IX

Simone, distraite d'abord par l'étrange douceur de sa nouvelle vie, commençait à regretter les distractions de l'usine Gosselet. Pas un trapèze en ce couvent! Toutes les sœurs s'ingéniaient pourtant à rendre sa captivité moins rude. Elle trouvait à sa place, au réfectoire, des petits billets d'amies inconnues lui proposant d'extraordinaires amitiés en Dieu. A la chapelle, son livre de messe se bourrait d'images historiées de colombes, les becs enlacés au pied d'une croix, ou d'agneaux cravatés de rose couchés près du Pasteur divin.

Les sœurs cuisinières lui mitonnaient des petits plats qu'elle partageait avec Paule de P…, la petite Parisienne toujours résignée, toujours partagée aussi, entre ses deux amours: Gontran et Jésus.

Cédant aux instances de sœur Marie-Thérèse, elle avait fait l'aveu de ses fautes à l'aumônier de la communauté, un bon vieux curé de province mis aux invalides en ce couvent de femmes, choyé et dorloté par toutes les sœurs converses. Le prêtre avait entendu ses confidences, somnolent, et lui avait donné l'absolution sans lui faire de prône sur l'obéissance que doivent les jeunes filles à leurs parents, représentants de Dieu dans la famille, comme les vicaires de Jésus sont ses mandataires de par le monde.

Le vieux curé n'était pas aussi sourd que sœur Écoute, mais sa religion fort peu compliquée n'était pas du goût des grandes amoureuses du Sacré-Cœur qui se torturaient, deux fois l'an, en de subtils examens de conscience, aux pieds de dominicains prêcheurs de retraites. Quand les pauvres filles lui soufflaient derrière leur voile noir: «Ah! mon père, je suis une grande pécheresse», il répondait: «Bien, mon enfant!»—«Hier, à l'office, je me suis surprise en distraction volontaire. Cette distraction a duré deux ou trois minutes. Plutôt trois que deux, mon père!—Bien, mon enfant!—Mon père, il m'a semblé que je luttais contre une mauvaise pensée. Je ne l'ai peut-être pas repoussée assez énergiquement!—Bien, mon enfant!»

Ce curé Tant-Mieux était exaspérant, il ne savait pas imaginer les pénitences délicieuses: longues prières sur le carreau de la cellule ou privation du Corps de l'Aimé Très Saint. Ses pénitentes, désireuses de souffrir quand même, devaient prétexter des migraines pour ne pas prendre part aux banquets spirituels, à la commune union dont elles se jugeaient indignes de savourer les douceurs ineffables.

* * * * *

Peu de jours après son entrée au couvent, Simone fut mandée au parloir par M. Gosselet.

Le fabricant de poupées se montra conciliant, proposa à Simonette, à sa petite Simonette, de l'emmener bien vite si elle voulait lui promettre d'oublier.

—Père, je vous mentirais, si je vous faisais semblable promesse. Je l'aime… je l'aime, je ne pense qu'à lui… Je vis avec lui… Sa pensée m'est toujours présente et me soutient…

L'Auvergnat se retira, désespéré, ne comprenant rien à l'amour de sa fille pour un gueux… un gueux!

Comme elle gagnait sa chambre à travers le long couloir mal éclairé, pour écrire à André le bulletin quotidien d'amour qu'ils liraient plus tard, tête contre tête, en une trêve de baisers, Simone fut arrêtée dans l'escalier par une jeune fille qui portait le costume des domestiques.

—Mademoiselle Simone!

—Madame!

—Je voudrais vous parler de quelqu'un qui vous est cher.

—Vous!

—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais depuis hier seulement.

Un frôlement de robe à l'étage supérieur mit en fuite la petite domestique qui descendit les degrés en toute hâte.

Simone, étonnée, s'enferma en sa cellule et écrivit:

«Mon aimé,

«Je ne sais pourquoi je suis si gaie après une entrevue avec bon papa Gosselet, entrevue où j'ai pleuré de le voir triste, amaigri. Il m'a dit que je voulais sa mort. Notre bonheur peut-il nuire à sa santé? Cela n'est pas possible, n'est-ce pas?

«Je ne sais pourquoi ma cellule est moins nue, presque agréable. Le grand Christ de plâtre qui me faisait peur semble aujourd'hui me sourire sous sa couronne d'épines: tu sais que ma religion n'est pas une religion d'épouvante et de terreur.

«J'avais grand besoin d'espérer, ma retraite en ce couvent avait presque ébranlé ma foi dans les temps où nous nous aimerons. Toutes ces femmes, qui souhaitent la mort comme le souverain bien, me gagnaient peu à peu à l'ennui, à l'écœurement de tout.

«Un ange est venu me réconforter, non dans ma cellule (jaloux!) mais dans l'escalier de service. Cet ange m'a semblé avoir une bosse dans le dos (ses ailes repliées sans doute). Il portait l'humble habit des domestiques, des petites domestiques qui deviennent plus tard des sœurs converses, et qui s'occupent du ménage de Jésus. Cet ange—il avait de jolis yeux—m'a dit:

«—Moi que vous ne connaissez pas et qui vous connais, je voudrais vous parler de celui qui vous est cher.

