II
Onze heures déjà!
Partie dès le matin, l'Embaumée ne revenait pas.
Simone, pleine d'entrain, en jeune fille qui n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, prépara le déjeuner, désireuse de se surpasser, songeant que l'Aimé prendrait place près d'elle et qu'ils pourraient s'embrasser à la dérobée, comme deux amoureux, quand la petite ouvrière s'ingénierait à ne pas voir.
La batterie de cuisine de l'Embaumée n'était pas luxueuse: une poêle, une cocotte, une grande poterie jaune vernissée pour cuire le bœuf, un petit plat en émail, douze assiettes dont six creuses et six plates. Ajoutons à cet inventaire le filtre en fer battu et un petit moulin à café si vieux qu'il n'avait presque plus de dents. Les deux fourchettes et les cuillers qui composaient le service de table sortaient de chez Christophle. Les verres à initiales, verres incassables, n'étaient pas en cristal de roche.
Tout cela était rangé sur les planchettes d'un placard mal dissimulé par le papier de tenture défraîchi au contact des mains.
Ce placard contenait encore un fourneau que l'ouvrière glissait sous le manteau de la cheminée aux jours de gala, c'est-à-dire aux jours de cuisine chaude. Le plus souvent, en effet, elle dînait, au retour de l'usine, de quatre de charcuterie assaisonnée de petites rondelles de cornichon.
Le fourneau posé sur une plaque de zinc, la chambre de l'Embaumée se transformait en cuisine.
La petite Parisienne disait d'ailleurs, volontiers, à ses amies: «Viens donc voir mon appartement.» De fait, sa chambre se divisait en plusieurs pièces: le cabinet de toilette qui était le coin où luisaient les blancs de faïence des petits pots, la chambre à coucher occupée par le lit et la moquette à coqs secouant leurs crêtes rouges, le salon meublé de la table ronde et des chaises pourpres, décoré de l'échelle montante des photographies rieuses.
Avec deux sous de carbonate, elle faisait la toilette du parquet,—un parquet d'argent, alors que les riches marchent sur un parquet d'or.
Grâce aux pièces sonnantes luisant dans la bourse à mailles de métal emportée lors de son évasion de la maison paternelle, Simone crut pouvoir préparer une grande dînette de fiançailles. Elle rédigea le menu, le front coupé par une vilaine ride tant elle s'absorbait en la recherche des mets qui pourraient lui être agréables, puis fit la moue devant le fourneau, songeant qu'elle ne pourrait pas exécuter les petits plats «si simples», cuisotés autrefois devant elle, par un professeur de cuisine décoré qui faisait des effets de manchettes en tournant une omelette qu'il avait baptisée du nom de Sarcey.
Maladroite à user de ses doigts pour dresser la table, elle cassa l'un des verres incassables, descendit six étages pour le remplacer et n'en trouva point de semblable, oublia d'acheter du vin, dégringola dans la cage de l'escalier si souvent qu'elle finit par ne plus rire de se voir dans les glaces des devantures, en petite bonne qui va aux provisions.
Elle rougit du sourire de commisération qui balafra les bajoues grasses de la concierge, en passant devant la loge, balbutia chez le boucher, se montra si confuse en l'achat d'un quart de beurre que la fruitière lui chipa quatre sous. Les fournisseurs chipent mais ne volent pas, puisqu'ils rendent aux clients la monnaie étalée sur le comptoir.
Quand elle eut garni de roses blanches les deux pots de la cheminée; quand, le couvert mis, elle surveilla, assise, les petits nuages de vapeur sortant par bouffées de la cocotte ronronnante comme une chatte, Simone était plus lasse qu'aux temps où elle venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux au trapèze volant.
Cependant l'espoir du revoir lui mettait aux coins des lèvres le sourire de ceux qui se parlent en dedans de choses gaies.
Énervée bientôt par dix nouvelles minutes d'attente, elle se leva, visita la chambre de son amie, tambourina aux vitres de la fenêtre, se coula derrière le rideau blanc à grands ramages, le front appuyé sur le verre.
