Choses de l'Infini
1864.
I
«Les âmes passent l'éternité à parcourir l'immensité.»
Voilà ce que disaient, il y a deux mille ans, les Druides. Avaient-ils déjà une sorte de divination de la pluralité des mondes? Ils levaient la tête, ils contemplaient les étoiles, et ils faisaient ce prodigieux rêve. De ces étoiles cependant ils ne connaissaient alors que ce que voyaient leurs yeux. Aujourd'hui nous avons un peu plus écarté le voile d'Isis, et notre imagination peut entrevoir, avec un peu moins d'obscurité et beaucoup plus d'épouvante, ce que serait, à travers les mondes, le vertigineux voyage sans fin.
A deux cents millions de lieues de nous, dans cette ombre, il y a un globe. Ce globe est quinze cents fois plus gros que la Terre, et, pour traîner la Terre, il faudrait dix milliards d'attelages chacun de dix milliards de chevaux. Ce globe, c'est Jupiter. Nous le voyons, il ne nous voit pas ; notre globe est trop petit. Jupiter est couvert de nuages ; notre crépuscule est son plein midi. Il a une année de douze ans, un jour de cinq heures, une nuit de cinq heures, une seule saison, son axe étant à peine incliné, et quatre satellites. Ces satellites sont parfois tous les quatre sur son horizon ; quand l'un est croissant, l'autre est pleine lune. La prodigieuse vitesse de sa rotation use rapidement la vie. Évolution trop précipitée des organismes sur eux-mêmes, répétition trop fréquente des actes vitaux, frottement fatigant du mécanisme, sommeils courts ; on meurt vite dans Jupiter. A partir de Jupiter, et pour toutes les régions au delà, les étoiles sont visibles le jour.
Cent soixante millions de lieues plus loin, il y a un autre être énorme. Celui-là est seulement huit cents fois plus grand que la Terre. Ce vivant des ténèbres est au carcan dans un cercle de feu. Le cercle est double. Le premier cercle, le grand, a soixante et onze mille lieues de diamètre ; le deuxième cercle, le petit, n'a que soixante mille lieues. Ce monstre est un monde. Nous l'appelons Saturne. Sa vitesse de rotation est telle qu'elle a aplati ses pôles d'un dixième. Pour les habitants des anneaux de Saturne l'année dure trente années et est alternativement blanche et noire, c'est-à-dire qu'à un jour de trente ans succède une nuit de trente ans. L'être qui, sur l'anneau de Saturne, a vu un jour et une nuit serait sur la Terre un vieillard. Saturne a huit lunes. Ici, l'obscurité va s'épaississant. Le crépuscule de Jupiter est le plein midi de Saturne. Saturne, dans l'espace livide où il roule, encombre de son globe, de ses anneaux, et des huit orbites de ses huit planètes, deux mille six cents milliards de lieues carrées.
Quatre cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe. Après le monde de Saturne, le monde d'Uranus. Uranus, comme Saturne, a huit lunes. Ces huit lunes, au rebours de toutes les planètes connues, se meuvent d'orient en occident. L'obscurité grandit. La lumière, vingt-deux fois moindre dans Jupiter que sur la Terre, est dix-sept fois moindre dans Uranus que dans Jupiter. Uranus a quatorze mille lieues de diamètre. Notre siècle est son année.
Cinq cents millions de lieues plus loin, il y a un autre globe, Oceanus. L'obscurité devient terrible. Oceanus a neuf cents fois moins de lumière et de chaleur que la Terre. Impossible de se figurer cette glace et cette ombre. Doublez la grosseur de l'étoile du soir, vous aurez le Soleil vu d'Oceanus. Oceanus est trente fois plus loin du Soleil que nous. Or notre distance du Soleil est ceci : la section d'un cheveu représente le diamètre de la Terre vue du centre du Soleil. Oceanus est grand cent fois comme la Terre. Il a une seule lune. Son année dure cent soixante-quatre ans ; ses saisons durent quarante ans. Oceanus fait autour de l'étoile que nous appelons Soleil un cercle de sept milliards de lieues.
Est-ce fini?
Fini! quel est ce mot?
Améliorez votre télescope, et vous verrez!