«A ce langage presque biblique, mais assez clair, j'ai reconnu que l'envoyé possédait le secret de la Rose du Liban qui languit en l'attente du Bien-Aimé! J'apprends, ici, quelques versets du Cantique des Cantiques que je te réciterai plus tard. Ah! le joli livre d'amour!

«Bref, je pense avoir un second entretien avec la petite domestique. En attendant ses révélations, je dois assister demain matin à une prise d'habit.

«On dit la nouvelle fiancée de Jésus fort jolie, ce qui est rare.

«Moi je suis à toi, mon aimé.

«Simone GOSSELET»

* * * * *

Quand Simone et Paule prirent place, le lendemain, dans une tribune aménagée presque sous la voûte de la chapelle, la fiancée de Jésus, vêtue de blanc, venait de faire son entrée, suivie de sœur Marie-Thérèse et de l'économe, tapotant du plat de la main les plis de la jupe, garant la traîne du heurt des stalles de bois.

Tache lumineuse dans les agenouillements noirs des sœurs prosternées, vêtue de satin à reflets, coiffée de cheveux blonds à reflets, la jeune fille s'agenouilla sur un prie-Dieu, derrière la grille, pendant que le prêtre récitait l'Introït.

Ses compagnes lui souriaient, envieuses de joies autrefois savourées.
Elle, le front incliné, pleurait en l'attente de l'Union.

Du haut de leur observatoire, les deux petites amoureuses croyaient assister à une féerie. Elles pouvaient voir, de l'autre côté de la grille drapée de noir qui sépare la chapelle du couvent de la chapelle des étrangers, le prêtre si vieux qu'il semblait coiffé d'argent, vêtu d'une chape merveilleusement filigranée portant en relief un triangle de clinquants lumineux, les bras levés en des envolements de manches évocatrices.

Le sanctuaire où il officiait était ornementé d'ors blonds.

L'autel à colonnettes de marbre, grêles, se détachait blanc sur une fresque où Jésus vêtu d'une robe rose offrait son cœur pourpre à une bienheureuse au visage de trépassée. Des lis blancs frais cueillis se dressaient derrière les fioritures des candélabres à lis de cuivre jaune. En des ostensoirs aux lumières d'or épandues en rayons, des améthystes, des émeraudes, piquaient des clartés violettes et vertes. Des fleurs de soie blanche s'enlaçaient sur la trame de mousseline de l'antependium. Sur leurs socles de bois revêtus de dentelles, des statues de saintes et de saints, les mains jointes sur la poitrine, ou une palme en main, les yeux levés au Ciel, entrevoyaient le Paradis en une béatifique extase.

Le prêtre monta en chaire, se recueillit, agenouillé de telle sorte que l'on ne voyait de son corps d'homme que les blancs du surplis, des mains, des cheveux, puis il se redressa, fit le signe de la croix, se pencha sur la rampe de velours rouge et dit d'une voix douce:

—Viens à moi, ma bien-aimée, renonce à ton père, à ta mère et suis-moi.

Involontairement la fiancée de Jésus leva la tête, tressaillant à l'appel; et elle écouta bercée par les paroles musicales, goûtant les prémices de l'hymen, espérant encore des joies meilleures.

Le vieux prêtre développait le texte d'amour avec des inflexions de voix bizarres, cassées, éteintes qui attristaient. Il représentait un Jésus humilié, abreuvé d'outrages, et les plus vieilles religieuses,—sœur Écoute, elle-même,—pleuraient en des hochements de voiles noirs.

Le sermon achevé, la blonde jeune fille s'étendit sur les dalles, maculant sa belle robe aux reflets de moire.

On l'ensevelit sous le drap mortuaire barré d'une croix d'argent.

Quatre cierges furent allumés aux quatre coins de sa couche et le choeur chanta sa mort.

De profundis clamavi…!

Morte pour le monde, elle demanda à Dieu, en échange de sa vie, des grâces qui lui furent accordées. Tous les petits placets déposés en son corsage par ses amies furent exaucés.

Enfin elle se leva, toute rouge, quitta la chapelle pour offrir à Dieu, en dernier sacrifice, la parure de ses cheveux blonds, puis apparut, vêtue comme les religieuses ses sœurs, le front ceint du voile blanc des novices.

Modeste, les yeux baissés, elle prit place au dernier rang de la communauté, pendant que les Visitandines entonnaient un triomphal Te Deum.

* * * * *

Après la cérémonie, Simone se promenait avec sa petite amie à travers les quinconces, songeant au jour béni où, vêtue de blanc, elle serait unie à l'aimé, elle aussi, l'aimé terrestre et palpable, ayant des lèvres chaudes et douces pour la communion des baisers.

Paule de P… lui récitait les vers enthousiastes que le grand jour de la vêture avait autrefois inspirés à une Visitandine, sœur Marie-Catherine.