Brusquement, elle eut la vision du Paris pittoresque, faite pour les seuls habitants des mansardes, panorama merveilleux où des toits se hérissaient fumant leur brûle-gueule, où des pans de mur semblaient d'or, où des vitres incendiées par le soleil plaquaient de taches blondes des édifices mauves, violets, roses. Des toits en zinc accroupis tachaient de gris-argent des massifs d'un vert-noir. De vieilles tours se dressaient grimaçantes. Des cheminées colossales étaient piquées comme pour servir de jalons à quelque trace de grand'route dévastatrice.
Un nuage fit une ombre sur une partie de la ville, et Simone vit deux Paris, l'un paré de couleurs vives, l'autre estompé, assombri, couvert de dés piqués de points noirs. Elle songea qu'en un de ces points noirs des êtres mouraient, aimaient, se laissaient vivre. Elle se sentit toute petite, toute faible, tourna la tête vers la chambre pour mesurer, du regard, la place qu'occupaient les choses autour d'elle.
Un enfant hurla au-dessous, à l'étage inférieur, de ce hurlement continu et hoqueteux des bébés qui se révoltent contre la souffrance.
Elle se retira de la fenêtre, vint s'asseoir près du fourneau, enfouit son visage dans les roses qui mouraient sur la tablette de la cheminée. Elle dit à voix distincte: «Je l'aime! Je l'aime!» pour se rassurer, pour se faire plus courageuse contre l'envie de pleurer qui montait de ses flancs secoués par des frissons chauds.
* * * * *
On heurta à la porte.
Simone entr'ouvrit l'huis, vit l'Embaumée seule sur le palier, fit:
«Ah!», les lèvres en moues, les yeux coléreux.
Les deux petites amies rangèrent deux chaises l'une près de l'autre et s'assirent, regardant le même objet, la cocotte qui chantonnait sur le fourneau.
Silencieuse, l'Embaumée prit les mains de Simone et laissa pleurer son amie. Puis, elle la gourmanda, lui caressant les doigts.
Après un hochement de tête de révolte contre le chagrin, Simone s'efforça de sourire et dit:
—Voyez, je ne pleure plus!
Une de ses larmes s'attardait encore dans le creux des chairs, à l'attache de la narine.
—Vous le verrez demain, aujourd'hui, peut-être, pourquoi pleurer?
—Mais, vous voyez bien que je ne pleure pas Dites-moi tout, tout, je veux tout savoir.
—Je devais retrouver M. Bamberg chez lui, dans la petite maisonnette qu'il a louée dans le village près de l'usine. J'arrive. La femme qui fait son ménage et qui habite le rez-de-chaussée, me dit: «M. Bamberg n'y est pas; mais voilà une lettre que je dois remettre à la personne de Paris». Je lui réponds: «La personne de Paris, c'est moi!»
—Donnez-moi la lettre, dit brusquement Simone. Vous saviez bien que je ne le reverrais plus, puisque vous n'osiez pas me remettre la lettre!
Elle déchira l'enveloppe d'un coup d'ongle, froissa le papier en le dépliant et lut tout bas:
«Chère Aimée,
«Je pars, n'ayant pas le courage d'attendre que la petite amie qui veut notre bonheur aide à votre délivrance. Je pars et vous demande pardon de tout le mal que vous a fait mon amour.
«Je ne puis commettre le vol dont m'accusent déjà M. et Mme Gosselet, et pourtant je n'ose vous dire adieu. Quelque chose qui est peut-être ma conscience m'oblige à ne pas vous revoir, à vous fuir même, cependant j'espère vous revenir plus adorateur que jamais, plus faible aussi, plus simplement homme.
«Bourgeois, je souffre d'avoir été élevé dans le respect de principes façonnés à la longue par des gens habiles à se créer une domestication déguisée.
«Je vous aime, vous ne me détestez point trop: nous nous marions sans nous occuper des fluctuations de la rente à 3 p. %. N'est-ce pas naturel?
