE.

P.-S. Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!

Note de Mme de V.—À cette lettre étaient joints la copie des deux lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses réponses.