—Écoutez, c'est intitulé le Crucifix. Toutes les sœurs en ont une copie dans leur livre de messe et, pieusement, elles récitent cette poésie après avoir dit chaque jour, l'office de la sainte Vierge:

LE CRUCIFIX

«Cache-le sur ton cœur… c'est moi qui te le donne
Ton époux sur la croix!
Mets tes lèvres d'enfant sur ce cœur qui pardonne
Sept fois septante fois.

D'autres pourront choisir, au matin de la vie,
Un fugitif amour!
Mais toi, petite sœur, ton Jésus te convie
A l'aurore du jour!

Contre ton cœur… il veut… au fond de ta poitrine,
T'appeler par ton nom!
L'entends-tu? C'est sa voix… Qu'elle est tendre et divine!
Il frappe à ta maison!

Bien-aimée, ouvre-moi! je t'aime…et je t'en prie.
Colombe de mon cœur!
Je suis l'Époux Jésus… O ma petite amie
Ouvre à ton Rédempteur!

Vois!… ils m'ont sur la croix étendu dans leur haine,
Les hommes que j'aimais.
Mais je viens sur ton cœur pour adoucir ma peine
Et pleurer leurs forfaits.

Nous pleurerons à deux! la peine est moins amère,
O ma petite sœur,
Et tu consoleras ton Époux et ton Frère,
Ton Christ et ton Seigneur.

Ah! oui… tu veux les voir ces étranges trophées,
Ces stigmates d'amour,
Tu veux mettre en mon cœur des plaintes étouffées:
Toute âme souffre un jour

Mais n'est-ce point bonheur, virginale colombe,
D'être avec son Époux?
Et n'ai-je point compris que ton âme succombe,
Que ton cœur est jaloux?

Moi! je ne veux savoir qu'une chose sur terre:
Et c'est mon crucifix!
C'est mon livre d'amour, c'est mon lit de prières,
C'est mon doux paradis!»

* * * * *

—Ah! que c'est beau, ces cœurs blessés! Avez-vous remarqué l'expression: C'est mon lit de prières!

—Oui, oui, mais que devient votre Gontran, en tout cela?

—Gontran, je suis certaine de l'épouser!

—Et par quel miracle?

—Nos sœurs, vous le savez, ont écrit leurs désirs sur de petits billets que la fiancée de Jésus a mis dans son corsage. Moi, j'ai glissé ma supplique dans cette charmante et originale boîte aux lettres. Jésus comble tous les vœux qui lui sont présentés de la sorte. Voulez-vous que je vous lise le brouillon de mon placet:

«O Jésus que j'aime tant, souffrez que j'épouse Gontran.»

—C'est en vers?

—Non, la consonnance n'est pas voulue. Me voilà rassurée et bien heureuse. Mère viendra bientôt me délivrer. Songez-vous toujours à vous évader?

—Toujours! Je pense même, je ne sais pourquoi, quitter le couvent avant peu.

—Que deviendrais-je, toute seule!

—Je vous enlève: laissez-vous faire, ma chère Paule.

—Jésus me viendra bien en aide.

—Soit, je vous laisse!

—Mais vous ne me dites pas adieu! Je vous aime comme j'aimerais une sœur.

—Ah! chère petite folle, laissez-moi aller un peu rêver dans mon cachot. Cette cérémonie m'a émue.

Un quart d'heure après, Simone introduisait en sa cellule la petite domestique qui lui avait promis de l'entretenir du Bien-aimé.

Mais on sonna presque immédiatement l'office du soir. La petite domestique se sauva disant:

—Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble; je vous raconterai tout plus tard. Prétextez une migraine pour ne pas aller à l'office; attendez-moi, prête à me suivre. J'ai combiné mon petit plan. Dans une heure, nous serons toutes les deux libres…

Oh! comme elle aurait voulu embrasser l'humble servante! Libre! Hors de ce couvent dont les murs l'oppressaient et où il lui semblait parfois qu'elle était véritablement morte. Elle pourrait enfin le revoir, lui parler, ou lui donner de ses nouvelles; il devait être malheureux et souffrir, car il ignorait sans doute ce qu'elle était devenue!

Agitée, fiévreuse (comptant les minutes aux pulsations de son cœur), Simone allait de la porte de sa cellule à la fenêtre, marchant sur la pointe du pied pour ne pas faire de bruit. A la fenêtre, elle regardait le ciel qui s'obscurcissait lentement, le crépuscule qui s'étendait pareil à un grand filet gris dans lequel quelques nuages brillaient encore comme des poissons d'argent. A la porte, elle collait son oreille au trou de la serrure et attendait, anxieuse, la respiration retenue, toute sa vie en suspens…

Enfin un presque imperceptible frôlement parvint à son oreille attentive; on s'arrêta devant sa cellule, on l'ouvrit avec précaution, et la petite domestique lui dit à mi-voix:

—J'ai la clef du tour. Venez! nous sommes libres.

Quand la cloche du couvent sonna le grand silence de la nuit, Simone babillait avec la boscotte, l'Embaumée, dans une chambrette de Montrouge.

[Illustration]

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DEUXIÈME PARTIE