PREMIERE PARTIE
Ouverture de la Muette, d'AUBER
Les Chatiments TONY REVILLON.
Pauline Rolland Mlle PERIGA.
Cette nuit-la M. DESRIEUX.
Aux Femmes Mlle ROUSSEIL.
Floreal Mlle SARAH BERNHARDT.
Hymne des transportes M. LAFONTAINE.
Le Manteau imperial Mme MARIE LAURENT.
La nuit du 4 Decembre M. FREDERICK-LEMAITRE.
DEUXIEME PARTIE
Ouverture de Zampa, d'HEROLD
Stella Mlle FAVART.
Joyeuse vie M. DUMAINE.
Il faut qu'il vive Mme LIA FELIX.
Paroles d'un conservateur M. COQUELIN.
Chansons Mme V. LAFONTAINE.
Patria, musique de BEETHOVEN Mme UGALDE.
L'Expiation M. TAILLADE.
Lux Mme MARIE-LAURENT.
L'orchestre de l'Opera sera dirige par M. GEORGES HAINL
Pendant les entr'actes de la representation populaire, les belles et genereuses artistes qui y contribuaient ont fait la quete, comme Victor Hugo l'avait annonce, dans des casques pris aux prussiens. Les sous du peuple sont tombes dans ces casques et ont produit la somme de quatre cent soixante-huit francs cinquante centimes.
A la fin de la representation, il a ete jete sur la scene une couronne de laurier doree avec un papier portant cette inscription: A notre poete, qui a voulu donner aux pauvres le pain de l'esprit.
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COMITE DES GENS DE LETTRES
Seances des 18 et 19 novembre
Il est verse au Tresor, par les soins de la commission, 10,600 francs, somme indiquee par M. Dorian comme prix de deux canons. La commission informe le comite de la difficulte qui s'oppose a ce que le nom de Chateaudun soit donne a l'une de nos deux pieces, ce nom ayant ete anterieurement retenu par d'autres souscripteurs. Le comite decide que le nom Victor Hugo sera substitue a celui de Chateaudun, et qu'en outre les deux canons porteront pour exergue: Societe des gens de lettres.
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En reponse a l'envoi fait au ministre des travaux publics du recu des 10,600 francs verses au Tresor, M. Dorian ecrit au comite:
Paris, 22 novembre 1870.
"Messieurs, par une lettre du 17 de ce mois, repondant a celle que j'ai eu l'honneur de vous ecrire le 14 novembre precedent, vous m'adressez le recepisse du versement, fait par vous a la caisse centrale du Tresor public, d'une somme de 10,600 francs destinee a la confection de deux canons offerts par la Societe des gens de lettres au gouvernement de la defense nationale; vous m'exprimez en meme temps le desir que sur l'un de ces canons soit grave le mot "Chatiment", sur l'autre "Victor Hugo", et sur tous les deux, en exergue, les mots "Societe des gens de "lettres".
"Je vous renouvelle, messieurs, au nom du gouvernement, l'expression de ses remerciments pour cette souscription patriotique.
"Des mesures vont etre prises pour que les canons dont il s'agit soient mis immediatement en fabrication, et je n'ai pas besoin d'ajouter que le desir de la Societe, en ce qui concerne les inscriptions a graver, sera ponctuellement suivi.
"Vous serez informes, ainsi que je vous l'ai promis, du jour ou auront lieu les essais, afin que la Societe puisse s'y faire representer si elle le desire.
"Enfin, j'aurai l'honneur de vous faire parvenir un duplicata de la facture du fondeur.
"Recevez, messieurs, l'assurance de ma consideration distinguee.
"Le ministre des travaux publics,
"DORIAN."
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SOCIETE DES GENS DE LETTRES
A VICTOR HUGO
Paris, le 26 janvier 1871.
"Illustre et cher collegue,
"Le comite, deduction faite des frais et de la somme de 10,600 francs employee a la fabrication des deux canons le Victor Hugo et le Chatiment, offerts a la defense nationale, est depositaire de la somme de 3,470 francs, reliquat de la recette produite par les lectures publiques des Chatiments.
"Le comite a cherche, sans y reussir, l'application de ce reliquat a des engins de guerre.
"Il ne croit pas pouvoir conserver cette somme dans la caisse sociale. En consequence, il m'a charge de la remettre entre vos mains, parce que vous avez seul le droit d'en disposer.
"Veuillez agreer, cher et illustre collegue, l'expression respectueuse de notre cordiale affection.
"Pour le comite:
"Le president de la seance,
"ALTAROCHE.