Ces effrayantes planètes obscures, échelonnées, au delà d'Oceanus, les unes derrière les autres, dans les profondeurs impossibles, vous les rêvez? vous les constaterez.
D'ailleurs qu'importent les planètes? Pourquoi y perdre le temps? N'y a-t-il pas autre chose? A côté de la planète, point lumineux mouvant, n'y a-t-il pas un point lumineux immobile? C'est l'étoile. Allez-y.
Quelle est la plus proche?
C'est l'étoile Alpha du Centaure.
Allez à celle-là.
Si l'ouragan des Indes, qui emporte des forêts et rase des villes, doublait sa vitesse, laquelle est d'une lieue par minute, il lui faudrait, à raison de cent vingt lieues par heure, trente jours pour aller de la terre à la lune. La lumière vient de la lune en une seconde. Il faut à la lumière, qui fait quatre millions deux cent mille lieues par minute, trois ans et huit mois pour venir de l'étoile Alpha du Centaure. Il lui faut vingt-deux ans pour venir de Sirius, notre autre voisin.
Tels sont ces précipices que nous appelons l'espace.
Qu'est-ce qu'une étoile?
C'est un lieu de précipitation. L'infini y jette sans cesse on ne sait quel combustible inconnu. La matière subtile tombe de toutes parts à ce foyer, creuset des forces.
Autant d'étoiles, autant d'aimants. Ces attractions terribles se partagent l'abîme.
Tout centre appelle. Une fois saisis par ces aimants, les mondes restent à jamais leurs prisonniers.
Notre étoile, le Soleil, a pris Vénus, Mercure, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Oceanus.
Chaque étoile est ainsi un soleil. Autour de chaque soleil il y a une création. Notre monde solaire, avec toutes ses planètes, est imperceptible dans le monde stellaire. Notre Soleil, treize cent soixante mille fois plus gros que la Terre, n'est qu'une étoile atome.
Imagine-t-on des fleuves de planètes? Cela existe. Ces fleuves tournent autour de l'étoile dite Soleil. Le plus remarquable, c'est le grand courant d'astres situé à moitié chemin entre Mars et Jupiter. Le premier de ces astres, Cérès, fut découvert en janvier 1801 ; le dernier, Alcmène, en novembre 1864. Il y en a aujourd'hui quatre-vingt-deux. Leur nombre est probablement illimité.
Ces ruissellements circulaires de mondes télescopiques sont de véritables anneaux, entrant peut-être les uns dans les autres et faisant dans les étendues on ne sait quelle surprenante chaîne cosmique.
Une autre chaîne se composerait des gigantesques orbites elliptiques des comètes.
Veut-on se figurer quelle serait cette chaîne?
La comète de 1680, une des préoccupations de Newton, ne revient qu'au bout de quatre-vingt-huit siècles ; elle plonge dans l'espace à trente-deux milliards de lieues.
Cette ellipse longue de trente-deux milliards de lieues ne serait qu'un chaînon de la chaîne cométaire.
Ces prodigieux fils relieraient dans l'espace incommensurable les créations.
La plupart des comètes semblent être, et sont probablement, des nuages ignés de matière cosmique. Quelques-unes pourtant ont évidemment des noyaux solides. Ainsi, entre autres, la comète à six chevelures de 1744, observée par Chezeau ; ainsi la comète de 1680. Newton calcula que le globe flamboyant, noyau de cette comète, mettrait cinq cents siècles à se refroidir.
Pas plus que la science d'hier, la science d'aujourd'hui n'a dit sur les comètes le dernier mot.
La science dit le premier mot sur tout, le dernier mot sur rien.
L'astronomie, cette micrographie d'en haut, est la plus magnifique des sciences parce qu'elle se complique d'une certaine quantité de divination. L'hypothèse est un de ses devoirs.
Dans toutes les sciences, auprès de la partie éclairée, il y a le coin ténébreux. L'astronomie seule n'a pas d'ombre, ou, pour mieux dire, l'ombre qu'elle a est éblouissante. Chez elle, le prouvé est évident, le conjectural est splendide. L'astronomie a son côté clair et son côté lumineux ; par le côté clair elle trempe dans l'algèbre, par le côté lumineux dans la poésie.
