II
L'EXPEDITION DE ROME
[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours. Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa pensee primitive l'expedition detournee de son but.
Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever coute que coute.—La ville fut prise, et le pape restaure.
Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M. Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population des Etats romains.
Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur, et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du gouvernement clerical dans son domaine temporel.
La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19 octobre 1849.
C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que
Rome et la papaute etaient la propriete indivise de la catholicite.
Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie, dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de l'editeur.)]
15 octobre 1849.
M. VICTOR HUGO. (Profond silence.)—Messieurs, j'entre tout de suite dans la question.
Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs, dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives.
Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de perdre sa bataille de Waterloo,—je cite ici en substance des paroles que tous vous pouvez retrouver dans le Moniteur,—l'Italie vient de perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie, maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer. Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle? Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.—M. le president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y sauvegarder la liberte et l'humanite. —M. le general de Lamoriciere ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins la liberte.—L'expedition romaine fut votee.
L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait tomber le sabre de l'Autriche (mouvement); elle vota l'expedition romaine….—j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec restriction mentale, je les ignore (on rit);—…l'assemblee constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part, l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer, toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par d'inqualifiables indignites! (Longs applaudissements a gauche. Violents murmures a droite.—L'orateur, se tournant vers la droite).
Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (Ecoutez! ecoutez!) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades, les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques, la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (Tonnerre d'applaudissements.)
Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (mouvement), qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de la barbarie! (Nouvelles acclamations.)
Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli. L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays, j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition. (Bravos.)
Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis que je deplore, et j'arrive a la situation.
La situation, la voici:
Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure purement et simplement; il faut bien que je le dise. (Mouvement.) Le gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (Rires ironiques a droite.)
Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale, acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique, violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre gouvernement. (Sensation.)
C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a Rome en mission.
M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.—Je demande la parole. (On rit.)
M. VICTOR HUGO.—Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil.
M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.—Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma pensee! (Nouveaux rires prolonges.)
M. VICTOR HUGO.—Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.—Quant a la lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee, chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre, je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute une politique. (Nouveau mouvement.)
Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre, de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple… (sensation prolongee) elle tracait au pape le programme serieux d'un gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je ne sais pas traduire autrement le mot gouvernement liberal. (Rires d'approbation.)
Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse.
Cette reponse, c'est le Motu proprio, avec l'amnistie pour post-scriptum.
Maintenant, qu'est-ce que c'est que le Motu proprio? (Profond silence.)
Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape. J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX, aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le courage de dire a cette tribune, sur le Motu proprio, toute ma pensee. Je le ferai en deux mots.
L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom d'amnistie. (Rires et longs applaudissements.)
Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la lettre du president de la republique.
Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape a ferme ses deux mains. (Sensation prolongee.)
Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux faits, la lettre du president et le Motu proprio, c'est-a-dire la demande de la France et la reponse du saint-siege.
C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir le Motu proprio, un intervalle immense les separe. L'une dit oui, l'autre dit non. (Bravo! bravo!—On rit.) Il est impossible de sortir du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le Motu proprio; si vous acceptez le Motu proprio, vous desavouez la lettre. (C'est cela!) Vous avez devant vous, d'un cote, le president de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez!
Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de la France se separera de vous ou vous suivra. (Mouvement.) Quant a moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il est bon d'avoir present a l'esprit que le Motu proprio a paru peu liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (Longs eclats de rire.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration. (Sensation.)
Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a travers la gloire de notre armee. (Vive emotion.) Dans tous les cas, je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute responsabilite politique.
J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question, l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote, nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle…. (Explosion de murmures a droite.—Longue et violente interruption.)
M. VICTOR HUGO.—Vous murmurez! vous m'interrompez….
A DROITE.—Oui! Nous nions ce que vous dites.
M. VICTOR HUGO.—Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous la faute! (Fremissement d'attention dans l'assemblee.) Comment! mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception. (Applaudissements.—Parlez! parlez!) Devant ces tribunaux, aucune garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets, la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les causes laiques et les personnes laiques. (Mouvement prolonge.)
Je continue.
La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police. Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas de compte au tresor, mais a Dieu seul. (Longs eclats de rire.) Je continue. (Parlez! parlez!)
Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience. (Profonde sensation.) On vient de retablir l'inquisition. Je sais bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il ne peut y avoir que de mauvaises choses! (Explosion d'applaudissements.) Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses monstrueux? (Oui! oui! oui!)
Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie: Secularisation et nationalite!
Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (Explosion de bravos.) Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit clerical peut la tuer. (Rumeurs a droite.—Bravos a gauche.)
Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee, qui, repoussant le Motu proprio et adoptant la lettre du president, donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les imposer. (Protestation a droite.—Voix diverses: Imposer vos idees! Ah! ah! essayez!)
Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous? Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?
Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet, l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau … (longue interruption, chuchotements) … l'objection serait serieuse et la difficulte considerable.
Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre les idees. (Sensation.) Il y a deux chimeres egalement absurdes, c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (Nouveau mouvement.)
Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres; mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde?
Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement pour le bien? (C'est vrai!)
Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce la le violenter? (Non! non! a gauche.—Si! si! a droite.)
Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere. Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse, comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie? l'imposerez-vous, oui ou non? (Sensation.)
UNE VOIX A DROITE.—Non! (Mouvement.)
M. VICTOR HUGO.—Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (Fremissement sur toits les bancs.—A la droite.) Eh bien! je le dis a votre honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (Violent tumulte a droite.)
LA MEME VOIX.—Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons pas!
M. VICTOR HUGO.—Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (Longs applaudissements a gauche.)
Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible. (Denegations a droite.)
Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la France une espece d'Algerie (Mouvement.—A droite: Bah!), avec tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin (Bravo! a gauche.—Murmures a droite), et ou nous serions forces de bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil, toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible. (C'est vrai! c'est vrai! a gauche.—Denegations a droite.)
Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition? C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (Mouvement.)
Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi, terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression, et il a donne le Motu proprio. Or qu'est-il arrive? Le Motu proprio et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere, et tout serait a recommencer. (Oui! oui! a gauche.—Non! non! a droite.)
Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est faite et nous a faite.
Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras! C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole pour y recevoir la consigne du parti pretre!
Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet abaissement pour notre politique. (Sensation.)
Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous?
Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome, irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la liberte du peuple romain. (Mouvement prolonge.)
Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (On rit.—Bravo!) mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique. (Sensation.)
Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre temporel, que tout cela n'est pas possible!
Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome, et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe! Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le Motu proprio et l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter la France par la main qui devait la benir! (Longs applaudissements.)
Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde, son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats; c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!…. (Sensation inexprimable.) Je me trompe, pour de la honte!
Voila ce qui n'est pas possible!
(Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants, parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein. La seance est suspendue vingt minutes.)