XXII

POUR UN SOLDAT

(Fevrier 1875.)

Il est desirable que le fait qu'on va lire ne passe point inapercu.

Un soldat, nomme Blanc, fusilier au 112e de ligne, en garnison a Aix, vient d'etre condamne a mort "pour insulte grave envers son superieur".

On annonce la prochaine execution de ce soldat.

Cette execution me semble impossible.

Pourquoi? Le voici:

Le 10 decembre 1873, les chefs de l'armee, siegeant a Trianon en haute cour de justice militaire, ont fait un acte considerable.

Ils ont aboli la peine de mort dans l'armee.

Un homme etait devant eux; un soldat, un soldat responsable entre tous, un marechal de France. Ce soldat, a l'heure supreme des catastrophes, avait deserte le devoir; il avait jete bas la France devant la Prusse; il avait passe a l'ennemi de cette facon epouvantable que, pouvant vaincre, il s'etait laisse battre; il tenait une forteresse, la plus forte de l'Europe, il l'avait donnee; il avait des drapeaux, les plus fiers drapeaux de l'histoire, il les avait livres; il commandait une armee, la derniere qui restat a l'honneur national, il l'avait garrottee et offerte aux coups de plat de sabre des allemands; il avait envoye, prisonniere de guerre, aux casemates de Spandau et de Magdebourg, la gloire de la France, les bras lies derriere le dos; pouvant sauver son pays, il l'avait perdu; en livrant Metz, la cite vierge, il avait livre Paris, la ville heroique; cet homme avait assassine la patrie.

Le haut conseil de guerre a juge qu'il meritait la mort, et a declare qu'il devait vivre. En faisant cela, qu'a fait le conseil de guerre? je le repete, il a aboli dans l'armee la peine de mort. Il a decide que desormais ni la trahison, ni la desertion a l'ennemi, ni le parricide, car tuer sa patrie, c'est tuer sa mere, ne seraient punis de mort.

Le conseil de guerre a bien fait; et nous le felicitons hautement.

Certes, bien des raisons pouvaient conseiller a ces sages et vaillants officiers le maintien de la peine de mort militaire. Il y a une guerre dans l'avenir; pour cette guerre il faut une armee; pour l'armee il faut la discipline; la plus haute des disciplines, c'est la loyaute; la plus inviolable des subordinations, c'est la fidelite au drapeau; le plus monstrueux des crimes, c'est la felonie. Qui frappera-t-on si ce n'est le traitre? quel soldat sera puni si ce n'est le general? qui sera foudroye par la loi si ce n'est le chef? Ou est l'exemple s'il n'est en haut? Ces juges se sont dit tout cela; mais ils ont pense, et nous les en louons, que l'exemple pouvait se faire autrement; que le moment etait venu de remplacer dans le code de l'armee l'intimidation par un sentiment plus digne du soldat, de relever l'ideal militaire, et de substituer a la question de la vie la question de l'honneur.

Profond progres d'ou sortira, pour les besoins du prochain avenir, un nouveau code militaire, plus efficace que l'ancien.

La peine morale substituee a la peine materielle est plus terrible.
Preuve: Bazaine.

Oui, la degradation suffit. Ou la honte coule, le sang verse est inutile. La punition assaisonnee de cette hautaine clemence est plus redoutable. Laissez cet homme a son abime. C'est toujours la sombre et grande histoire de Cain. Bazaine mis a mort laisse derriere lui une legende; Bazaine vivant traine la nuit.

Donc le conseil de guerre a bien fait.

Qu'ajouter maintenant?

Le marechal disparait, voici un soldat.

Nous avons devant les yeux, non plus le haut dignitaire, non plus le grand-croix de la legion d'honneur, non plus le senateur de l'empire, non plus le general d'armee; mais un paysan. Non plus le vieux chef plein d'aventures et d'annees; mais un jeune homme. Non plus l'experience, mais l'ignorance.

Ayant epargne celui-ci, allez-vous frapper celui-la?

De tels contrastes sont-ils possibles? Est-il utile de proposer a l'intelligence des hommes de telles enigmes?

Ce rapprochement n'est-il pas effrayant? Est-il bon de contraindre la profonde honnetete du peuple a des confrontations de cette nature: avoir vendu son drapeau, avoir livre son armee, avoir trahi son pays, la vie; avoir soufflete son caporal, la mort!

La societe n'est pas vide; il y a quelqu'un; il y a des ministres, il y a un gouvernement, il y a une assemblee, et, au-dessus des ministres, au-dessus du gouvernement, au-dessus de l'assemblee, au-dessus de tout, il y a la droiture publique; c'est a cela que je m'adresse.

L'impot du sang paye a outrance, c'etait la loi des regimes anciens; ce ne peut etre la loi de la civilisation nouvelle. Autrefois, la chaumiere etait sans defense, les larmes des meres et des fiancees ne comptaient pas, les veuves sanglotaient dans la surdite publique, l'accablement des penalites etait inexprimable; ces moeurs ne sont plus les notres. Aujourd'hui, la pitie existe; l'ecrasement de ce qui est dans l'ombre repugne a une societe qui ne marche plus qu'en avant; on comprend mieux le grand devoir fraternel; on sent le besoin, non d'extirper, mais d'eclairer. Du reste, disons-le, c'est une erreur de croire que la revolution a pour resultat l'amoindrissement de l'energie sociale; loin de la, qui dit societe libre dit societe forte. La magistrature peut se transformer, mais pour croitre en dignite et en justice; l'armee peut se modifier, mais pour grandir en honneur. La puissance sociale est une necessite; l'armee et la magistrature sont une vaste protection; mais qui doit-on proteger d'abord? Ceux qui ne peuvent se proteger eux-memes; ceux qui sont en bas, ceux sur qui tout pese; ceux qui ignorent, ceux qui souffrent. Oui, codes, chambres, tribunaux, cet ensemble est utile; oui, cet ensemble est bon et beau, a la condition que toute cette force ait pour loi morale un majestueux respect des faibles.

Autrefois, il n'y avait que les grands, maintenant il y a les petits.

Je me resume.

On n'a pas fusille le marechal de France; fusillera-t-on le soldat?

Je le repete, cela est impossible.

J'eusse intercede pour Bazaine, j'intercede pour Blanc.

J'eusse demande la vie du miserable, je demande la vie du malheureux.

Si l'on veut savoir de quel droit j'interviens dans cette douloureuse affaire, je reponds: De l'immense droit du premier venu. Le premier venu, c'est la conscience humaine.

* * * * *

Le 26 fevrier 1875, Victor Hugo publia cette reclamation, et attendit.

En 1854, quand Victor Hugo, proscrit, etait intervenu pour le condamne Tapner, les journaux bonapartistes avaient declare que, puisque Victor Hugo demandait la vie de Tapner, Tapner devait etre execute. A l'occasion du soldat Blanc, ce fait monstrueux se renouvela. Certaines feuilles reactionnaires intimerent au gouvernement l'ordre de resister a "la pression de M. Victor Hugo", et dirent hautement que, puisque M. Victor Hugo intercedait pour le soldat Blanc, il fallait fusiller le soldat Blanc.

Ces journaux n'eurent pas en 1875 le meme succes qu'en 1854. Tapner avait ete pendu, Blanc ne fut pas fusille. Il eut grace de la vie. Sa peine fut commuee en cinq ans de prison, sans degradation militaire.