V
Depuis une semaine déjà, Simone restait enfermée en sa chambre, ne voulant pas regagner l'usine de papa Gosselet, raccrochée à l'espoir d'avoir des nouvelles d'André.
Elle attendait le retour de l'Embaumée, partie à la recherche de travail, rêvant, écrivant à l'Aimé des lettres passionnées qui lui rendaient sa solitude plus triste.
Elle lui disait: «Comme c'est mal fait, le chemin de la vie, et dur à gravir.» Et pour ne pas l'attrister elle ajoutait: «Je ne me plains pas, mais je me débats sous des révoltes constantes.»
Elle lui écrivait encore:
«Si seulement c'était toi le Bon Dieu, dis? tu ne ferais pas de pauvres petites qui ont froid, des enfants qui ont faim, des vieux qui se tuent, ni un tas de malheureux qui ont mal de tout… Moi, je ne peux pas comprendre ça!…»
Puis son cœur gonflé s'épanchait en tendresses exquises:
«Oh! comme tout de même c'est là tout: aimer! Ça remplit mes journées, mes longues nuits, comme si mon âme tout le temps t'enveloppait, te caressait… Oh! comme c'est bon!… Dans mes pensées d'amour, je ne t'appelle jamais d'aucun nom; tu es Lui, Lui, le seul, celui que j'attends et que j'attendais depuis longtemps, celui pour qui j'ai dû être créée. Et pour toi, sans cesse exposé au danger, à la mort, je retrouve parfois des bouts de prières ardentes et douces comme en font ces religieuses au milieu desquelles j'étais, pour ce Lui bien-aimé et ineffable, céleste nourriture de leur âme, amant mystique de leur cœur… Prends-moi dans tes bras et embrasse-moi… Je t'aime!»
La petite bossue rentrait au logis le soir, toujours plus lasse, toujours plus attristée de ses courses inutiles à travers les ateliers. Elle disait ses ennuis, ses dégoûts, conseillait à son amie la résignation.
Simone répondait:
—Bast! Tout n'est pas perdu! Je réfléchirai… je verrai… je prendrai une décision demain ou après. D'ailleurs, il nous reste encore de l'argent.
Les têtes penchées sous l'abat-jour rose de la lampe, les petites amies rangeaient les pièces blanches par piles, les doigts emmêlés à la cueillette des gros sous sur le tapis de la table, semblables à deux vieilles avares heureuses de caresser les métaux précieux.
Le petit pécule diminuait vite, malgré l'économie de l'Embaumée qui, plus experte dans l'art de se servir de l'argent, avait été nommée trésorière de la communauté. La faiseuse de sourires avait cependant renoncé à l'une de ses plus coûteuses habitudes de luxe: elle oubliait d'épingler un bouquet de violettes à son corsage quand, le matin, elle descendait six étages, en savates, en camisole, les cheveux tout embrouillés, pour acheter le Petit Quotidien.
Elle était si curieuse, dès l'aube venue, de savoir si l'héroïne du feuilleton: Herminie l'Abandonnée, avait enfin triomphé de ses bourreaux, qu'elle arrivait parfois chez la libraire, bien avant la distribution du journal.
Herminie l'Abandonnée! Quelle jolie fille, pure, aimante, spirituelle, gaie! Elle promenait sa vertu de par le monde, comme une précieuse douzaine d'œufs. Elle savait arracher sa robe de mousseline des mains du petit vicomte sans y faire le moindre accroc! Elle buvait les poisons des Indiens comme d'autres ingurgitent des saladiers de vin chaud. Les coups de couteau n'égratignaient jamais sa charmante peau. Elle sortait d'une demi-douzaine de cercueils comme on sort d'armoires à double fond.
Son amoureux, le beau sculpteur de la Roche-Cassée, était sublime de générosité bébête, fort comme un Tartarin à doubles muscles, courageux comme d'Artagnan, artiste comme Michel-Ange, tout simplement! Doué de ces belles qualités, il courait le monde, lui aussi, à la recherche d'Herminie l'Abandonnée, mais avait grand soin d'arriver toujours trop tard, en carabinier d'Offenbach.
