LES DIX FRANCS D'ALFRED

Alfred était, je pense,
Un enfant tel que vous ayant huit à neuf ans.
Bien, bien riche, il avait dans sa bourse dix francs,
Dix francs beaux et tout neufs! C'était la récompense
Donnée à sa sagesse, à ses petits travaux,
Ce qui rendait encor ces dix francs-là plus beaux.
Mais l'idée arriva d'en chercher la dépense,
Car c'eût été vilain de les garder toujours.
L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune,
Le point est de savoir lui donner un bon cours.
On avait fait Alfred maître de sa fortune;
Tantôt il la voyait en beau cheval de bois...
Tantôt c'était un livre... Un livre... Alors sa mère
Souriait de plaisir sans l'aider toutefois,
Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire.
Sur un livre son choix à la fin se fixa.
Charmant enfant! combien sa mère l'embrassa!
C'était un jour d'hiver quand la neige et le givre
Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux,
Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux,
Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre.
Alfred courait joyeux pour acheter son livre.
Mais voici tout à coup qu'il s'arrête surpris...
Deux enfants étaient là, tels hélas! qu'à Paris
Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine.
Dans les bras l'un de l'autre ils étaient enlacés.
L'un, de son petit frère, avec sa froide haleine,
Cherchait à réchauffer les pauvres doigts glacés.
Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percés
Presque à nu les laissaient étendus sur la pierre.
Tournant vers les passants un regard de prière,
Ensemble ils répétaient:
J'ai grand froid, j'ai grand faim.
Mais les riches passaient sans leur donner du pain;
Et leurs yeux se gonflaient, et puis de grosses larmes
Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein.
Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes.
Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas,
Voilà des maux cuisants que vous ne saviez pas.
«Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige?
Vous n'avez donc pas, vous, de maman comme moi
Qui vous donne du pain, du feu; qui vous protège?
—Oh! nous en avons une aussi, monsieur.—Pourquoi
Vous laisse-t-elle ainsi sans elle ou votre bonne,
Les pieds nus sur la terre? Elle n'est donc pas bonne,
Votre maman à vous?—Si fait, elle avait faim,
Elle nous a donné ce qu'elle avait de pain.
Et voilà deux grands jours, hélas! qu'elle est couchée.
Comme il ne restait plus chez nous une bouchée,
Elle nous embrassa, disant: Pauvres petits,
Allez et mendiez! et nous sommes sortis:
Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre;
Et personne, ô mon Dieu, n'entend notre prière;
Et voilà que bientôt mon frère va mourir,
Car le froid, car la faim nous ont tant fait souffrir!
—Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred, un père
Qui donne tous les jours de l'or à votre mère?»
Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort.
«Hélas! répondit-il, notre père... il est mort...
«Il est mort et c'est lui qui nous faisait tous vivre!»
Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre,
Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs.
Sa mère le saisit dans ses bras triomphants
Et lui dit: «Mon Alfred, un livre pour apprendre,
C'était déjà bien beau; mais tu m'as fait comprendre,
Mon fils, que mieux encore est de donner du pain
A ceux qui vont mourir et de froid et de faim.»
Et moi, je dis: «Heureux est l'enfant charitable
Qui donne à l'indigent le peu qu'il reçoit d'or,
Et qui, des miettes de la table,
S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor.»

A. GUÉRIN.