V
M. Gosselet ne parut pas à l'usine le lendemain matin du jour où il surprit Simone tendant ses lèvres à André Bamberg.
Levé dès l'aube après avoir passé une nuit sans sommeil, il entra solennellement dans la chambre de Mme Gosselet, avança un fauteuil près de son lit, et s'entretint plus d'une heure avec elle.
Il ne prit pas son café au lait, ce qui ne lui était encore jamais arrivé de sa vie, et se dirigea, à pied, vers la station voisine, où il demanda un billet pour Paris.
Le jardinier Tant-Seulement remarquant les vêtements en désordre de son maître, son attitude soucieuse et presque embarrassée au moment où il sortait du parc, murmura, malin: «Voilà le patron qui va retrouver des connaissances, on dirait qu'il n'a pas dormi. Ah! ces riches, ça se paye des noces à casser les assiettes.»
Simone qui avait veillé toute la nuit, empaquetant des bibelots, bouleversant des piles de linge, se coucha au petit jour, après avoir soudain réfléchi qu'elle ne pouvait prendre la fuite qu'à condition de ne rien emporter de la maison paternelle.
Elle se blottit, frileuse, dans un fouillis de dentelles, et ferma les yeux, voulant dormir pour arriver vite à l'heure tant désirée où elle serait seule avec lui dans leur premier appartement: une vilaine boîte soubresautant, remorquée par quelque cheval moribond;—dans leur premier nid: un fiacre!
Elle compta jusqu'à mille, se récita un poème de Musset, espérant vaincre l'insomnie; rien n'y fit. Ses grands yeux s'ouvraient sans cesse, fiévreux, ses menottes fourrageaient dans les oreillers, ses lèvres disaient: «André, André!»
Brusquement elle se leva, repoussant d'un coup de genou draps et couvertures, et s'assit en chemise devant son secrétaire.
Le poing enfoncé dans le petit toupet de cheveux bruns qui donnait à sa physionomie une piquante espièglerie de clown, elle écrivit:
«Bon papa Jean-Marie,
«Je pars avec André Bamberg. C'est moi qui l'enlève. C'est très mal, très mal, mais c'est, je crois, la meilleure manière de vous prouver combien je l'aime. Vous n'auriez jamais consenti, bon papa, à me le donner pour mari: je le prends. Pardonnez-moi! pardonnez-moi!
«J'ai hésité longtemps à vous quitter, vous avez toujours été si bon pour votre Momone qui pleure en vous écrivant, mais l'accueil fait au candidat de maman m'a prouvé que vous ne céderiez que contre un nombre respectable de billets bleus. Je ne veux pas être achetée.
«Vous désirez un gendre riche pour qu'il puisse entourer de gâteries votre fille chérie, je le sais bien. Si je prends un mari pauvre, moi, c'est pour qu'il me doive tout, et me le témoigne. Je fais mon bonheur. Vous me pardonnerez d'assurer mon avenir contre votre volonté.
«Je ne suis pas une petite fille romanesque, vous le savez bien, je suis
pratique. Affaires de cœur d'abord, affaires d'argent… ensuite.
N'êtes-vous pas là pour remplir ma bourse quand elle sera vide, papa
Jean-Marie?
«Ce que j'aime en lui, voyez-vous, c'est qu'il n'osait pas demander ma main.
«Je suis de celles qui valent mieux que leur dot et je le prouve en me donnant à celui que j'aime.
«Consolez maman! consolez maman! Quand vous le voudrez, nous vous reviendrons tous deux, André et moi, résolus à vous faire oublier les mauvais jours où vous aurez pleuré l'absente.
«Je ne connais rien aux affaires, papa Jean-Marie, mais il me semble que: Gosselet, Bamberg et Cie, cela formerait une raison sociale sonnant divinement bien à l'oreille. Songez qu'il est très instruit, mon mari, et aussi très ingénieux; c'est vous qui me l'avez dit, père.
«Et plus tard, il m'aimerait tant qu'il finirait peut-être par épingler un ruban à sa boutonnière. Il inventerait quelque chose. Tout est possible aux amoureux, vous le voyez bien, puisque je vous quitte, moi qui vous aime.
«Bon papa, bon papa, vous m'avez fait éduquer en brave petit homme, vous me pardonnerez de savoir prendre une décision énergique.
«Je vous embrasse bien tendrement et bien longuement pour le temps où je ne vous aurai pas. Envoyez-moi votre pardon aux initiales: A.M. Bureau central, Poste restante, et nous reviendrons vite, vite, vous faire tout oublier.
«Simonette.»
La lettre achevée, elle put dormir, souriante, jusqu'au qu'au moment où
Jenny, la femme de chambre de Mme Gosselet, vint heurter à la porte.