"Le delegue du comite,
"EMMANUEL GONZALES."
AUDITIONS DES CHATIMENTS
COMPTE RENDU
1re, 2e et 3e seances 16,817 fr. 90
Depenses:
Frais generaux des representations, suivant detail 2,747 fr. 90} 13,347 90 Versement au Tresor pour deux canons, suivant recu 10,600 fr. } ______________ Solde 3,470 fr."
M. Victor Hugo a prie le comite de garder cette somme et de l'employer a secourir les victimes de la guerre, nombreuses parmi les gens de lettres que le comite represente.
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Concurremment avec ces representations, le Theatre-Francais a donne, le 25 novembre, une matinee litteraire, dramatique et musicale, ou Mlle Favart a joue dona Sol (cinquieme acte d'Hernani), et Mme Laurent, Lucrece Borgia (cinquieme acte de Lucrece Borgia), ou Mme Ugalde a chante Patria.—Booz endormi (Legende des siecles); le Revenant (Contemplations), les Paroles d'un conservateur a propos d'un perturbateur (Chatiments) ont complete cette seance, qui a produit, au benefice des victimes de la guerre, une recette de 6,000 francs.
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M. Victor Hugo n'a assiste a aucune de ces representations.
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Independamment des representations et des lectures dont on vient de voir le detail et le resultat, les Chatiments et toutes les oeuvres de Victor Hugo furent pour les theatres, pendant le siege de Paris, une sorte de propriete publique. Quiconque voulait organiser une lecture pour une caisse de secours quelconque n'avait qu'a parler, et l'auteur abandonnait immediatement son droit. Les representations et les lectures des Chatiments, de Napoleon le Petit, des Contemplations, de la Legende des siecles, etc., au benefice des canons ou des ambulances, durerent sans interruption et tous les jours, sur tous les theatres a la fois, jusqu'au moment ou il ne fut plus possible d'eclairer et de chauffer les salles.
On n'a pu noter ces innombrables representations. Parmi celles dont le souvenir est reste, on peut citer le concert Pasdeloup, ou M. Taillade disait les Volontaires de l'an II (Chatiments); les Pauvres Gens (Legende des siecles) dits par M. Noel Parfait, au benefice de la ville de Chateaudun; les deux soirees de lectures organisees par M. Bonvalet, maire du 5e arrondissement, l'une pour les blesses, l'autre pour les orphelins et les veuves; la soiree de Mlle Thurel, directrice d'une ambulance, pour les malades; les representations donnees par le club Drouot pour les orphelins et les veuves; par le commandant Fourdinois pour les blesses; par les carabiniers parisiens pour les blesses; les soirees ou Mlle Suzanne Lagier chantait, sur la musique de M. Darcier, Petit, petit (Chatiments) au profit des ambulances; la representation du Comite des artistes dramatiques pour un canon; celle du 18e arrondissement pour la bibliotheque populaire; celle de M. Dumaine, a la Gaite, pour les blesses; celle de Mme Raucourt, au theatre Beaumarchais, pour contribuer a l'equipement des compagnies de marche; celle de la mairie de Montmartre, pour les pauvres; celle de la mairie de Neuilly, pour les pauvres; celle du 5e arrondissement, pour son ouvroir municipal; la soiree donnee le 25 decembre au Conservatoire pour la caisse de secours de la Societe des victimes de la guerre; les diverses lectures des Chatiments organisees, pour les canons et les blesses, par la legion d'artillerie et par dix-huit bataillons de la garde nationale, qui sont les 7e, 24e, 64e, 90e, 92e, 93e, 95e, 96e, 100e, 109e, 134e, 144e, (deux representations), 152e, 153e, 166e, 194e, 239e, 247e.
Pour toutes ces representations, M. Victor Hugo a fait l'abandon de son droit d'auteur.
Ces representations ont cesse par la force majeure en janvier, les theatres n'ayant plus de bois pour le chauffage ni de gaz pour l'eclairage.
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Le 30 octobre, vers minuit, M. Victor Hugo, rentrant chez lui, rencontra, rue Drouot, M. Gustave Chaudey, sortant de la mairie dont il etait adjoint. Il etait accompagne de M. Philibert Audebrand. M. Victor Hugo avait connu M. Gustave Chaudey a Lausanne, au congres de la Paix, tenu en septembre 1869; ils se serrerent la main.
