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Pendant que, nous, hommes des villes,
Nous croyons prendre un vaste essor
Lorsqu'entre en nos prunelles viles
Le spectre d'une étoile d'or;
Que, savants dont la vue est basse,
Nous nous ruons et nous brûlons
Dans le premier astre qui passe,
Comme aux lampes les papillons,
Et qu'oubliant le nécessaire,
Nous contentant de l'incomplet,
Croyant éclairés, ô misère!
Ceux qu'éclaire le feu follet,
Prenant pour l'être et pour l'essence
Les fantômes du ciel profond,
Voulant nous faire une science
Avec des formes qui s'en vont,
Ne comprenant, pour nous distraire
De la terre, où l'homme est damné,
Qu'un autre monde, sombre frère
De notre globe infortuné,
Comme l'oiseau né dans la cage,
Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,
Ne sait pas trouver le bocage,
Et va d'un toit à l'autre toit;
Chercheurs que le néant captive,
Qui, dans l'ombre, avons en passant,
La curiosité chétive
Du ciron pour le ver luisant,
Poussière admirant la poussière,
Nous poursuivons obstinément,
Grains de cendre, un grain de lumière
En fuite dans le firmament!
Pendant que notre âme humble et lasse
S'arrête au seuil du ciel béni,
Et va becqueter dans l'espace
Une miette de l'infini,
Lui, ce berger, ce passant frêle,
Ce pauvre gardeur de bétail
Que la cathédrale éternelle
Abrite sous son noir portail,
Cet homme qui ne sait pas lire,
Cet hôte des arbres mouvants,
Qui ne connaît pas d'autre lyre
Que les grands bois et les grands vents,
Lui, dont l'âme semble étouffée,
Il s'envole, et, touchant le but,
Boit avec la coupe d'Orphée
A la source où Moïse but!
Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
Cet ignorant, cet indigent,
Sans docteur, sans maître, sans guide,
Fouillant, scrutant, interrogeant
De sa roche où la paix séjourne,
Les cieux noirs, les bleus horizons,
Double ornière où sans cesse tourne
La roue énorme des saisons;
Seul, quand mai vide sa corbeille,
Quand octobre emplit son panier;
Seul, quand l'hiver à notre oreille
Vient siffler, gronder, et nier;
Quand sur notre terre, où se joue
Le blanc flocon flottant sans bruit,
La mort, spectre vierge, secoue,
Ses ailes pâles dans la nuit;
Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,
Nous jetant la neige en rêvant,
Ce sombre cygne des ténèbres
Laisse tomber sa plume au vent;
Quand la mer tourmente la barque;
Quand la plaine est là, ressemblant
A la morte dont un drap marque
L'obscur profil sinistre et blanc;
Seul sur cet âpre monticule,
A l'heure où, sous le ciel dormant,
Les Méduses du crépuscule
Montrent leur face vaguement;
Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
Quand la terre et l'immensité
Se referment comme deux lèvres
Après que le psaume est chanté;
Seul, quand renaît le jour sonore,
À l'heure où sur le mont lointain
Flamboie et frissonne l'aurore,
Crête rouge du coq matin;
Seul, toujours seul, l'été, l'automne;
Front sans remords et sans effroi
À qui le nuage qui tonne
Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!
Oubliant dans ces grandes choses
Les trous de ses pauvres habits,
Comparant la douceur des roses
À la douceur de la brebis,
Sondant l'être, la loi fatale;
L'amour, la mort, la fleur, le fruit;
Voyant l'auréole idéale
Sortir de toute cette nuit,
Il sent, faisant passer le monde
Par sa pensée à chaque instant,
Dans cette obscurité profonde
Son oeil devenir éclatant;
Et, dépassant la créature,
Montant toujours, toujours accru,
Il regarde tant la nature,
Que la nature a disparu!
Car, des effets allant aux causes,
L'oeil perce et franchit le miroir,
Enfant; et contempler les choses,
C'est finir par ne plus les voir.
La matière tombe détruite
Devant l'esprit aux yeux de lynx;
Voir, c'est rejeter; la poursuite
De l'énigme est l'oubli du sphynx.
Il ne voit plus le ver qui rampe,
La feuille morte émue au vent,
Le pré, la source où l'oiseau trempe
Son petit pied rose en buvant;
Ni l'araignée, hydre étoilée,
Au centre du mal se tenant,
Ni l'abeille, lumière ailée,
Ni la fleur, parfum rayonnant;
Ni l'arbre où sur l'écorce dure
L'amant grave un chiffre d'un jour,
Que les ans font croître à mesure
Qu'ils font décroître son amour.
Il ne voit plus la vigne mûre,
La ville, large toit fumant,
Ni la campagne, ce murmure,
Ni la mer, ce rugissement;
Ni l'aube dorant les prairies,
Ni le couchant aux longs rayons,
Ni tous ces tas de pierreries
Qu'on nomme constellations,
Que l'éther de son ombre couvre,
Et qu'entrevoit notre oeil terni
Quand la nuit curieuse entr'ouvre
Le sombre écrin de l'infini;
Il ne voit plus Saturne pâle,
Mars écarlate, Arcturus bleu,
Sirius, couronne d'opale,
Aldebaran, turban de feu;
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
Toute cette cendre d'étoiles;
Il voit l'astre unique; il voit Dieu!