Herminie l'Abandonnée, feuilleton en six parties, par Oscar de Machin, était d'une cocasserie dangereuse pour les lecteurs atteints d'affections de la rate, ce qui n'empêchait pas l'Embaumée de verser son petit pleur sincère à tous les Oh! et les Ah! qui coûtaient un franc vingt-cinq centimes chaque aux actionnaires du Petit Quotidien.
Tous les matins, l'Embaumée racontait à son amie les malheurs de cette pauvre Herminie. Elle montrait le poing à Fripouillet, le faux policier, injuriait le méchant petit vicomte, appelait à la rescousse le beau Sylvain de la Roche-Cassée, empêtré dans quelque vilaine histoire de fausse-monnaie.
Simone souriait, indulgente, étonnée de voir son amie épouser si chaudement les querelles de personnages invraisemblables. Elle pensait confusément que manœuvriers et manœuvrières gaspillent leurs justes haines en maudissant les forts, les mauvais des romans ou des drames de cape et d'épée.
Il ne restait plus qu'un louis dans les caisses de la communauté quand la petite bossue rentra un soir au logis le teint rose, les cheveux défrisés, le corsage fleuri de violettes de Parme.
—Ouf! ça y est! ce que j'ai couru pour t'annoncer la bonne nouvelle!
—Tu m'as tutoyée, enfin!
—Puisque c'est fait, c'est fait. Je n'osais pas. Il me semble que nous serons plus amies qu'avant.
—Bien! Et ta bonne nouvelle?
—Une amie que j'ai rencontrée ce matin m'a conseillé de me présenter chez une couturière de la rue du Havre, madame… un drôle de nom!… madame Freudburg! au numéro 309. J'y vais et demande à la concierge à quel étage se trouve l'atelier de couture. Elle me grogne du fond de la loge: «Sonnez au troisième!»
«Arrivée sur le palier du troisième étage, je vois une grande plaque de cuivre sur une porte. Je m'approche, j'entends des rires derrière. J'ai été étonnée parce qu'on ne rit pas si fort que ça dans les ateliers de couture bien tenus. Enfin, je sonne. On ouvre.
«—Qu'est-ce que vous voulez, mademoiselle?
«—Je suis couturière, madame.
«—Ah! vous êtes couturière.
«C'était la patronne qui était venue m'ouvrir: une grande brune, trente ans, l'air pas trop comme il faut. Elle m'a lorgnée, examinée, puis, souriant:
«—Adressez-vous donc chez Mme Freudburg, en face.
«Comme elle poussait la porte, j'ai entendu:
«—Elle est très bonne pour la vieille, celle-là.
«Une douzaine de rires lui ont répondu dans les pièces voisines de l'antichambre.
«Chez Mme Freudburg où je sonne, c'est la patronne qui me reçoit: une vieille patronne qui, avec ses bandeaux gris et son serre-tête noir, ressemble aux bonnes femmes de ma province. Elle a, dans son visage de Vendredi-Saint, deux petits yeux piqués comme deux clous usés par la marche. Elle me regarde avec ses petits clous:
«—Vous avez sonné à côté?
«—Oui, madame.
«—Qu'avez-vous vu?
«—La patronne qui m'a conseillé…
«—C'est tout? Et vous veniez chez moi?
«—Je venais chez vous.
«—Vous savez qu'il faut travailler, ici?
«J'étais tout étonnée de l'accueil et j'allais m'en aller quand la vieille m'a fait asseoir et m'a donné tout de suite une jupe à ourler.
«Le travail achevé, elle a paru satisfaite et m'a dit:
«—Je vous donnerai trois francs cinquante par jour, cela est-il suffisant?
«—Oui, madame.
«—Et je vous augmenterai samedi prochain, si je suis contente de vous.
«Décidément, elle avait envie de me garder. J'étais joliment heureuse.
«Son atelier n'est pas gai.
«Elle a une vingtaine d'ouvrières, plutôt maladroites qu'habiles, occupées à la confection de toilettes simples en étoffe commune. Jamais d'essayage chez elle. Elle livre des vêtements à une société protestante, je crois. On bâille tout le temps. Les petites apprenties ont l'air d'écolières mises en pénitence.
