XLIII

À M. Chateaubriand

La Voulte, 6 septembre 1828.

Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée; ma situation vis-à-vis de vous le comporte.

Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si… votre réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.

Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons donc point!

Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait. Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près.

Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez toujours»!… En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc, je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien. Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose que vous ayez de Marie?

Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même! Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la violette!

Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais, dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de ne m'avoir rien dit de vos santés.

La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite, c'est la première.

Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi!

Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi, et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.

MARIE.

Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise.