VI

VIANDEN

Quand M. Victor Hugo, expulse de Belgique, est arrive dans le
Luxembourg, a Vianden, la societe chantante des travailleurs de
Vianden, qui se nomme la Lyre ouvriere, lui a donne une serenade. M.
Victor Hugo a remercie en ces termes:

Mes amis de Vianden,

Vous derangez un peu une idee que je m'etais faite. Cette annee ou nous sommes avait commence pour moi par une ovation, et elle venait de finir par tout le contraire. Cela ne me deplaisait pas; la huee est le correctif de l'applaudissement, la Belgique m'avait rendu ce petit service; et, au point de vue philosophique ou tout homme de mon age doit se placer, je trouvais bon que l'acclamation de Paris eut pour contre-poids la lapidation de Bruxelles. Vous avez trouble cet equilibre, vous renouvelez autour de moi, non ce qu'a fait Bruxelles, mais ce qu'a fait Paris; et cela ne ressemble pas du tout a une huee. L'annee va donc finir pour moi comme elle a commence, par une effusion de bienvenue populaire.

Eh bien, decidement je ne m'en plains pas.

Je vois a votre tete une noble intelligence, M. Pauely Strasser, votre
bourgmestre. C'est un artiste en meme temps qu'un homme politique.
Vianden vit en lui;, depute et bourgmestre, il en est l'incarnation.
Dans cette ville il est plus que le magistrat, il est l'ame.

Je vous felicite en lui et je le felicite en vous.

Oui, votre cordiale bienvenue m'est douce.

Vous etes des hommes des champs, et parmi vous il y a des hommes d'etude, car j'apercois plusieurs maitres d'ecole. C'est la un beau melange. Cette reunion est un echantillon du vrai groupe humain qui se compose de l'ouvrier materiel et de l'ouvrier moral, et qui resume toute la civilisation dans l'embrassement du travail et de la pensee.

J'aime ce pays; c'est la cinquieme fois que j'y viens. Les autres annees, j'y etais attire par ma propre reverie et par la pente que j'ai en moi vers les beaux lieux qui sont des lieux sauvages. Aujourd'hui j'y suis chasse par un coup de vent; ce coup de vent, je le remercie.

Il me replace au milieu de vous.

Agriculteurs et travailleurs, je vous ressemble; votre societe s'appelle la Lyre ouvriere, quel nom touchant et cordial! Au fond, vous et moi, nous faisons la meme chose. Je creuse aussi moi un sillon, et vous dites un hymne aussi vous. Vous chantez comme moi, et comme vous je laboure. Mon sillon, c'est la dure glebe humaine; ma charrue, c'est mon esprit.

Vous venez de chanter des choses tres belles. De nobles et charmantes femmes sont ici presentes, j'ai vu des larmes dans leurs yeux. Ne vous etonnez pas si, en vous remerciant, il y a un peu de tremblement dans ma voix. Depuis quelque temps je suis plus accoutume aux cris de colere qu'aux chants du coeur, et ce que les coleres ne peuvent faire, la sympathie le fait. Elle m'emeut.

Oui, j'aime ce pays de Vianden. Cette petite ville est une vraie figure du progres; c'est un raccourci de toute l'histoire. La nature a commence par la doter; elle a donne au hameau naissant un climat sain, une riviere vivifiante, une bonne terre, des coteaux pour la vigne, des montagnes pour la foret. Puis, ce que la nature avait donne, la feodalite l'a pris. La feodalite a pris la montagne et y a mis un donjon, elle a pris la foret et y a mis des bandits, elle a pris la riviere et l'a barree d'une chaine, elle a pris la terre et a mange la moisson, elle a pris la vigne et a bu le vin. Alors la revolution de France est venue; car, vous savez, c'est de France que viennent les clartes, c'est de France que viennent les delivrances. (Oui! oui!) La revolution francaise a delivre Vianden. Comment? en tuant le donjon. Tant que le chateau a vecu, la ville a ete morte. Le jour ou le donjon est mort, le peuple est ne. Aujourd'hui, dans son paysage splendide que viendra visiter un jour toute l'Europe, Vianden se compose de deux choses egalement consolantes et magnifiques, l'une sinistre, une ruine, l'autre riante, un peuple.

Tout a l'heure, amis, pendant qu'autour de moi vous chantiez, j'ecoutais. Un de vos chants m'a saisi. Il m'a remue entre tous, je crois l'entendre encore. Laissez-moi vous le raconter a vous-memes.

L'orchestre se taisait. Il n'y avait pas d'instruments. La voix humaine avait seule la parole.

Un de vous, que j'apercois et que je salue de la main, etait debout a part et comme en dehors du groupe; mais dans la nuit et sous les arbres on le distinguait a peine. On l'entendait.

Qui entendait-on? on ne savait. C'etait solennel et grand.

Une voix grave parlait dans l'ombre, puis s'interrompait, et les autres voix repondaient. Toutes les voix qui etaient ensemble etaient basses, et la voix qui etait seule etait haute. Rien de plus pathetique. On eut dit un esprit enseignant une foule.

La melopee etait majestueuse. Les paroles etaient en allemand; je ne comprenais pas les paroles, mais je comprenais le chant. Il me semblait que j'en avais une traduction dans l'ame. J'ecoutais ce grand dialogue d'un archange avec une multitude; ce respectueux chuchotement des peuples repondant aux divines explications d'un genie. Il y avait comme un fremissement d'ailes dans la vibration auguste de la voix solitaire. C'etait plus qu'un verbe humain. C'etait comme une voix de la foret, de la nature et de la nuit donnant a l'homme, a tous les hommes, helas! epuises de fatigue, accables de rancunes et de vengeances, satures de guerre et de haine, les grands conseils de la serenite eternelle.

Et au-dessus de tous les fronts inclines, au milieu de tous nos deuils, de toutes nos plaies, de toutes nos inimities, cela venait du ciel, et c'etait l'immense reproche de l'amour.

Amis, la musique est une sorte de reve. Elle propose a la pensee on ne sait quel probleme mysterieux. Vous etes venus a moi chantant; ce que vous avez chante je le parle. Vous m'avez apporte cette enigme, l'Harmonie, et je vous en donne le mot: Fraternite.

Mes amis, emplissons nos verres. Au-dessus des empereurs et des rois, je bois a l'harmonie des peuples et a la fraternite des hommes.