LA VILLE DISPARUE
Peuple, l’eau n’est jamais sans rien faire. Mille ans
Avant Adam, qui semble un spectre en cheveux blancs,
Notre aïeul, c’est du moins ainsi que tu le nommes,
Quand les géants étaient encor mêlés aux hommes,
Dans des temps dont jamais personne ne parla,
Une ville bâtie en briques était là
Où sont ces flots qu’agite un aquilon immense.
Et cette ville était un lieu plein de démence
Que parfois menaçait de loin un blême éclair.
On voyait une plaine où l’on voit une mer;
Alors c’étaient des chars qui passaient, non des barques;
Les ouragans ont pris la place des monarques;
Car pour faire un désert, Dieu, maître des vivants,
Commence par les rois et finit par les vents.
Ce peuple, voix, rumeurs, fourmillement de têtes,
Troupeau d’âmes, ému par les deuils et les fêtes,
Faisait le bruit que fait dans l’orage l’essaim,
Point inquiet d’avoir l’océan pour voisin.
Donc cette ville avait des rois; ces rois superbes
Avaient sous eux les fronts comme un faucheur les herbes.
Étaient-ils méchants? Non. Ils étaient rois. Un roi
C’est un homme trop grand que trouble un vague effroi,
Qui, faisant plus de mal pour avoir plus de joie,
Chez les bêtes de somme est la bête de proie;
Mais ce n’est pas sa faute, et le sage est clément.
Un roi serait meilleur s’il naissait autrement;
L’homme est homme toujours; les crimes du despote
Sont faits par sa puissance, ombre où son âme flotte,
Par la pourpre qu’il traîne et dont on le revêt,
Et l’esclave serait tyran s’il le pouvait.
Donc cette ville était toute bâtie en briques.
On y voyait des tours, des bazars, des fabriques,
Des arcs, des palais pleins de luths mélodieux,
Et des monstres d’airain qu’on appelait les dieux.
Cette ville était gaie et barbare; ses places
Faisaient par leurs gibets rire les populaces;
On y chantait des chœurs pleins d’oubli, l’homme étant
L’ombre qui jette un souffle et qui dure un instant;
De claires eaux luisaient au fond des avenues;
Et les reines du roi se baignaient toutes nues
Dans les parcs où rôdaient des paons étoilés d’yeux;
Les marteaux, au dormeur nonchalant odieux,
Sonnaient, de l’aube au soir, sur les noires enclumes;
Les vautours se posaient, fouillant du bec leurs plumes,
Sur les temples, sans peur d’être chassés, sachant
Que l’idole féroce aime l’oiseau méchant;
Le tigre est bien venu près de l’hydre; et les aigles
Sentent qu’ils n’ont jamais enfreint aucunes règles,
Quand le sang coule auprès des autels radieux,
En venant partager le meurtre avec les dieux.
L’autel du temple était d’or pur, que rien ne souille;
Le toit était en cèdre et, de peur de la rouille,
Au lieu de clous avait des chevilles de bois.
Jour et nuit les clairons, les cistres, les hautbois,
De crainte que le dieu farouche ne s’endorme,
Chantaient dans l’ombre. Ainsi vivait la ville énorme.
Les femmes y venaient pour s’y prostituer.
Mais un jour l’océan se mit à remuer;
Doucement, sans courroux, du côté de la ville
Il rongea les rochers et les dunes, tranquille,
Sans tumulte, sans chocs, sans efforts haletants,
Comme un grave ouvrier qui sait qu’il a le temps;
Et lentement, ainsi qu’un mineur solitaire,
L’eau jamais immobile avançait sous la terre;
C’est en vain que sur l’herbe un guetteur assidu
Eût collé son oreille, il n’eût rien entendu;
L’eau creusait sans rumeur comme sans violence,
Et la ville faisait son bruit sur ce silence.
Si bien qu’un soir, à l’heure où tout semble frémir,
A l’heure où, se levant comme un sinistre émir,
Sirius apparaît, et sur l’horizon sombre
Donne un signal de marche aux étoiles sans nombre,
Les nuages qu’un vent l’un à l’autre rejoint
Et pousse, seuls oiseaux qui ne dormissent point,
La lune, le front blanc des monts, les pâles astres,
Virent soudain maisons, dômes, arceaux, pilastres,
Toute la ville, ainsi qu’un rêve, en un instant,
Peuple, armée, et le roi qui buvait en chantant
Et qui n’eut pas le temps de se lever de table,
Crouler dans on ne sait quelle ombre épouvantable;
Et pendant qu’à la fois, de la base au sommet,
Ce chaos de palais et de tours s’abîmait,
On entendit monter un murmure farouche,
Et l’on vit brusquement s’ouvrir comme une bouche
Un trou d’où jaillissait un jet d’écume amer,
Gouffre où la ville entrait et d’où sortait la mer.
Et tout s’évanouit; rien ne resta que l’onde.
Maintenant on ne voit au loin que l’eau profonde
Par les vents remuée et seule sous les cieux.
Tel est l’ébranlement des flots mystérieux.
VI
APRÈS LES DIEUX, LES ROIS
I
DE MESA A ATTILA
INSCRIPTION
(Neuf cents ans avant J.-C.)
C’est moi qui suis le roi, Mesa, fils de Chémos.
J’ai coupé la forêt de pins aux noirs rameaux,
Et j’ai bâti Baal-Méon, ville d’Afrique.
J’ai fait le mur de bois, j’ai fait le mur de brique,
Et j’ai dit: Que chaque homme, à peine de prison,
Se creuse une citerne auprès de sa maison,
Car, en hiver, on a deux mois de grandes pluies;
Afin que les brebis, les chèvres et les truies,
Puissent paître dehors au temps des maïs mûrs,
Je réserve aux troupeaux un champ fermé de murs.
C’est moi qui fis la porte et qui fis la tourelle.
Astarté règne, et j’ai fait la guerre pour elle;
Le dieu Chémos, mon père et son mari, m’aida
Quand je chassai de Gad Omri, roi de Juda.
J’ai construit Aroër, une ville très forte;
J’ai bâti la tourelle et j’ai bâti la porte.
Les peuples me louaient parce que j’étais bon;
J’étais roi de l’armée immense de Dibon
Qui boit en chantant l’ombre et la mort, et qui mêle
Le sang fumant de l’aigle au lait de la chamelle;
Je marchais, étant juge et prince, à la clarté
De Chémos, de Dagon, de Bel et d’Astarté,
Et ce sont là les quatre étoiles qui sont reines.
J’ai creusé d’Ur à Tyr des routes souterraines.
Chémos m’a dit: Reprends Nebo sur Israël.
Et je n’ai jamais fait que ce que veut le ciel.
Maintenant, dans ce puits, je ferme la paupière.
Sachez que vous devez adorer cette pierre
Et brûler du bétel devant ce grand tombeau;
Car j’ai tué tous ceux qui vivaient dans Nebo,
J’ai nourri les corbeaux qui volent dans les nues,
J’ai fait vendre au marché les femmes toutes nues,
J’ai chargé de butin quatre cents éléphants,
J’ai cloué sur des croix tous les petits enfants,
Ma droite a balayé toutes ces races viles
Dans l’ombre, et j’ai rendu leurs anciens noms aux villes.