TESTAMENT LITTÉRAIRE
1875
Je veux qu'après ma mort tous mes manuscrits non publiés, avec leurs copies s'il en existe, et toutes les choses écrites de ma main que je laisserai, de quelque nature qu'elles soient, je veux, dis-je, que tous mes manuscrits, sans exception, et quelle qu'en soit la dimension, soient réunis et remis à la disposition des trois amis dont voici les noms:
Paul Meurice,
Auguste Vacquerie,
Ernest Lefèvre.
Je donne à ces trois amis plein pouvoir pour requérir l'exécution entière et complète de ma volonté.
Je les charge de publier mes manuscrits de la façon que voici:
Lesdits manuscrits peuvent être classés en trois catégories:
Premièrement, les oeuvres tout à fait terminées;
Deuxièmement, les oeuvres commencées, terminées en partie, mais non achevées;
Troisièmement, les ébauches, fragments, idées éparses, vers ou prose, semées çà et là, soit dans mes carnets, soit sur des feuilles volantes.
Je prie mes trois amis, ou l'un d'eux choisi par eux, de faire ce triage avec le plus grand soin et comme je le ferais moi-même, dans l'esprit et dans la pensée qu'ils me connaissent, et avec toute l'amitié dont ils m'ont donné tant de marques.
Je les prie de publier, avec des intervalles dont ils seront juges entre chaque publication:
D'abord, les oeuvres terminées;
Ensuite, les oeuvres commencées et en partie achevées;
Enfin, les fragments et idées éparses.
Cette dernière catégorie d'oeuvres, se rattachant à l'ensemble de toutes mes idées, quoique sans lien apparent, formera, je pense, plusieurs volumes, et sera publiée sous le titre OCÉAN. Presque tout cela a été écrit dans mon exil. Je rends à la mer ce que j'ai reçu d'elle.
Pour assurer les frais de la publication de cet ensemble d'oeuvres, il sera distrait de ma succession une somme de cent mille francs qui sera réservée et affectée auxdits frais.
MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefèvre, après les frais payés, recevront, pour se les partager entre eux dans la proportion du travail fait par chacun:
1° Sur la première catégorie d'oeuvres, quinze pour cent du bénéfice net;
2° Sur la deuxième catégorie, vingt-cinq pour cent du bénéfice net;
3° Sur la troisième catégorie, qui exigera des notes, des préfaces peut-être, beaucoup de temps et de travail, cinquante pour cent du bénéfice net.
Indépendamment de ces trois catégories de publication, mes trois amis, dans le cas où l'on jugerait à propos de publier mes lettres après ma mort, sont expressément chargés par moi de cette publication, en vertu du principe que les lettres appartiennent, non à celui qui les a reçues, mais à celui qui les a écrites. Ils feront le triage de mes lettres et seront juges des conditions de convenance et d'opportunité de cette publication.
Ils recevront sur le bénéfice net de la publication de mes lettres cinquante pour cent.
Je les remercie du plus profond de mon coeur de vouloir bien prendre tous ces soins.
En cas de décès de l'un d'eux, ils désigneraient, s'il était nécessaire, une tierce personne qui aurait leur confiance, pour le remplacer.
Telles sont mes volontés expresses pour la publication de tous les manuscrits inédits, quels qu'ils soient, que je laisserai après ma mort.
J'ordonne que ces manuscrits soient immédiatement remis à MM. Paul Meurice, Auguste Vacquerie et Ernest Lefèvre, pour qu'ils exécutent mes intentions comme l'eussent fait mes fils bien-aimés que je vais rejoindre.
Fait, et écrit de ma main, en pleine santé d'esprit et de corps, aujourd'hui vingt-trois septembre mil huit cent soixante-quinze, à Paris.
VICTOR HUGO.
Le lendemain du jour où ce testament fut rendu public, les journaux insérèrent les déclarations qui suivent:
Nous sommes profondément touchés de la confiance que Victor Hugo nous témoigne et profondément reconnaissants de l'immense honneur qu'il nous fait en nous choisissant pour les metteurs en oeuvre de ses manuscrits et pour les interprètes de sa pensée.
Nous acceptons la mission.
Nous n'acceptons pas l'argent.
Pendant trente ans, nous avons fait pour rien ce que Victor Hugo nous demande de continuer. Il ne nous convient pas d'en être payés après sa mort plus que de son vivant.
Nous renonçons entièrement et irrévocablement à notre part dans les bénéfices de la publication de ses manuscrits. Nous la donnons à tout ce gui servira sa mémoire et son oeuvre. Un acte régulier en déterminera et en constatera l'emploi.
Les premiers produits en seront attribués à la souscription pour le monument.
PAUL MEURICE.—AUGUSTE VACQUERIE.
Extrêmement honoré d'avoir été associé par Victor Hugo au mandat de MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, je me joins à leur déclaration: je refuse l'argent, et j'accepte la mission avec reconnaissance.—ERNEST LEFÈVRE.