II
OBSEQUES DE PAUL DE SAINT-VICTOR
—12 JUILLET 1881—
M. Paul Dalloz a lu, au seuil de l'église Saint-Germain-des-Prés, les paroles suivantes, envoyées par Victor Hugo:
Je suis accablé. Je pleure. J'aimais Saint-Victor.
Je vais le revoir. Il était de ma famille dans le monde des esprits, dans ce monde où nous irons tous. Ce n'était pas un esprit ni un coeur qui peuvent se perdre; la mort de telles âmes est un grandissement de fonction.
Quel homme c'était, vous le savez. Vous vous rappelez cette rudesse, généreux défaut d'une nature franche, que recouvrait une grâce charmante. Pas de délicatesse plus exquise que celle de ce noble esprit. Combinez la science d'un mage assyrien avec la courtoisie d'un chevalier français, vous aurez Saint-Victor.
Qu'il aille où sa place est marquée, parmi les français glorieux. Qu'il soit une étoile de la patrie. Son oeuvre est une des oeuvres de ce grand siècle. Elle occupe les sommets suprêmes de l'art.
Parmi d'autres gloires, il a celle-ci, ne l'oublions pas: il a été fidèle à l'exil. Pendant les plus sombres années de l'empire, l'exil a entendu cette voix amie, cette voix persistante, cette voix intrépide. Il a soutenu les combattants, il a couronné les vaincus, il a montré à tous combien est calme et fière cette habitude des hautes régions.
Que toute cette gloire lui revienne aujourd'hui; qu'il entre dans la sérénité souveraine, et qu'il aille s'asseoir parmi ces hommes rares qui ont eu ce double don, la profondeur du grand artiste et la splendeur du grand écrivain.
1882
LE BANQUET GRISEL
—10 MAI—
Le 10 mai 1882, un banquet était offert par les mécaniciens de France à leur camarade Grisel, qui venait d'être décoré pour avoir autrefois sauvé un train en marche, avec un courage et un sang-froid qui n'auraient pas dû attendre si longtemps leur récompense. La république avait tenu à payer cette dette du second empire.
Victor Hugo, sollicité par une députation parlant au nom de l'immense corporation des chemins de fer, avait accepté la présidence effective de cette fête du travail.
Le banquet a eu lieu dans la salle de l'Élysée-Montmartre, magnifiquement décorée de drapeaux, de fleurs et de plantes exotiques.
Dans la grande salle, douze tables de cent couverts avaient été dressées. Avec les tables des salles du jardin et de la galerie, les convives étaient au nombre de 1,400 environ.
La table d'honneur, élevée en avant de l'orchestre, était dominée par un splendide trophée encadrant un beau buste en bronze de la République.
Les représentants de la presse, les membres du comité, les délégués anglais, les membres de l'Association fraternelle, occupaient le haut des tables, près de la table d'honneur. Les députés, les sénateurs, les conseillers municipaux venaient ensuite au nombre de près de trois cents.
La voiture qui amenait Victor Hugo est signalée. Un mouvement prolongé se manifeste dans la foule.
Lorsque Victor Hugo descend et paraît sur les marches de l'Élysée-Montmartre, les cris de: Vive Victor Hugo! vive la république! retentissent de toutes parts. Le poète, nu-tête, se retourne et salue la foule, qui fait entendre de nouveaux vivats.
Les commissaires reçoivent au haut de l'escalier Victor Hugo, très ému de l'ovation dont il vient d'être l'objet.
Victor Hugo s'assied entre le mécanicien Grisel à sa droite et M.
Raynal, ministre du commerce, à sa gauche. M. Gambetta président du
Conseil, est en face d'eux.
Au dessert, Victor Hugo se lève (Acclamations) et prononce les paroles suivantes:
Il y a deux sortes de réunions publiques: les réunions politiques et les réunions sociales.
La réunion politique vit de la lutte, si utile au progrès; la réunion sociale a pour base la paix, si nécessaire aux sociétés.
La paix, c'est ici le mot de tous. Cette réunion est une réunion sociale, c'est une fête.
Le héros de cette fête se nomme Grisel. C'est un ouvrier, c'est un mécanicien. Grisel a donné toute sa vie,—cette vie qui unit le bras laborieux au cerveau intelligent,—il l'a donnée au grand travail des chemins de fer. Un jour, il dirigeait un convoi. A un point de la route, il s'arrête.—Avancez! ordonne le chef de train.—Il refuse. Ce refus c'était sa révocation, c'était la radiation de tous ses services, c'était l'effacement de sa vie entière. Il persiste. Au moment où ce refus définitif et absolu le perd, un pont sur lequel il n'a pas voulu précipiter le convoi s'écroule. Qu'a-t-il donc refusé? Il a refusé une catastrophe.
Cet acte a été superbe. Cette protection donnée par l'humble et vaillant ouvrier, n'oubliant que lui-même, à toutes les existences humaines mêlées à ce convoi, voilà ce que la République glorifie.
En honorant cet homme, elle honore les deux cent mille travailleurs des chemins de fer de France, que Grisel représente.
Maintenant, qui a fait cet homme? C'est le travail. Qui a fait cette fête? C'est la République.
Citoyens, vive la République!
Cette allocution est suivie d'applaudissements prolongés et des cris de: Vive Victor Hugo!
Les membres du comité apportent un buste de la République et prient Victor Hugo de le remettre à Grisel.—Je le fais de grand coeur, dit le poète; et il serre la main de Grisel, qui, ému, répond:
—Au nom des mécaniciens de France, je remercie Victor Hugo, le poète immortel, d'avoir bien voulu présider cette fête fraternelle et démocratique.
M. Martin Nadaud, député, fait l'éloge chaleureux des travailleurs, et salue, dans Victor Hugo le grand travailleur, le plus grand génie du siècle.
M. Gambetta prononce à son tour quelques paroles, et dit:
«Cette belle fête a son caractère essentiel, qui est la paix sociale, comme le disait tout à l'heure celui qui est notre maître à tous, Victor Hugo. (Bravos.)
«Je crois que la pensée unanime de cette réunion peut être exprimée par le toast que je porte ici: Au génie et au travail! A Victor Hugo! A Grisel! (Acclamations!)
«Beau et grand spectacle! l'homme qui résume les hauteurs du génie national mettant sa main dans la main du généreux travailleur qui, depuis vingt-cinq ans, attendait la récompense qu'il n'a jamais sollicitée.»
Victor Hugo lève la séance.
Au dehors, la foule est innombrable sur le boulevard. Comme à l'arrivée, Victor Hugo est, à son départ, l'objet d'une ovation enthousiaste. Il faut toute la vigilance des gardiens de la paix pour qu'il n'arrive pas d'accidents, tellement la voiture est entourée par des groupes qui se pressent et s'étouffent.
Enfin les commissaires parviennent à dégager le chemin, et la voiture part au milieu des cris répétés de: Vive Victor Hugo! vive la république!