XLVIII
À M. de Chateaubriand
H…, 9 octobre 1828.
Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes. J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent, presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre; mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres, de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon cœur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir une âme tendre et méditative autour d'un homme politique… ces pensées m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde, m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées, vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie… En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le cœur de mon ami se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon cœur de se répandre devant vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les vœux de mon cœur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre, jour de votre naissance et de votre fête?
Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue, il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux. Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir.
J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre jusqu'à votre retour.
Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux qui sont comblés des douceurs de votre amitié.