«Sans doute! mais en vous épousant, j'épouse aussi la fortune de M. Gosselet qui, mariée à une fortune équivalente, aurait procréé, dans quelque dix ans, une troisième fortune,—une fortune mangeuse de milliers de petits salaires. C'est une des formes,—et non la moins commune,—du Progrès. Je ne dois pas faire mon bonheur en gênant ce M. Progrès.
«Je vous dis toutes ces choses parce que vous êtes une originale petite fiancée raisonnante et raisonneuse. Je vous le dis aussi pour que vous ne doutiez pas de mon besoin de vous, de mon amour d'homme résolu à tout pour vous gagner.
«Pourquoi ne pas vous prendre tout de suite, comme vous le vouliez par joie du sacrifice, comme je le désirais, par crainte de vous perdre?
«Vous vivrez plus tard au milieu de ces mêmes bourgeois qui courent sus à l'amoureux pauvre comme les paysans donnent la chasse au chien enragé.
«Je ne veux pas qu'on accuse ma femme d'avoir cédé à un appétit de chair, je ne veux pas que des médecins excusent «sa faute» en invoquant le nom de quelque maladie étrange inventée depuis peu. Les femmes, ma chère Aimée, ne vous pardonneraient pas d'avoir été une bonne petite amoureuse sincère, tout en vous plaignant tout haut d'avoir succombé devant la tactique amoureuse d'un jeune homme roublard. Les hommes me jalouseraient d'avoir gagné de l'argent si vite, tout en admirant en moi ce que l'on nomme «l'absence de préjugés».
«Ah! si j'étais un simple manœuvre, si les miens n'avaient pas, autrefois, porté des masques dans le jeu social, je me révolterais peut-être, par imprudence, et nous ferions un délicieux ménage montré au doigt, mais heureux malgré tout et contre tous.
«Je sais que dans cette comédie qu'est la vie,—comédie montée par des habiles,—des acteurs jouent de bonne foi, comme si c'était arrivé, selon l'expression populaire. La hautaine Mme Gosselet, le bon papa Gosselet souffriraient par nous et pour nous du «mépris public».
«C'est ce que je ne veux pas.
«Que faire pour vous mériter?
«Gagner de l'argent!
«Je n'ai pas d'argent.
«Voici ce que j'ai décidé:
«Je veux être décoré. Je veux pouvoir vous troquer contre un bout de ruban grand comme ça, gagné au Dahomey en quelque combat où je tuerai peut-être des femmes, non, des amazones. Quand j'aurai du sang à la boutonnière de ma redingote, je n'en vaudrai guère mieux, mais M. Gosselet pourra mettre une petite croix dans le Bottin derrière la raison sociale Gosselet, Bamberg et Cie, et le monde nous saura gré de ne pas avoir bravé les préjugés, les bons préjugés…
«Je vous aime. Quelle drôle de lettre de fiancé à fiancée!
«Soyez sans crainte, je vous aime trop pour ne pas vous revenir de chez
Béhanzin.
«André Bamberg.»
«P. S. Votre réclusion au couvent des Visitandines n'a point trop altéré votre bonne santé, mon Aimée? J'espère vous faire oublier plus tard les heures d'ennui. Si je ne réussis pas à vous rendre heureuse, je serai un grand coupable.
«Je n'ai parlé que de moi dans cette longue lettre: je ne veux pas vous dicter de ligne de conduite pour le temps où je serai loin de vous, mais il est de votre intérêt de laisser croire à M. Gosselet que vous êtes une petite fille obéissante et oublieuse.
«Lettre suivra, mon Aimée, adressée à notre amie l'Embaumée, à cette bonne amie que vous devez aimer déjà comme une sœur.
«A vous, chère Aimée.
«A. B.»
—Oh! le grand fou! M'abandonner pour ne pas déplaire aux autres. Il dit je… je… Il oublie que je lui sacrifiais bien autre chose que le respect humain, moi!
—Voyons, mademoiselle. Il faut se faire une raison.
