XVI
LA LIBERATION DU TERRITOIRE
Je ne me trouve pas delivre. Non, j'ai beau
Me dresser, je me heurte au plafond du tombeau,
J'etouffe, j'ai sur moi l'enormite terrible.
Si quelque soupirail blanchit la nuit visible,
J'apercois la-bas Metz, la-bas Strasbourg, la-bas
Notre honneur, et l'approche obscure des combats,
Et les beaux enfants blonds, berces dans les chimeres,
Souriants, et je songe a vous, o pauvres meres.
Je consens, si l'on veut, a regarder; je vois
Ceux-ci rire, ceux-la chanter a pleine voix,
La moisson d'or, l'ete, les fleurs, et la patrie
Sinistre, une bataille etant sa reverie.
Avant peu l'Archer noir embouchera le cor;
Je calcule combien il faut de temps encor;
Je pense a la melee affreuse des epees.
Quand des frontieres sont par la force usurpees,
Quand un peuple gisant se voit le flanc ouvert,
Avril peut rayonner, le bois peut etre vert,
L'arbre peut etre plein de nids et de bruits d'ailes;
Mais les tas de boulets, noirs dans les citadelles,
Ont l'air de faire un songe et de fremir parfois,
Mais les canons muets ecoutent une voix
Leur parler bas dans l'ombre, et l'avenir tragique
Souffle a tout cet airain farouche sa logique.
Quoi! vous n'entendez pas, tandis que vous chantez,
Mes freres, le sanglot profond des deux cites!
Quoi, vous ne voyez pas, foule aisement sereine,
L'Alsace en frissonnant regarder la Lorraine!
O soeur, on nous oublie! on est content sans nous!
Non, nous n'oublions pas! nous sommes a genoux
Devant votre supplice, o villes! Quoi! nous croire
Affranchis, lorsqu'on met au bagne notre gloire,
Quand on coupe a la France un pan de son manteau,
Quand l'Alsace au carcan, la Lorraine au poteau,
Pleurent, tordent leurs bras sacres, et nous appellent,
Quand nos frais ecoliers, ivres de rage, epellent
Quatrevingt-douze, afin d'apprendre quel eclair
Jaillit du coeur de Hoche et du front de Kleber,
Et de quelle facon, dans ce siecle, ou nous sommes,
On fait la guerre aux rois d'ou sort la paix des hommes!
Non, remparts, non, clochers superbes, non jamais
Je n'oublierai Strasbourg et je n'oublierai Metz.
L'horrible aigle des nuits nous etreint dans ses serres,
Villes! nous ne pouvons, nous francais, nous vos freres,
Nous qui vivons par vous, nous par qui vous vivrez,
Etre que par Strasbourg et par Metz delivres!
Toute autre delivrance est un leurre; et la honte,
Tache qui croit sans cesse, ombre qui toujours monte,
Reste au front rougissant de notre histoire en deuil,
Peuple, et nous avons tous un pied dans le cercueil,
Et pas une cite n'est entiere, et j'estime
Que Verdun est aux fers, que Belfort est victime,
Et que Paris se traine, humble, amoindri, plaintif,
Tant que Strasbourg est pris et que Metz est captif.
Rien ne nous fait le coeur plus rude et plus sauvage
Que de voir cette voute infame, l'esclavage,
S'etendre et remplacer au-dessus de nos yeux
Le soleil, les oiseaux chantants, les vastes cieux!
Non, je ne suis pas libre. 0 tremblement de terre!
J'entrevois sur ma tete un nuage, un cratere,
Et l'apre eruption des peuples, fleuve ardent;
Je rale sous le poids de l'avenir grondant,
J'ecoute bouillonner la lave sous-marine,
Et je me sens toujours l'Etna sur la poitrine!
* * * * *
Et puisque vous voulez que je vous dise tout,
Je dis qu'on n'est point grand tant qu'on n'est pas debout,
Et qu'on n'est pas debout tant qu'on traine une chaine;
J'envie aux vieux romains leurs couronnes de chene;
Je veux qu'on soit modeste et hautain; quant a moi,
Je declare qu'apres tant d'opprobre et d'effroi,
Lorsqu'a peine nos murs chancelants se soutiennent,
Sans me preoccuper si des rois vont et viennent,
S'ils arrivent du Caire ou bien de Teheran,
Si l'un est un bourreau, si l'autre est un tyran,
Si ces curieux sont des monstres, s'ils demeurent
Dans une ombre hideuse ou des nations meurent,
Si c'est au diable ou bien a Dieu qu'ils sont devots,
S'ils ont des diamants aux crins de leurs chevaux,
Je dis que, les laissant se corrompre ou s'instruire,
Tant que je ne pourrais faire au soleil reluire
Que des guidons qu'agite un lugubre frisson,
Et des clairons sortis a peine de prison,
Tant que je n'aurais pas, rugissant de colere,
Lave dans un immense Austerlitz populaire
Sedan, Forbach, nos deuils, nos drapeaux fremissants,
Je ne montrerais point notre armee aux passants!
