LES CHATEAUX EN ESPAGNE

Chacun fait des châteaux en Espagne;
On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne;
On en fait en dormant, on en fait éveillé.
Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé,
Peut se croire, un moment, seigneur de son village.
Le vieillard oubliant les glaces de son âge,
Se figure aux genoux d'une jeune beauté,
Et sourit; son neveu sourit de son côté,
En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
Telle femme se croit sultane favorite;
Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat;
Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat,
Qui ne se soit un jour cru maréchal de France;
Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,

Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant.
C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve:
A nos chagrins réels c'est une utile trêve.
Nous en avons besoin: nous sommes assiégés
De maux, dont à la fin nous serions surchargés
Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
Le bonheur, que promet seulement l'espérance.
Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots,
Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement!
On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
J'ai par exemple, hier, mis à la loterie;
Et mon billet enfin pourrait bien être bon.
Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire,
Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.»
Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
J'achèterais d'abord une ample seigneurie...
Non, plutôt une bonne et grasse métairie,
Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi.
J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service!
Dans le commandement je serai peu novice;
Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
Et me rappellerai ce que j'étais hier,
Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
De poules, de poussins que je verrai courir!
De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir;
C'est un coup d'œil charmant! et puis cela rapporte.
Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
J'entendrai le retour de mes moutons bêlants,
Que je verrai de loin revenir à pas lents,
Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses!
Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
Et mon petit Victor, sur son âne monté,
Fermant la marche avec un air de dignité!
Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.
Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.
Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà
«Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera.
Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
Mon projet est au moins fondé sur quelque chose,
(Il cherche.)
Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais,
Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
Mon malheur est certain: me voilà confondu.
(Il crie.)
Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.

COLLIN D'HARLEVILLE.