Essayer d'entrevoir l'invisible, d'exprimer l'inexprimable? quelle tentation! quelle chimère!
Autour de l'homme chétivement limité rayonnent, nous ne disons pas quatre infinis, — l'infini ne se scinde pas, — mais quatre aspects de l'infini : deux dans la durée, l'éternité future et l'éternité passée ; deux dans l'espace, l'infiniment grand et l'infiniment petit.
Mais «l'éternité passée,» quel mot! L'absurde et l'évident, l'impossible et le réel, amalgamés et indivisiblement mêlés pour composer l'inconcevable!
Et sous quelle forme l'imaginer, ce monstrueux ensemble universel?
Tout ce qu'on peut dire, c'est que la forme sphérique paraît être celle des mondes et que la forme sphérique est, en effet, celle qui n'a ni commencement ni fin.
II
Nous avons parlé d'étoiles immobiles, c'est une erreur. L'immobilité n'est pas. Toute cette profondeur remue. On croit y voir étinceler la fixité, on se trompe. Cette fixité bouge. Cette immuabilité change.
Il est certain que, fixe pour nous, notre soleil, avec son groupe de planètes, doit faire quelque tour immense autour de quelque autre immense soleil.
Puis, des étoiles s'enflamment ou pâlissent. Sirius, blanc aujourd'hui, était rouge autrefois.
Arcturus, Procyon, Véga, Sirius, Altaïr, ont des mouvements propres, constatés. Mira avance et recule, Algol avance et recule. Une étoile du Bélier recule, une du Dragon avance, une du Cygne approche et s'éloigne. La neuvième et la dixième du Taureau s'en sont allées.
D'autres étoiles ont apparu et disparu. Hipparque en a vu une, Adrien en a vu une, Honorius en a vu une, Albumazar, qui écrivait au neuvième siècle le livre De la Révolution des années, en a vu une ; Charles IX a eu la sienne en 1572 ; Philippe III a eu la sienne en 1604. Une étoile dans le Renard a eu plusieurs allées et venues et, après une longue hésitation, est partie. Le Nord lui-même n'est pas imperturbable. Il change de flambeau. L'astre régulateur est relevé comme un soldat de garde. L'étoile polaire d'Homère n'est pas la nôtre.
Il existe des étoiles doubles, des étoiles triples, des étoiles quadruples. Trois soleils, un vert, un jaune et un rouge, tournant l'un sur l'autre et se poursuivant avec une vitesse de quatre-vingts millions de lieues par seconde, voilà Aldebaran.
Comment font-ils pour subsister, ces globes animés de vitesses désagrégeantes? Quelle est leur adhésion moléculaire? Comment une telle force centrifuge peut-elle être vaincue? La lumière est lente à côté de ces emportements terribles.
Ces gigantesques mouvements d'astres s'accomplissent au fond d'un tel abîme et sont à tel point annulés pour nous par la distance qu'ils sont masqués souvent par l'épaisseur du fil de platine traversant le champ de la lunette, fil mille fois plus fin qu'un fil d'araignée.
L'ombre apparaît comme l'unité.
Dans cette unité qu'y a-t-il?
L'homme a sondé, d'abord avec la prunelle, puis avec le télescope, puis avec l'esprit.
Cette unité, qu'est-ce?
C'est la noirceur, c'est la simplicité épouvantable, c'est l'immanence morte du gouffre, c'est le désert, c'est l'absence… Non. C'est la fourmilière des prodiges. C'est la Présence.
Chacune des trois sondes de l'homme a rapporté quelque chose. L'œil a vu six mille étoiles, le télescope a vu cent millions de soleils, l'esprit a vu Dieu.
Qui, Dieu?
Dieu.
Au Dieu Inconnu de saint Paul, l'Aréopage opposait le Dieu Inconnaissable.
Le Dieu inconnaissable est le Dieu incontestable.
Représentez-vous des millions de soleils comme le nôtre, avec toutes leurs légions de planètes, enfoncés au-dessus de nos têtes à une distance telle que ce n'est plus qu'une vague blancheur, un blêmissement indistinct, on ne sait quel inexprimable écrasement d'étoiles ; nous nommons cela la Voie lactée.