O peuple, toi qui fus si beau, toi qui, naguere,
Ouvrais si largement tes ailes dans la guerre,
Toi de qui l'envergure effrayante couvrit
Berlin, Rome, Memphis, Vienne, Moscou, Madrid,
Toi qui soufflas le vent des tempetes sur l'onde
Et qui fis du chaos naitre l'aurore blonde,
Toi qui seul eus l'honneur de tenir dans ta main
Et de pouvoir lacher ce grand oiseau, Demain,
Toi qui balayas tout, l'azur, les etendues,
Les espaces, chasseur des fuites eperdues,
Toi qui fus le meilleur, toi qui fus le premier,
O peuple, maintenant, assis sur ton fumier,
Racle avec un tesson le pus de tes ulceres,
Et songe.
La defaite a des conseils sinceres;
La beaute du malheur farouche, c'est d'avoir
Une fraternite sombre avec le devoir;
Le devoir aujourd'hui, c'est de se laisser croitre
Sans bruit, et d'enfermer, comme une vierge au cloitre,
Sa haine, et de nourrir les noirs ressentiments.
A quoi bon etaler deja nos regiments?
A quoi bon galoper devant l'Europe hostile?
Ne point faire envoler de poussiere inutile
Est sage; un jour viendra d'eclore et d'eclater;
Et je crois qu'il vaut mieux ne pas tant se hater.
Car il faut, lorsqu'on voit les soldats de la France,
Qu'on dise:—C'est la gloire et c'est la delivrance!
C'est Jemmapes, l'Argonne, Ulm, Iena, Fleurus!
C'est un tas de lauriers au soleil apparus!
Regardez. Ils ont fait les choses impossibles.
Ce sont les bienfaisants, ce sont les invincibles.
Ils ont pour murs les monts et le Rhin pour fosse.
En les voyant, il faut qu'on dise:—Ils ont chasse
Les rois du nord, les rois du sud, les rois de l'ombre,
Cette armee est le roc vainqueur des flots sans nombre,
Et leur nom resplendit du zenith au nadir!
—Il faut que les tyrans tremblent, loin d'applaudir.
Il faut qu'on dise:—Ils sont les amis venerables
Des pauvres, des damnes, des serfs, des miserables,
Les grands spoliateurs des trones, arrachant
Sceptre, glaive et puissance a quiconque est mechant;
Ils sont les bienvenus partout ou quelqu'un souffre.
Ils ont l'aile de flamme habituee au gouffre.
Ils sont l'essaim d'eclairs qui traverse la nuit.
Ils vont, meme quand c'est la mort qui les conduit.
Ils sont beaux, souriants, joyeux, pleins de lumiere;
Athene en serait folle et Sparte en serait fiere.
—Il faut qu'on dise:—Ils sont d'accord avec les cieux!
Et que l'homme, adorant leur pas audacieux,
Croie entendre, au-dessus de ces legionnaires
Qui roulent leurs canons, Dieu rouler ses tonnerres!
C'est pourquoi j'attendrais.
* * * * *
Qu'attends-tu?—Je reponds:
J'attends l'aube; j'attends que tous disent:—Frappons!
Levons-nous! et donnons a Sedan pour replique
L'Europe en liberte!—J'attends la republique!
J'attends l'emportement de tout le genre humain!
Tant qu'a ce siecle auguste on barre le chemin,
Tant que la Prusse tient prisonniere la France,
Penser est un affront, vivre est une souffrance.
Je sens, comme Isaie insurge pour Sion,
Gronder le profond vers de l'indignation,
Et la colere en moi n'est pas plus epuisable
Que le flot dans la mer immense et que le sable
Dans l'orageux desert remue par les vents.
Ce que j'attends? J'attends que les os soient vivants!
Je suis spectre, et je reve, et la cendre me couvre,
Et j'ecoute; et j'attends que le sepulcre s'ouvre.
J'attends que dans les coeurs il s'eleve des voix,
Que sous les conquerants s'ecroulent les pavois,
Et qu'a l'extremite du malheur, du desastre,
De l'ombre et de la honte, on voie un lever d'astre!
Jusqu'a cet instant-la, gardons superbement,
O peuple, la fureur de notre abaissement,
Et que tout l'alimente et que tout l'exaspere.