Quelques semaines apres, M. Gustave Chaudey vint avenue Frochot pour voir M. Victor Hugo, et, ne l'ayant pas trouve, lui laissa deux mots par ecrit pour lui demander l'autorisation de faire dire les Chatiments au profit de la caisse de secours de la mairie Drouot.
M. Victor Hugo repondit par la lettre qu'on va lire:
A M. GUSTAVE CHAUDEY.
22 novembre. Mon honorable concitoyen, quand notre eloquent et vaillant Gambetta, quelques jours avant son depart, est venu me voir, croyant que je pouvais etre de quelque utilite a la republique et a la patrie, je lui ai dit: Usez de moi comme vous voudrez pour l'interet public. Depensez-moi comme l'eau.
Je vous dirai la meme chose. Mon livre comme moi, nous appartenons a la France. Qu'elle fasse du livre et de l'auteur ce qu'elle voudra.
C'est du reste ainsi que je parlais a Lausanne, vous en souvenez-vous? Vous ne pouvez avoir oublie Lausanne, ou vous avez laisse, vous personnellement, un tel souvenir. Je ne vous avais jamais vu, je vous entendais pour la premiere fois, j'etais charme. Quelle loyale, vive et ferme parole! laissez-moi vous le dire. Vous vous etes montre a Lausanne un vrai et solide serviteur du peuple, connaissant a fond les questions, socialiste et republicain, voulant le progres, tout le progres, rien que le progres, et voulant cela comme il faut le vouloir; avec resolution, mais avec lucidite.
En ce moment-ci, soit dit en passant, j'irais plus loin que vous, je le crois, dans le sens des aspirations populaires, car le probleme s'elargit et la solution doit s'agrandir. Mais vous etes de mon avis et je suis absolument du votre sur ce point que, tant que la Prusse sera la, nous ne devons songer qu'a la France. Tout doit etre ajourne. A cette heure pas d'autre ennemi que l'ennemi. Quant a la question sociale, c'est un probleme insubmersible, et nous la retrouverons plus tard. Selon moi, il faudra la resoudre dans le sens a la fois le plus sympathique et le plus pratique. La disparition de la misere, la production du bien-etre, aucune spoliation, aucune violence, le credit public sous la forme de monnaie fiduciaire a rente creant le credit individuel, l'atelier communal et le magasin communal assurant le droit au travail, la propriete non collective, ce qui serait un retour au moyen age, mais democratisee et rendue accessible a tous, la circulation, qui est la vie decuplee, en un mot l'assainissement des hommes par le devoir combine avec le droit; tel est le but. Le moyen, je suis de ceux qui croient l'entrevoir. Nous en causerons.
Ce qui me plait en vous, c'est votre haute et simple raison. Les hommes tels que vous sont precieux. Vous marcherez un peu plus de notre cote, parce que votre coeur le voudra, parce que votre esprit le voudra, et vous etes appele a rendre aux idees et aux faits de tres grands services.
Pour moi l'homme n'est complet que s'il reunit ces trois conditions, science, prescience, conscience.
Savoir, prevoir, vouloir. Tout est la.
Vous avez ces dons. Vous n'avez qu'un pas de plus a faire en avant.
Vous le ferez.
Je reviens a la demande que vous voulez bien m'adresser.
Ce n'est pas une lecture des Chatiments que je vous concede. C'est autant de lectures que vous voudrez.
Et ce n'est pas seulement dans les Chatiments que vous pourrez puiser, c'est dans toutes mes oeuvres.
Je vous redis a vous la declaration que j'ai deja faite a tous.
Tant que durera cette guerre, j'autorise qui le veut a dire ou a representer tout ce qu'on voudra de moi, sur n'importe quelle scene et n'importe de quelle facon, pour les canons, les combattants, les blesses, les ambulances, les municipalites, les ateliers, les orphelinats, les veuves et les enfants, les victimes de la guerre, les pauvres, et j'abandonne tous mes droits d'auteur sur ces lectures et sur ces representations.
C'est dit, n'est-ce pas? Je vous serre la main.
V. H.
Quand vous verrez votre ami M. Cernuschi, dites-lui bien combien j'ai ete touche de sa visite. C'est un tres noble et tres genereux esprit. Il comprend qu'en ce moment ou la grande civilisation latine est menacee, les italiens doivent etre francais. De meme que demain, si Rome courait les dangers que court aujourd'hui Paris, les francais devraient etre italiens. D'ailleurs, de meme qu'il n'y a qu'une seule humanite, il n'y a qu'un seul peuple. Defendre partout le progres humain en peril, c'est l'unique devoir. Nous sommes les nationaux de la civilisation.