XXXI

OBSEQUES DE GEORGE SAND
10 JUIN 1876.

Les obseques de Mme George Sand ont eu lieu a Nohant. M. Paul Meurice a lu sur sa tombe le discours de M. Victor Hugo.

Je pleure une morte, et je salue une immortelle.

Je l'ai aimee, je l'ai admiree, je l'ai veneree; aujourd'hui, dans l'auguste serenite de la mort, je la contemple.

Je la felicite parce que ce qu'elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu'elle a fait est bon. Je me souviens qu'un jour je lui ai ecrit: "Je vous remercie d'etre une si grande ame."

Est-ce que nous l'avons perdue?

Non.

Ces hautes figures disparaissent, mais ne s'evanouissent pas. Loin de la; on pourrait presque dire qu'elles se realisent. En devenant invisibles sous une forme, elles deviennent visibles sous l'autre. Transfiguration sublime.

La forme humaine est une occultation. Elle masque le vrai visage divin qui est l'idee. George Sand etait une idee; elle est hors de la chair, la voila libre; elle est morte, la voila vivante. Patuit dea.

George Sand a dans notre temps une place unique. D'autres sont les grands hommes; elle est la grande femme.

Dans ce siecle qui a pour loi d'achever la revolution francaise et de commencer la revolution humaine, l'egalite des sexes faisant partie de l'egalite des hommes, une grande femme etait necessaire. Il fallait que la femme prouvat qu'elle peut avoir tous nos dons virils sans rien perdre de ses dons angeliques; etre forte sans cesser d'etre douce. George Sand est cette preuve.

Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui honore la France, puisque tant d'autres la deshonorent. George Sand sera un des orgueils de notre siecle et de notre pays. Rien n'a manque a cette femme pleine de gloire. Elle a ete un grand coeur comme Barbes, un grand esprit comme Balzac, une grande ame comme Lamartine. Elle avait en elle la lyre. Dans cette epoque ou Garibaldi a fait des prodiges, elle a fait des chefs-d'oeuvre.

Ces chefs-d'oeuvre, les enumerer est inutile. A quoi bon se faire le plagiaire de la memoire publique? Ce qui caracterise leur puissance, c'est la bonte. George Sand etait bonne; aussi a-t-elle ete haie. L'admiration a une doublure, la haine, et l'enthousiasme a un revers, l'outrage. La haine et l'outrage prouvent pour, en voulant prouver contre. La huee est comptee par la posterite comme un bruit de gloire. Qui est couronne est lapide. C'est une loi, et la bassesse des insultes prend mesure sur la grandeur des acclamations.

Les etres comme George Sand sont des bienfaiteurs publics. Ils passent, et a peine ont-ils passe que l'on voit a leur place, qui semblait vide, surgir une realisation nouvelle du progres.

Chaque fois que meurt une de ces puissantes creatures humaines, nous entendons comme un immense bruit d'ailes; quelque chose s'en va, quelque chose survient.

La terre comme le ciel a ses eclipses; mais, ici-bas comme la-haut, la reapparition suit la disparition. Le flambeau qui etait un homme ou une femme et qui s'est eteint sous cette forme, se rallume sous la forme idee. Alors on s'apercoit que ce qu'on croyait eteint etait inextinguible. Ce flambeau rayonne plus que jamais; il fait desormais partie de la civilisation; il entre dans la vaste clarte humaine; il s'y ajoute; et le salubre vent des revolutions l'agite, mais le fait croitre; car les mysterieux souffles qui eteignent les clartes fausses alimentent les vraies lumieres.

Le travailleur s'en est alle; mais son travail est fait.

Edgar Quinet meurt, mais la philosophie souveraine sort de sa tombe et, du haut de cette tombe, conseille les hommes. Michelet meurt, mais derriere lui se dresse l'histoire tracant l'itineraire de l'avenir. George Sand meurt, mais elle nous legue le droit de la femme puisant son evidence dans le genie de la femme. C'est ainsi que la revolution se complete. Pleurons les morts, mais constatons les avenements; les faits definitifs surviennent, grace a ces fiers esprits precurseurs. Toutes les verites et toutes les justices sont en route vers nous, et c'est la le bruit d'ailes que nous entendons. Acceptons ce que nous donnent en nous quittant nos morts illustres; et, tournes vers l'avenir, saluons, sereins et pensifs, les grandes arrivees que nous annoncent ces grands departs.