Nous, et tous les astres que nous voyons, et toutes les constellations du zodiaque, et tous les univers du zénith et du nadir, nous faisons partie d'un prodigieux disque d'étoiles dont la voie lactée est le bord. Il y a là un épaississement de soleils qui fait une grande tache livide dans l'infini.
Et après la planète, et après l'étoile, et après la voie lactée, qu'y a-t-il?
Il y a la nébuleuse.
Qu'est-ce que la nébuleuse?
On voit çà et là dans le ciel des pâleurs, des taches presque insaisissables, quelque chose qui est de la lumière sans cesser d'être de l'ombre, d'indicibles apparences où il y a du spectre. Ce sont les nébuleuses.
Le soleil, c'est nous ; les planètes, c'est nous ; les constellations, c'est nous ; l'étoile polaire, qui est à soixante-seize millions de lieues, c'est nous ; la voie lactée, c'est nous.
La nébuleuse, ce n'est plus nous.
Telle étoile, dont la lumière ne nous parvient qu'en cent mille années, est notre compatriote céleste. Elle habite le même firmament que nous ; elle est mêlée à notre disque stellaire ; elle est de la maison.
La nébuleuse, c'est l'étrangère. Nos comètes ne vont pas là. Elles seraient inquiètes à cette distance et craindraient de ne plus savoir où retrouver nos soleils.
Notre lumière y va ; car la lumière sacrée, c'est le lien universel.
Peut-être aussi y a-t-il, pour faire le service de ces monstrueux espaces, des relais de comètes «transatlantiques» ignorées.
La nébuleuse est un autre disque stellaire, composé, lui aussi, de ses milliards de soleils, et faisant une voie lactée dans un firmament inconnu.
Herschel a compté plus de deux mille nébuleuses.
Notre voie lactée est la cabane ; les nébuleuses sont la ville.
Au delà du monde des planètes, il y a le monde des étoiles ; au delà du monde des étoiles, il y a le monde des nébuleuses.
Les lunes sont les satellites d'une planète ; les planètes sont les satellites d'une étoile ; les étoiles sont les satellites d'une nébuleuse ; les nébuleuses sont les satellites du Centre Ignoré.
Autant la distance d'une étoile à l'autre surpasse la distance des planètes entre elles, autant la distance d'une nébuleuse à l'autre dépasse la distance des étoiles entre elles. Pour exprimer en chiffres la distance des planètes, on prend pour unité la lieue de quatre mille mètres ; pour exprimer la distance des étoiles, on prend pour unité notre rayon solaire de trente-huit millions de lieues ; pour exprimer la distance des nébuleuses, il faut prendre pour unité le rayon stellaire, c'est-à-dire au minimum sept mille milliards de lieues. La distance du soleil à la nébuleuse la plus voisine est à la distance de la terre au soleil dans la proportion de sept mille milliards de lieues à une lieue. Plus d'angles à calculer, plus de parallaxe à rêver ; ici la géométrie arrive à l'épouvante.
On sent l'accablement de la création inconnue.
Disons-le, même à cette profondeur, le télescope a pu saisir des formes. Messier, du haut de la logette de l'hôtel de Cluny, a constaté dans la vingt-septième nébuleuse deux cercles lumineux occupant les deux foyers d'une ellipse. La nébuleuse d'Hercule figure une éponge dont chaque trou serait une étoile. La nébuleuse des Chiens de chasse, espèce de chevelure de flamme, tourne en spirale autour d'un noyau éblouissant. L'éternité d'un ouragan semble pouvoir seule expliquer cette torsion effrayante.
Qui sait où l'observation humaine s'arrêtera? De Francœur à Flammarion, le télescope a monté de soixante-quinze millions d'étoiles à cent millions.
Parce que, dans la voie lactée proprement dite, nous n'avons encore compté que dix-huit millions de soleils, ce n'est pas une raison pour nous décourager.
Le jour où nos lunettes auraient reçu un suprême perfectionnement qui n'a rien d'impossible, la profondeur incommensurable étant partout peuplée d'astres à des éloignements divers, tous ces points lumineux, devant le regard du télescope, se serreraient sans interstice les uns contre les autres, boucheraient tous les trous, deviendraient surface, et le ciel de la nuit nous apparaîtrait comme un immense plafond d'or.