—Et il me conseille de rentrer à la maison paternelle, de désavouer notre amour! Il ne m'a jamais assez aimée, pour m'aimer tout bonnement, sans phrases, sans faire d'études sur la question sociale… Il a raison… mais je ne suis pas une fiancée comme une autre, que m'importent les qu'en dira-t-on, les on-dit, les il-paraît!…
—Peut-être est-ce parce que vous n'êtes qu'une femme que vous pensez comme ça, Mademoiselle! Il vous quitte!
—Il va se battre au Dahomey.
—Pourquoi faire?
—Pour revenir.
—Les amoureux font tous comme ça.
—Pour revenir décoré.
—Ça c'est joli d'être décoré. Ce qu'on regarde les hommes qui ont un ruban, en omnibus!
—Aller se battre quand il devrait… Ça, c'est une lâcheté!
—Oh! mademoiselle, Bon! voilà que vous allez pleurer. Peut-être que ça vous fera du bien.
—Il ne m'aime pas!
—Mais si! mais si!
Cependant le feu s'éteignait dans le fourneau et la cocotte ne ronronnait plus en crachant des jets de vapeur. La petite ouvrière dit pour faire diversion:
—A table! J'ai grand faim.
Après le repas consommé en toute hâte, l'Embaumée mangeant en heurt continuel de fourchettes, de couteaux, d'assiettes, «pour donner de l'appétit» à la malheureuse fiancée, Simone dit, résolue:
—Maintenant, mon amie, à vous de me rendre un nouveau service! Puisque André me fuit, il faut que je me résigne à l'attendre, seule, loin de ma famille, gagnant mon pain… ce qui ne m'a d'ailleurs jamais effrayée…
L'Embaumée posa brusquement sur la table la petite pile d'assiettes qu'elle allait enlever:
—Comment! comment! Voilà que vous allez dire des bêtises!
—Mon père m'a traitée de fille, je ne rentrerai chez nous qu'au bras de mon mari, au bras du petit ingénieur sans-le-sou.
—Mais, mademoiselle, c'est impossible!
—Impossible! Croyez-vous que je ne suis pas courageuse?
—Mais il faudra travailler! Vous ne savez pas travailler!
—J'ai appris la couture au pensionnat laïque… Je suis capable de fanfrelucher mes robes, moi-même. Je sais broder aussi… Je fais un peu de tapisserie.
—Je ne dis pas non! Mais travailler pour gagner sa vie, c'est autre chose. Travailler, mademoiselle, c'est se battre avec l'ouvrage, c'est pousser l'aiguille dans l'étoffe quand on n'y voit plus, quand les paupières vous brûlent, quand le poignet vous fait mal, quand des mains vous tordent des choses dans l'estomac, quand vous avez comme une boule de plomb dans le crâne, une boule qui vous courbe le visage sur la besogne enragée. Travailler, c'est se lever à cinq heures, lasse, c'est se coucher à onze heures, morte de fatigue. Tout ça, mademoiselle, pour quarante sous, si vous faites de la confection chez vous, pour trois francs, quatre francs, si vous êtes ouvrière chez un grand couturier! Travailler, ce n'est pas chiffonner de la dentelle, par distraction, ou dessiner des papillons sur un canevas avec des laines de couleurs différentes…
—Alors, ma petite l'Embaumée, j'apprendrai à travailler. J'ai assez d'argent pour attendre que je puisse gagner mon pain, grâce à l'habileté et à l'activité que j'aurai vite acquises!
—Mademoiselle, je suis votre amie, n'est-ce pas? J'ai fait pour vous tout ce que j'ai pu faire, mais je n'ai guère pu. Écoutez un bon conseil. Allez dire à M. Gosselet que vous êtes prête à réfléchir sur les inconvénients de votre mariage. Demandez du temps! Gagnez du temps! M. Bamberg reviendra et alors…
—Je vous assure, mon amie, que je suis bien décidée à gagner ma vie en petite ouvrière qui attend son amoureux parti au loin, en campagne! D'ailleurs, vous travaillez bien, vous, sans espérer des jours de repos, sans entrevoir un horizon de bonheur.