«Dès que Mme Freudburg fait une remontrance à une des ouvrières, les autres soupirent: «Ah! ce qu'on s'amuse à côté!» Ça la fait taire tout de suite, la pauvre vieille.
«Ah! nous voilà sauvées! nous voilà sauvées! tu pourras attendre le retour de M. Bamberg, mon amie.»
—J'irai chez la bonne couturière, moi aussi.
—Chez celle où l'on rit?
—Non, chez celle où l'on bâille.
La soirée s'acheva en babillages et les deux petites amies burent deux tasses de café noir pour fêter la reprise du travail et aussi le bonheur d'Herminie l'Abandonnée qui venait d'épouser, le matin même, le beau peintre Sylvain de la Roche-Cassée.
Simone, un peu fatiguée, ne put se rendre, dès le lendemain, chez la vieille dame à serre-tête noir. Ce contre-temps lui valut de recevoir, à la première distribution, une lettre adressée à son amie l'Embaumée, mais qu'elle décacheta vite, ayant reconnu l'écriture d'André. Il lui disait:
«Chère Aimée,
«Je t'écris de la vallée du Cotto, une jolie petite vallée située à quelques kilomètres de Kana, la ville où est né Béhanzin (Laisse-moi te dire tu: il m'est si doux de te parler comme au temps où nous devisions sous la bonne garde du petit Amour en plâtre qui a son socle sous les lilas).
«Je ne suis plus dans le parc, si bien ratissé de bon papa Gosselet. De l'autre côté du ruisseau qui nous sépare du camp de sa Majesté s'étagent de formidables batteries, des retranchements, des abris que nous enlèverons à la baïonnette dès que cela pourra être agréable au colonel Dodds qui aime tant sa légion étrangère!
«Nous autres, les légionnaires, nous sommes de toutes les fêtes. Nous nous battons à la diable et de telle sorte que les perfectionnements des armes modernes semblent ne pas devoir être d'une grande utilité en face d'un ennemi tel que nous.
«Les Dahoméens sont bien armés et ne se sauvent pas du tout comme on l'avait fait espérer aux bonnes têtes qui nous fabriquent des lois. La guerre au Dahomey! Bast! une chasse au lapin. Le lapin se défend. Je crois même que c'est lui qui a commencé.
«C'est lui qui a commencé puisque je suis arrivé ici juste à temps pour franchir la frontière dahoméenne, juste à temps, aussi, pour prendre part au combat de Dogba où nous nous sommes tous distingués—y compris les amazones.
«Battues, les troupes de Béhanzin s'étaient retranchées derrière un petit ruisseau, le Zou. C'est la légion étrangère qui, la première, a eu l'honneur d'aborder l'ennemi. Nous avons, je crois, fait plus de la moitié de la besogne puisque les troupes composées d'éléments européens n'ont eu qu'à passer sur le pont que nous avions enlevé de haute lutte. Quelques amis ont été blessés près de moi qui n'ai reçu qu'un joli petit coup de crosse asséné par une amazone.
«Comment sont les amazones? Très jolies, ma petite Parisienne. Sois jalouse! Toutefois je ne crois pas que l'on puisse baptiser: frimousse ce qui leur sert de visage. Elles ont une figure accidentée de creux et de bosses comme leur sacré pays. (Je dis sacré pour te prouver que je suis déjà un très vieux brisquard). Mais elles ont un torse agréablement bosselé puisque je parle bosse. Elles font hou! hou! espérant nous intimider comme de simples petit Chaperon-Rouge. On a beau dire qu'elles se battent en guerriers, elles nous griffent et nous mordent le nez, si bien que quelques épisodes de nos combats ressemblent à des scènes de ménage ouvrier ou tout simplement bourgeois.
«Elles se coiffent de petites capotes qui ne viennent pas de la rue de la Paix, mais qui sont d'un effet très belliqueux sur leurs faces amaigries et bronzées. Ce sont des semblants de petits bonnets de feutre ornés d'oreillettes de poils et de grands yeux jaunes. Tigresses, elles semblent casquées de têtes de chat.
«Mon voisin de bivouac a fait main basse sur le couvre-chef d'une de ses ennemies. Il a rangé ce colifichet tout au fond de son sac, sans doute pour en faire cadeau à quelque Aimée. Il y a un peu de sang au fond de la coiffe et aussi une petite déchirure dans l'étoffe par où a passé la balle d'un fusil Lebel.
