II
Paris a été trempé dans le bon sens, ce Styx qui ne laisse point passer les ombres. C'est par là que Paris est invulnérable.
Il s'engoue comme toutes les autres foules, puis, brusquement, devant les apothéoses, les tedeums, les cantates, les fanfares, il perd son sérieux.
Et voilà les apothéoses en danger.
Le roi de Prusse est grand. Il a sur sa monnaie une couronne de laurier, sur sa tête aussi. C'est à peu près un César. Il est en passe d'être empereur d'Allemagne. Mais Paris sourira. C'est terrible.
Que faire à cela?
Sans doute les uniformes du roi de Prusse sont beaux; mais vous ne pouvez pas forcer Paris à admirer la passementerie de l'étranger.
Bien des choses seraient ou voudraient être; mais le rire de Paris est un obstacle.
Des principes d'autrefois, qui étaient crénelés et armés, légitimité, grâce de Dieu, inviolabilité séculaire, etc., sont tombés devant «ce rictus», comme l'appelle Joseph de Maistre.
La tyrannie est un Jéricho dont ce rire fait crouler les tours.
Les puissances terrestres que la messe noire foudroyait, un refrain de faubourien les exécute. Être excommunié était une forme de la démolition; être chansonné en est une autre.
La gaieté de Paris est efficace, parce que, venant des entrailles du peuple, elle se rattache à des profondeurs tragiques.
C'est à Paris, désormais, nous l'avons indiqué plus haut, qu'est l'urbi et orbi. Mystérieux déplacement du pouvoir spirituel.
Au balcon du Quirinal succède cette boîte à compartiments qu'on appelle la casse d'imprimerie. De ces alvéoles sortent, ailées, les vingt-cinq lettres de l'alphabet, ces abeilles. Pour n'indiquer qu'un détail, dans une seule année, 1864, la France a exporté pour dix-huit millions deux cent trente mille francs de livres. Les sept huitièmes de ces livres, c'est Paris qui les imprime.
Les clefs de Pierre, l'allusion décourageante à la porte du ciel plutôt fermée qu'ouverte, sont remplacées par le rappel perpétuel du bien qu'ont fait aux peuples les grandes âmes, et si Saint-Pierre de Rome est un plus vaste dôme, le Panthéon est une plus haute pensée. Le Panthéon, plein de grands hommes et de héros utiles, a au-dessus de la ville le rayonnement d'un tombeau-étoile.
Ce qui complète et couronne Paris, c'est qu'il est littéraire.
Le foyer de la raison est nécessairement le foyer de l'art. Paris éclaire dans les deux sens; d'un côté la vie réelle, de l'autre la vie idéale. Pourquoi cette ville est-elle éprise du beau? Parce qu'elle est éprise du vrai. Ici apparaît dans son néant la puérile distinction entre le fond et la forme, dont une fausse école de critique a vécu pendant trente ans. Fond et forme, idée et image, sont, dans l'art complet, des identités. La vérité donne la lumière blanche; en traversant ce milieu étrange qu'on nomme le poëte, elle reste lumière et devient couleur. Une des puissances du génie, c'est qu'il est prisme. Elle reste réalité et devient imagination. La grande poésie est le spectre solaire de la raison humaine.