—Moi, mademoiselle, c'est bien différent. Quand je vois comment marche le monde, quand je pense aux injustices de la vie, je me console en songeant que l'on m'habitua toute petite, à travailler. Le turbin, j'ai ça dans le sang! Mon père et ma mère travaillaient dur. J'étais haute comme ça que j'aidais ma mère à coudre des sacs, au retour de l'école. J'allais au lavoir avec des charges qui écrasaient mes pauvres petites épaules… Il le fallait bien, puisque père venait manger tous les soirs et qu'il oubliait de nous laisser l'argent de sa paye pour acheter le fricot du lendemain.
—Pauvre mignonne!
—Ce que j'ai fait, bien d'autres le font aujourd'hui, bien d'autres le feront demain. Quand on mange, en travaillant, on est heureux. Le malheur est qu'on n'a pas toujours d'ouvrage.
—Et votre père?
—Père était bon ouvrier et pas buveur quand il vint à Paris avec maman. Puis, un jour, on le mena au poste parce que, en passant, il avait touché le coude d'un sergot. Ça, voyez-vous, ça lui donna la haine du gouvernement. Il se mit à fréquenter les marchands de vin, à faire de la politique. Quand il me prenait sur ses genoux, il disait de grandes phrases, me promettait des bagues, des bracelets, m'annonçait que je serais habillée, plus tard, comme une fille de riche. Maman lui faisait de grands yeux sévères quand il nous proposait de partager avec ceux qui ont tout l'argent. Il me faisait peur, un peu, mais il n'était pas méchant et obéissait de suite quand mère l'envoyait se coucher.
Père fut tué par l'explosion d'une chaudière de son usine. On nous donna quatre cents francs. Ce n'était pas beaucoup, mais maman avait trop peur de la justice pour faire un procès au patron.
Peu après, mère tomba malade à la suite d'un chaud et froid. J'avais beau me lever matin, je n'arrivais pas à gagner assez d'argent pour la soigner comme j'aurais voulu. A la mairie, on nous donna des bons de pain… Des bons de pain, ce n'était pas suffisant pour guérir maman.
Elle mourut juste au moment où on allait la porter à l'hôpital.
L'hôpital! Elle en avait si grand'peur que cela a peut-être hâté sa fin. Voyez-vous, mademoiselle, il n'y a que les Parisiens qui demandent à aller à l'hôpital. Les ouvriers venus de province n'aiment pas à mourir avec les carabins!
Le pharmacien et le propriétaire payés, il ne me resta guère que la moitié des meubles de pauvre maman. Je les vendis parce qu'ils me rappelaient des souvenirs trop tristes et j'allai habiter avec une amie qui travaillait chez votre père.
Depuis je me trouve presque heureuse. J'économise soixante francs par an, mademoiselle, soixante francs parce que chez vous il n'y a pas de chômage.
—Votre passé est bien triste, mon amie.
—C'est le passé de toutes ou de presque toutes, allez! Vous êtes toujours résolue à…
—Toujours! Comme je ne puis pas être une très habile couturière, nous travaillerons ensemble à des travaux de confection, si vous le voulez bien.
—Soit, à nous deux, nous pourrons peut-être ne pas être trop malheureuses. D'ailleurs je tiens à ne pas vous quitter si vous jouez au jeu dangereux de petite ouvrière.
—Encore, mon amie!… Voilà mon appoint dans notre maison de commerce.
Ce disant, Simone vida sur la table le contenu de sa bourse à mailles d'argent. Elle poussa du doigt les pièces d'or vers l'Embaumée, comptant:
—Cent…deux cents…trois cents…quatre cents… quatre cent cinquante. Nous sommes riches!
—Riches! Quand nous aurons acheté de quoi vous meubler une toute petite chambre sur mon carré, il vous restera bien cent cinquante francs!
—Bast, c'est suffisant pour attendre le travail, ma petite l'Embaumée. Et appelez-moi Simone, Simone, tout court, sans mademoiselle. Ne sommes-nous pas des amies d'atelier?