II

On vit ainsi. Les années passent. Que font-ils pendant ce temps-là? Une chose simple, leur devoir. De quoi se compose pour eux le devoir? de ceci: Persister. C'est-à-dire servir la patrie, l'aimer, la glorifier, la défendre; vivre pour elle et loin d'elle; et, parce qu'on est pour elle, lutter, et, parce qu'on est loin d'elle, souffrir.

Servir la patrie est une moitié du devoir, servir l'humanité est l'autre moitié; ils font le devoir tout entier. Qui ne le fait pas tout entier, ne le fait pas, telle est la jalousie de la conscience.

Comment servent-ils l'humanité? en étant de bon exemple.

Ils ont une mère, ils la vénèrent; ils ont une soeur morte, ils la pleurent; ils ont une soeur vivante, ils l'aiment; ils ont un père proscrit, ils l'aident. A quoi? à porter la proscription. Il y a des heures où cela est lourd. Ils ont des compagnons d'adversité, ils se font leurs frères; et à ceux qui n'ont plus le ciel natal, ils montrent du doigt l'espérance, qui est le fond du ciel de tous les hommes. Il y a parfois dans ce groupe intrépide de vaincus des instants de poignante angoisse. On en voit un qui se dresse la nuit sur son lit et se tord les bras en criant: Dire que je ne suis plus en France! Les femmes se cachent pour pleurer, les hommes se cachent pour saigner. Ces deux jeunes bannis sont fermes et simples. Dans ces ténèbres, ils brillent; dans cette nostalgie, ils persévèrent; dans ce désespoir, ils chantent. Pendant qu'un homme, en ce moment-là empereur des français et des anglais, vit dans sa demeure triomphale, baisé des reines, vainqueur, tout-puissant et lugubre, eux, dans la maison d'exil inondée d'écume, ils rient et sourient. Ce maître du monde et de la minute a la tristesse de la prospérité misérable; eux, ils ont la joie du sacrifice. Ils ne sont pas abandonnés d'ailleurs; ils ont d'admirables amis: Vacquerie, le puissant et superbe esprit; Meurice, la grande âme douce; Ribeyrolles, le vaillant coeur. Ces deux frères sont dignes de ces fiers hommes-là. Aucune sérénité n'éclipse la leur; que la destinée fasse ce qu'elle voudra, ils ont l'insouciance héroïque des consciences heureuses. L'aîné, à qui l'on parle de l'exil, répond: Cela ne me regarde pas. Ils prennent avec cordialité leur part de l'agonie qui les entoure; ils pansent dans toutes les âmes la plaie rongeante que fait le bannissement. Plus la patrie est absente, plus elle est présente, hélas! Ils sont les points d'appui de ceux qui chancellent; ils déconseillent les concessions que le mal du pays pourrait suggérer à quelques pauvres êtres désorientés. En même temps, ils répugnent à l'écrasement de leurs ennemis, même infâmes. Il arrive un jour qu'on découvre, dans ce campement de proscrits, dans cette famille d'expatriés, un homme de police, un traître affectant l'air farouche, un agent de Maupas affublé du masque d'Hébert; toutes ces probités indignées se soulèvent, on veut tuer le misérable, les deux frères lui sauvent la vie. Qui use du droit de souffrance peut user du droit de clémence. Autour d'eux, on sent que ces jeunes hommes ont la foi, la vraie, celle qui se communique. De là, une certaine autorité mêlée à leur jeunesse. Le proscrit pour la vérité est un honnête homme dans l'acception hautaine du mot; ils ont cette grave honnêteté-là. Toute défaillance à côté d'eux est impossible; ils offrent leur robuste épaule à tous les accablements. Toujours debout sur le haut de l'écueil, ils fixent sur l'énigme et sur l'ombre leur regard tranquille, ils font le signal d'attente dès qu'ils voient une lueur poindre à l'horizon, ils sont les vigies de l'avenir. Ils répandent dans cette obscurité on ne sait quelle clarté d'aurore, silencieusement remerciés par la douceur sinistre des résignés.