Etant petit, j'ai vu quelqu'un de grand, mon pere.
Je m'en souviens; c'etait un soldat, rien de plus,
Mais il avait mele son ame aux fiers reflux,
Aux revanches, aux cris de guerre, aux nobles fetes,
Et l'eclair de son sabre etait dans nos tempetes.
Oh! je ne vous veux pas dissimuler l'ennui,
A vous, fameux hier, d'etre obscurs aujourd'hui,
O nos soldats, lutteurs infortunes, phalange
Qu'illumina jadis la gloire sans melange;
L'etranger a cette heure, helas! heros trahis,
Marche sur votre histoire et sur votre pays;
Oui, vous avez laisse ces reitres aux mains viles
Voler nos champs, voler nos murs, voler nos villes,
Et completer leur gloire avec nos sacs d'ecus;
Oui, vous futes captifs; oui, vous etes vaincus;
Vous etes dans le puits des chutes insondables.
Mais c'est votre destin d'en sortir formidables,
Mais vous vous dresserez, mais vous vous leverez,
Mais vous serez ainsi que la faulx dans les pres;
L'hercule celte en vous, la hache sur l'epaule,
Revivra, vous rendrez sa frontiere a la Gaule,
Vous foulerez aux pieds Fritz, Guillaume, Attila,
Schinderhanne et Bismarck, et j'attends ce jour-la!
Oui, les hommes d'Eylau vous diront: Camarades!
Et jusque-la soyez pensifs loin des parades,
Loin des vaines rumeurs, loin des faux cliquetis,
Et regardez grandir nos fils encor petits.
* * * * *
Je vis desormais, l'oeil fixe sur nos deux villes.
Non, je ne pense pas que les rois soient tranquilles;
Je n'ai plus qu'une joie au monde, leur souci.
Rois, vous avez vaincu, Vous avez reussi,
Vous batissez, avec toutes sortes de crimes,
Un edifice infame au haut des monts sublimes;
Vous avez entre l'homme et vous construit un mur,
Soit; un palais enorme, eblouissant, obscur,
D'ou sort l'eclair, ou pas une lumiere n'entre,
Et c'est un temple, a moins que ce ne soit un antre.
Pourtant, eut-on pour soi l'armee et le senat,
Ne point laisser de trace apres l'assassinat,
Rajuster son exploit, bien laver la victoire,
Nettoyer le cote malpropre de la gloire,
Est prudent. Le sort a des retours tortueux,
Songez-y.—J'en conviens, vous etes monstrueux;
Vous et vos chanceliers, vous et vos connetables,
Vous etes satisfaits, vous etes redoutables;
Vous avez, joyeux, forts, servis par ce qui nuit,
Entrepris le recul du monde vers la nuit;
Vous faites chaque jour faire un progres a l'ombre;
Vous avez, sous le ciel d'heure en heure plus sombre,
Princes, de tels succes a nous faire envier
Que vous pouvez railler le vingt et un janvier,
Le quatorze juillet, le dix aout, ces journees
Tragiques, d'ou sortaient les grandes destinees;
Que vous pouvez penser que le Rhin, ce ruisseau,
Suffit pour arreter Jourdan, Brune et Marceau,
Et que vous pouvez rire en vos banquets sonores
De tous nos ouragans, de toutes nos aurores,
Et des vastes efforts des titans endormis.
Tout est bien; vous vivez, vous etes bons amis,
Rois, et vous n'etes point de notre or economes;
Vous en etes venus a vous donner les hommes;
Vous vous faites cadeau d'un peuple apres souper;
L'aigle est fait pour planer et l'homme pour ramper;
L'Europe est le reptile et vous etes les aigles;
Vos caprices, voila nos lois, nos droits, nos regles;
La terre encor n'a vu sous le bleu firmament
Rien qui puisse egaler votre assouvissement;
Et le destin pour vous s'epuise en politesses;
Devant vos majestes et devant vos altesses
Les pretres mettent Dieu stupefait a genoux;
Jamais rien n'a semble plus eternel que vous;
Votre toute-puissance aujourd'hui seule existe.
Mais, rois, tout cela tremble, et votre gloire triste
Devine le refus profond de l'avenir;
Car sur tous ces bonheurs que vous croyez tenir,
Sur vos arcs triomphaux, sur vos splendeurs hautaines,
Sur tout ce qui compose, o rois, o capitaines,
L'amas prodigieux de vos prosperites,
Sur ce que vous revez, sur ce que vous tentez,
Sur votre ambition et sur votre esperance,
On voit la grande main sanglante de la France.
16 septembre 1873.