«Tu ne trouveras rien de semblable dans ta corbeille de noce, ma chérie. Le rouge, si rouge il y a, sera le rouge tout neuf d'un bout de ruban gagné avec peine. Je ne puis pas me distinguer dans mon entourage de braves gens qui se font tuer le plus simplement du monde. Je compte sur quelque mission particulièrement difficile d'où je reviendrai ton mari ou ne reviendrai pas.
«Pardon, mignonne, de faire pleurer tes grands yeux! Ma lettre était si gaie jusque-là. J'ai peur, vois-tu, peur non de la mort, peur de ne plus pouvoir te redire combien tu es aimée. Mais je me sens protégé par le bon petit dieu de plâtre qui lance des flèches.
«Si je mourais… Je n'achève pas et j'embrasse ton front pieusement, dévotement. J'embrasse aussi notre bonne petite amie l'Embaumée.
«Je t'aime et te reviendrai, mon Aimée! Je t'embrasse, mais de si loin, je t'embrasse chaque soir, en arrivant à l'étape. Si tu savais ce que je donnerais pour un seul baiser; et toi?
«Conserve mon cœur.
«André Bamberg,
de la Légion étrangère.
«P.-S. D'autres amoureux se reposent à côté de moi, de notre marche périlleuse, en écrivant aux jolies filles laissées au pays de France. Ils leur demandent: «M'aimes-tu encore?» Je les plains de tout mon cœur. Ah! s'ils avaient une Simone aimée, comme ils douteraient peu!
«Sois bonne pour papa Gosselet, mon amie, il a raison de défendre son argent… Au revoir. Je t'aime. Veux-tu m'embrasser?
«A toi.
«A. B.»
—M. Bamberg embrasse sa bonne petite amie l'Embaumée, dit Simone à la petite bossue revenue de l'atelier.
L'Embaumée rougit.
—Il t'a écrit?
—Une longue lettre qui m'attriste. Il joue sa vie là-bas. Elles vont l'assassiner dans quelque embuscade.
—Qui, elles?
—Les amazones.
—Oh! il parle des amazones. Je puis voir la lettre?
—Mais certainement.
L'Embaumée lut la lettre à haute voix pendant que Simone rêvait, évoquant la petite vallée où André campait dans la brousse, en l'attente d'un combat où il pouvait être tué.
Elle pensa tout haut:
—Enfin, pourquoi cette guerre?
—Moi, je ne sais pas.
—Il est singulier que nos maris, nos fiancés aillent à la mort sans que nous sachions pourquoi, nous, femmes.
—Ça, c'est de la politique. C'est très difficile à comprendre cette machine-là. Papa disait qu'en France il n'y a pas plus de deux ou trois hommes qui savent pourquoi on se bat quand on déclare une guerre.
Simone dit:
—C'est un peu un héros, mon pauvre aimé. Il accomplit des choses extraordinaires. Et quand je pense qu'il n'avait qu'à me prendre, à m'aimer beaucoup jusqu'au jour de la grande réconciliation avec papa Gosselet…
Enfin sa lettre me rend courageuse. Je serai une bonne petite ouvrière toute simple, toute franche. Les propos des hommes grossiers me feront sourire, à peine, au lieu de m'indigner, comme autrefois. Ce sera ma guerre et je suis bien certaine d'en revenir saine et sauve. D'ailleurs, si les amazones n'étaient pas plus à craindre que les très vieux messieurs et les inspecteurs à plastrons rehaussés d'or, je ne craindrais pas tant pour la vie d'André. Demain nous irons toutes deux chez la vieille où l'on bâille…
—Tu n'iras pas.
—Et pourquoi, mademoiselle?
—La lettre de M. Bamberg m'a fait oublier de te raconter que l'atelier où l'on rit est supprimé. Écoute et tu verras que tu ne peux pas aller travailler rue du Havre. Pour moi, c'est bien différent. Tout le monde sait bien que je suis bossue et que…
—Taratata! tout le monde sait que tu as un brave petit cœur toujours prêt à se dévouer.