Le ciel offre cet effrayant phénomène : toujours la lumière, jamais la certitude.
Les distances démesurées des astres font que le ciel, à parler rigoureusement, est toujours à l'état d'illusion. Le ciel que nous voyons n'est pas présent, il est passé. L'Aujourd'hui du ciel nous est inconnu ; nous n'avons devant les yeux qu'Hier, et un Hier qui pour certains astres recule à des milliers d'années. La Chèvre, que nous admirons tous les soirs, était peut-être éteinte sept cents ans avant la bataille de Marengo ; les étoiles que le télescope de trois mètres aperçoit maintenant n'existaient peut-être plus au temps de Charlemagne, et les étoiles que le télescope de six mètres observe en ce moment, étaient peut-être déjà évanouies au moment de la guerre de Troie. A l'heure où nous sommes, qui peut certifier qu'il y ait encore une seule étoile dans le ciel?
Les dernières étoiles étant situées à la distance infinie, et la distance infinie ne s'épuisant pas, leur lumière, même après que l'astre aurait disparu, nous arrivera toujours, et s'il advenait que toutes les étoiles s'éteignissent dans le ciel, nous ne le saurions jamais. Nous verrions pendant l'éternité ces profondes étoiles mortes.
Est-ce tout?
Jamais.
Quel véhicule voulez-vous?
La locomotive fait quinze lieues à l'heure. L'ouragan fait soixante lieues à l'heure. Le boulet de canon fait sept cents lieues à l'heure.
La locomotive se traîne. L'ouragan boite. Le boulet de canon est une tortue.
Enfourchez le rayon de lumière.
C'est une monture quatre mille fois plus rapide que le boulet de canon, quatre millions deux cent mille fois plus rapide que l'ouragan et dix-sept millions de fois plus rapide que la locomotive.
Elle fait, vous le savez, soixante-dix mille lieues par seconde.
Partez.
Allez, sur le rayon de lumière, en huit minutes de la Terre au Soleil, allez en quatre heures du Soleil à Oceanus, allez en trois ans et huit mois d'Oceanus au Centaure, allez en vingt-huit ans du Centaure à l'Étoile polaire, allez en seize mille huit cents ans de l'Étoile polaire à la Voie lactée, allez en cinq millions d'années de la Voie lactée à la nébuleuse des Chiens de chasse, vous n'aurez point encore fait un pas.
Les apparitions d'univers recommenceront.
L'insondable restera devant vous, tout entier.
Au delà du visible l'invisible, au delà de l'invisible l'inconnu.
Partout, partout, partout, au zénith, au nadir, en avant, en arrière, au-dessus, au-dessous, en haut, en bas, le formidable Infini noir.
Et tout ceci ne serait encore qu'un des deux aspects de la vision sublime.
A côté de l'infini de l'espace, il y a l'infini de la durée.
Songe-t-on qu'avec des existences probables de milliards et de milliards de siècles, ces myriades d'étoiles et de soleils, soumises pourtant aux lois universelles de la naissance et de la mort, ont sans doute un commencement et une fin, mais se transforment, se remplacent et se renouvellent sans cesse, sans trêve, sans terme, toujours, toujours, toujours…
De ces prodigieuses hauteurs, oserons-nous maintenant faire un retour sur nous-mêmes?
Imperceptibles sur notre imperceptible globe pendant la seconde qui est notre vie, ne sommes-nous pas, en présence de cet écrasant Infini, bien infimes et bien misérables?
Non, puisque nous le comprenons.
III
Oui, savant, j'entrevois l'incompréhensible ; ignorant, je le sens, ce qui est plus formidable encore. Devant cette énormité, devant ce précipice de merveilles, que voulez-vous que je fasse? Ignorant, j'y tombe ; savant, je m'y écroule.
Il ne faut pas s'imaginer que l'infini puisse peser sur le cerveau de l'homme sans s'y imprimer. Entre le croyant et l'athée, il n'y a pas d'autre différence que celle de l'impression en relief à l'impression en creux. L'athée croit plus qu'il ne l'imagine. Nier est, au fond, une forme irritée de l'affirmation. La brèche prouve le mur.
