A UN TRADUCTEUR D'HOMÈRE
Les grands poëtes sont comme les grandes montagnes, ils ont beaucoup d'échos. Leurs chants sont répétés dans toutes les langues, parce que leurs noms se trouvent dans toutes les bouches. Homère a dû, plus que tout autre, à son immense renommée le privilège ou le malheur d'une foule d'interprètes. Chez tous les peuples, d'impuissants copistes et d'insipides traducteurs ont défiguré ses poëmes; et depuis Accius Labeo, qui s'écriait:
Crudum manduces Priamum Priamique puellos;
«Mange tout crus Priam et ses enfants»;
jusqu'à ce brave contemporain de Marot qui faisait dire au chantre d'Achille:
Lors, face à face, on vit ces deux grands ducs
Piteusement sur la terre étendus;
depuis le siècle du grammairien Zoïle jusqu'à nos jours, il est impossible de calculer le nombre des pygmées qui ont tour à tour essayé de soulever la massue d'Hercule.
Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore en portefeuille; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler.
Une traduction d'Homère en vers français! c'est monstrueux et insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je suis indigné de votre traduction.
Je ne la lirai certes pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe qui, me semble chose absurde, impossible et chimérique. Et j'en sais quelque chose, moi, qui ai rimé en français (ce que j'ai caché soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de Lucain et de Virgile; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre qu'on transvase dans un alexandrin.
Mais Homère, monsieur! traduire Homère!
Savez-vous bien que la seule simplicité d'Homère a, de tout temps, été l'écueil des traducteurs? Madame Dacier l'a changée en platitude; Lamotte-Houdard, en sécheresse; Bitaubé, en fadaise. François Porto dit qu'il faudrait être un second Homère pour louer dignement le premier. Qui faudrait-il donc être pour le traduire?
EN VOYANT LES ENFANTS SORTIR DE L'ÉCOLE
Juin 1820.
Je ris quand chaque soir de l'école voisine
Sort et s'échappe en foule une troupe enfantine,
Quand j'entends sur le seuil le sévère mentor
Dont les derniers avis les poursuivent encor:
—Hâtez-vous, il est tard, vos mères vous attendent!
—Inutiles clameurs que les vents seuls entendent!
Il rentre. Alors la bande, avec des gris aigus,
Se sépare, oubliant les ordres de l'argus.
Les uns courent sans peur, pendant qu'il fait un somme,
Simuler des assauts sur le foin du bonhomme;
D'autres jusqu'en leurs nids surprennent les oiseaux
Qui le soir le charmaient, errants sous ses berceaux;
Ou, se glissant sans bruit, vont voir avec mystère
S'ils ont laissé des noix au clos du presbytère.
Sans doute vous blâmez tous ces jeux dont je ris;
Mais Montaigne, en songeant qu'il naquit dans Paris,
Vantait son air impur, la fange de ses rues;
Montaigne aimait Paris jusque dans ses verrues.
J'ai passé par l'enfance, et cet âge chéri
Plaît, même en ses écarts, à mon coeur attendri.
Je ne sais, mais pour moi sa naïve ignorance
Couvre encor ses défauts d'un voile d'innocence.
Le lierre des rochers déguise le contour,
Et tout paraît charmant aux premiers feux du jour.
Age serein où l'âme, étrangère à l'envie,
Se prépare en riant aux douleurs de la vie,
Prend son penchant pour guide, et, simple en ses transports,
Fait le bien sans orgueil et le mal sans remords!