LE PETIT ESPIÈGLE

Au loup! au loup! à moi! criait un jeune pâtre,
Et les bergers entre eux suspendaient leurs discours,
Trompés par les clameurs du rustique folâtre;
Tout venait, jusqu'au chien, tout volait au secours.
Ayant de tant de cœurs éveillé le courage,
Tirant l'un du sommeil et l'autre de l'ouvrage,
Il se mettait à rire, il se croyait bien fin.
Je suis loup, disait-il; mais attendez la fin.
Un jour que les bergers, au fond de la vallée,
Appelant la gaieté sur leurs aigres pipeaux,
Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux
Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée:
«Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon,
«Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable:

Pas un n'abandonna la danse ni la table.
«Il est loup,» dirent-ils, «à d'autres la leçon.»
Et toutefois le loup dévorait la plus belle
De ses belles brebis;
Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle,
Il lui montrait les dents, déchirait ses habits:
Et le pauvre menteur, élevant ses prières,
N'attristait que l'écho: ses cris n'amenaient rien,
Tout riait, tout dansait au loin sur les bruyères.
«Eh quoi! pas un ami,» dit-il, «pas même un chien!»
On ajoute (et vraiment c'est pitié de le croire)
Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants;
Et quand il vint en pleurs raconter son histoire,
On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants.
«Il ne ment pas, dit-on; il tremble! il saigne! il pleure.
«Quoi! c'est donc vrai, Colas!» il s'appelait Colas,
«Nous avons bien ri tout à l'heure,
«Et la brebis est morte, elle est mangée... hélas!»
On le plaignit. Un rustre insensible à ses larmes
Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi;
«Or, s'il m'avait trompé, le menteur fut-il roi,
«Me crierait vainement: Aux armes!»

Mme DESBORDES-VALMORE.