Dans tous les cas, nier n'est pas détruire. Les brèches que l'athéisme fait à l'infini ressemblent aux blessures qu'une bombe ferait à la mer. Tout se referme et continue. L'immanent persiste.
Et c'est de l'immanent, toujours présent, toujours tangible, toujours inexplicable, toujours inconcevable, toujours incontestable, que sort l'agenouillement humain. Un frémissement vertigineux est mêlé à l'univers. De telles choses que nous venons de dire ne peuvent pas exister sans dégager une sorte d'horreur sacrée, visible à l'esprit humain, et qui est comme l'ombre de la réalité redoutable. L'homme devant l'immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le tremblement misérable de son rayon visuel.
Qu'y a-t-il donc là derrière?
Rien, dites-vous.
Rien?
Quoi! moi, ver de terre, j'ai une intelligence, et cette immensité n'en a pas! Oh! pardonne-leur, Gouffre!
Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous, regardez au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement, ce vertige, cette obsession, cette urgence, l'infini!
Plus de mesure possible ; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère céleste et dans la bulle d'eau ; les trois mille espèces d'éphémères, pour un seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l'anneau de Saturne qui a soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix-sept mille facettes de l'œil de la mouche, les trois astres versicolores d'Aldebaran qui tournent concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes, cette échelle sidérale inutilement appliquée aux astres fixes, le diamètre de notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les nébuleuses, ces nuées de l'abîme, les moisissures, ces forêts de l'atome, les ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules du sang, l'infiniment grand de Campanella, l'infiniment petit de Swammerdam, l'éternelle vie à jamais visible en haut et en bas… — ôtez-moi de là-dessous si vous ne voulez pas que je prie!
Que voulez-vous que je réponde à l'affirmation mystérieuse qui sort de ces éblouissements? que voulez-vous que je devienne, moi l'homme, cela étant sur moi?
La nuit est immense. Pourquoi le monde est-il ainsi? Nous l'ignorons. Il y a des lumières dans cette nuit ; qu'est-ce que ces lumières font là? Elles disent l'indicible. Elles illuminent l'invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des flambeaux ; elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont terribles et charmantes. C'est de la lueur éparse dans l'inconnu. Nous appelons cela les astres.
L'ensemble de ces choses est inouï de chimère et écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l'imaginerait pas. Tout cela est une unité. C'est l'unité. Et je sens que j'en suis.
Comment puis-je me tirer de là? que puis-je répondre à ces énormes levers de constellations?
Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu'elle dit, je le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s'accouplent et se fécondent ; tout est à la fois levier et point d'appui, les désagrégations sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se baisent, ce qui a l'air d'un rêve est de la géométrie, les prodiges convergent, la loi qui régit les planètes et leurs satellites se retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec l'infusoire et l'un fait la preuve de l'autre ; c'était hier, ce sera demain. Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi?
Et vous voulez que, sous la pression de tous ces gouffres concentriques au fond desquels je suis, bah! je me recroqueville et me pelotonne dans mon moi! Dans quel moi? Dans mon moi matériel! Dans le moi de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans le moi de ma fange! Vous voulez que je dise à tout cela qui est : Je n'en suis pas! Vous voulez que je refuse mon adhésion à l'indivisible! Vous voulez que je refuse ma chute à la gravitation! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n'interroge pas, que je ne conjecture pas! Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre pétrification! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue point! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du télescope et du microscope, de la constellation et de l'acarus, l'infini fait irruption en moi! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je suis né et je mourrai! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.
Non, cela ne se peut. Le pancréas n'est pas l'unique affaire. La manière dont mon chyle et ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d'arrivée de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation universelle et sidérale est là.
De là l'effarement. De là les mains tendues vers l'énigme. De là l'œil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s'empêcher d'adresser des questions à l'obscurité et d'en attendre des réponses. Quelle est la destinée? Dans quelle proportion l'homme fait-il partie du monde? Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il avant? qu'y a-t-il après? Qu'est-ce que le monde? De quelle nature est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l'absolu l'identité inouïe de la nécessité et de la volonté?
Toutes ces questions se résolvent en prosternement, et les plus forts esprits chancellent sous la pression des hypothèses.
Simples, tâchez de penser ; penseurs, tâchez de prier.