—Ce matin, chez la protestante, ma voisine d'atelier me dit à l'oreille: «Vous n'avez pas voulu entrer dans la boîte?—Quelle boîte que je lui fais!—La boîte à côté!»—J'avais l'air si bête qu'elle m'a expliqué pourquoi on s'amuse tant dans ce drôle d'atelier.
Il y a trois couturières établies au n° 309 de la rue du Havre. C'est chez la belle patronne brune qu'on travaille le moins et qu'on gagne le plus. Les ouvrières y touchent des six francs par jour et elles n'ont qu'à croquer des bonbons, à boire des liqueurs très chères avec des messieurs venus pour causer. Elles chantent, elles se font des niches ou dansent autour de deux mannequins en carton supportant une robe bleue et une robe rose, des robes commencées depuis six mois et qui ne seront jamais achevées.
Quand une cliente se présente, les ouvrières sautent sur un bout de chiffon grand comme ça et font mine de coudre. Quand la dame est partie—sans avoir fait de commande—elles envoient tout ballader et rigolent.
A l'heure du déjeuner, la patronne les lâche pour ne pas éveiller les soupçons de la police. Elles descendent par bandes, sans mettre leurs chapeaux et vont flâner devant les étalages des bijoutiers. Elles portent toutes un ruban mauve épingle au corsage: c'est l'insigne de la maison. Naturellement, les jeunes gens qui s'amusent n'hésitent pas à leur offrir à déjeuner. C'est du propre!
—Les parents qui envoient leurs filles dans cet atelier savent ce qui s'y passe?
—Non. Ils n'ont pas le temps de s'occuper de ces choses-là. Ça les étonne quand la gamine, qui gagnait quarante sous par jour avant d'entrer chez cette couturière, arrive à la maison avec des semaines de quarante francs, mais comme ils en profitent, ils ne songent pas à douter de la pauvre petite qui assure «avoir tant travaillé aux heures de veillée.»
Ma voisine achevait de m'expliquer ce qu'était la «boîte», quand on a sonné à la porte.
—Entrez, dit la vieille.
Nous levons toutes la tête, naturellement, et nous voyons un monsieur en redingote, ceint d'une écharpe, accompagné de deux hommes vêtus de sales habits.
L'un de ces deux dit:
—C'est la police!
—Que personne ne sorte, ajoute le commissaire. Les jeunes filles mineures qui sont ici vont être emmenées au dépôt où leurs parents pourront les réclamer…
Au dépôt! Nous ne comprenions pas.
Une petite apprentie, qui a bien douze ans, court se jeter aux pieds du commissaire criant:
«—Ah! Monsieur, laissez-moi partir, laissez-moi partir.»
La patronne qui cousait se lève, toute raide, toute pâle. Les ouvrières ont des crises de nerfs ou marchent à quatre pattes sous les tables, pendant que toutes les apprenties hurlent à l'unisson.
La vieille protestante veut, de ses doigts tremblants, mettre à la porte les hommes de la police. Elle bégaye:
—Vous vous trompez, messieurs, messieurs!
—Madame, des plaintes nombreuses… assure le commissaire.
—Mais, monsieur, il y a d'autres ateliers dans la maison. En face, par exemple!
—En face! Je suis bien ici chez Mme H…?
—Non, monsieur, non, monsieur, dit la patronne, toute joyeuse, vous êtes chez Mme Freudburg, chez moi. Je vais vous montrer mes en-têtes de lettres, mes factures et aussi mes quittances de loyer, si vous voulez.
—Je regrette de vous avoir «dérangée», madame. Confusion… regrettable confusion!
Les policiers partis, Mme Freudburg nous dit, grave comme un curé au prône:
—Vous voyez que rires et chansons vont conduire les pauvres filles en prison. La paix est aux humbles.
—On a arrêté les ouvrières? demanda Simone.
—Non, elles ont filé, prévenues par le concierge. Quand la police a pu pénétrer dans l'atelier, elle n'a trouvé que les robes bleue et rose accrochées aux mannequins.
Maintenant la maison a mauvaise renommée dans le quartier et je ne veux pas que tu viennes avec moi. Je ne veux pas pour ton fiancé…»