II

CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX

24 aout 1849.

Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu.

Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas a me faire rappeler a l'ordre par le president. (On rit.)

Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (Oui! oui!) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie. (Sensation.) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous sommes compatriotes! (Oui! oui!)

Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions, les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique noblement les grandes moeurs des peuples libres.

Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis qu'ils entendront, n'en doutez pas! (Oui! oui!) Des voix eloquentes se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities internationales, le germe imperissable de la paix universelle.

Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (Explosion d'applaudissements.)

Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de France. (Mouvement.—Longue acclamation.) Dites que vous y avez jete les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle, et semez partout cette grande pensee.

Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage! L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis que vous enfantez, se realisera. (Bravo! bravo!) Songez a tous les pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces pour votre foi.

Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui.

Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la, un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte, moi! (Profonde et universelle impression.) Oui, je l'accepte! (Mouvement prolonge.)

Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines, haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour, dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines et leur ordonne de se convertir en amour. (Tonnerred'applaudissements.) Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (long mouvement); a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se reconnaissent freres (mouvement prolonge) et s'unissent dans un etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos et d'applaudissements.—M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel s'embrassent devant le fauteuil du president.—Les acclamations redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.—M. Victor Hugo reprend.)

Osez maintenant nier le progres! (Nouveaux applaudissements.) Mais, sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel! (Profonde et universelle sensation.—Bravo! bravo!)

Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations futures. (Applaudissements repetes.) Oui, que ce jour soit un jour memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:—Le 24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (Longue et unanime acclamation.—L'emotion est a son comble; les bravos eclatent de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de M. Cobden, ils poussent sept hourras.)