—Mademoiselle! il est midi… le déjeuner est servi… Monsieur et madame sont inquiets.
—Je descends, Jenny.
Les cheveux tordus, le visage lavé à grande eau—jamais il n'y eut sur la toilette de Simone le plus petit flacon de parfum, la plus minuscule boîte de poudre de riz,—vêtue d'un peignoir blanc rayé de rose, la fille de M. Gosselet fit son entrée dans la salle à manger, portant la main droite à la hauteur de l'oreille, la main gauche ouverte, paume en avant, le long de la cuisse.
Madame Gosselet pivota brusquement sur sa chaise:
—Quelles manières, mademoiselle Dumanet! Puis quel sans-gêne! descendre en peignoir!
Dans la position du soldat sans armes devant son supérieur, Simone attendait un bon sourire de papa Jean-Marie excusant son espièglerie, mais le fabricant de poupées, dissimulé derrière un journal qu'il tenait grand ouvert, les bras tendus, semblait ne prêter aucune attention à ce qui se passait autour de lui.
Le mutisme de son mari encouragea Mme Gosselet à commencer ses doléances quotidiennes sur l'éducation déplorable donnée à sa fille et les non moins déplorables faiblesses du fabricant de poupées.
Simone, les lèvres délicieusement troussées en moue, courut vers papa Jean-Marie et, penchant sa frimousse boudeuse par-dessus le journal tendu:
—Nous sommes donc brouillés, père! Vous vous liguez avec maman pour me corriger de mes excentricités… Allons! puisque tout le monde m'en veut—je ne sais pourquoi—je vais me tenir bien sage dans mon assiette.
«Jenny, passez-moi donc une serviette autour du cou, je pourrais salir ma robe. Mais, Jenny, c'est très sérieux, je vous l'assure… surtout ne me faites pas de cornes dans le dos.»
Ces plaisanteries ne déridaient pas M. Gosselet. Mme Gosselet tenait sa cuiller comme un sceptre, hautaine, dédaigneuse, les yeux levés au ciel en guise de protestation.
—Mais vous ne mangez pas, père, vous êtes souffrant?
—Moi, non! Je lis un article très intéressant.
—Plus intéressant que notre conversation, mon cher?
—Quelle conversation? Vous ne dites rien, ma toute bonne.
—Que dire entre une jeune fille—ma fille—qui fait parade de ses manières de corps de garde et un mari… mais à votre fantaisie. Je me lasse, enfin, de répéter sans cesse les mêmes choses.
—Moi, dans tout cela, j'ai l'air d'avoir commis un gros, gros crime… dit Simone d'un ton enjoué. On dirait que le cadavre est caché sous la table.
Puis la main posée sur le bras du fabricant de poupées:
—Père, votre visage est fatigué. Vous n'avez pas dormi?
—Moi, pas fatigué… Je lis un article très intéressant.
—Vous avez perdu quelque somme importante, vous avez besoin d'argent, mon cher?
—Besoin d'argent! Non!… Vous pouvez être tranquille pour votre petit égoïsme, ma toute bonne.
Sa serviette lancée sur la table, Simone se leva et prenant la tête de papa Jean-Marie entre ses mains, en un geste qui lui était familier:
—Je veux savoir ce qui vous cause du chagrin. D'abord, je vous embrasse pour faire la paix.
Comme il se défendait, baissant le front, les sourcils dessinant une ligne de poils gris hérissés:
—Alors, je suis coupable et c'est grave!
—Je te dis que je lis un article très intéressant.
—Bien, père, je vous laisse.
Le déjeuner s'acheva rapidement en un cliquetis solennel de fourchettes et de vaisselle remuées, madame Gosselet souriant de la brouille survenue entre le fabricant de poupées et sa fille, Simone inquiète du silence de son père, M. Gosselet plongé tout entier dans la lecture de l'article très intéressant.
Deux heures après, le fabricant de poupées se promenait, songeur, dans la grande allée du parc quand un roulement de voiture l'attira vers la grille d'honneur ornementée de petits amours dorés. Il entendit:
—Attendez, monsieur le cocher, on viendra vous payer.
M. Gosselet aperçut l'Embaumée descendant d'un fiacre fermé qui stationnait sur le trottoir, près de la petite porte de service du parc, à quatre ou cinq mètres de la grille.
Peu après, le petit Bamberg vint parler bas au cocher et lui tendit une pièce de monnaie.
—A sept heures moins cinq je serai là, bourgeois, fit le cocher.
Et jugeant, sans doute, que la course de Paris à l'usine avait été trop dure pour qu'il exigeât de nouveaux efforts de Cocotte, il suspendit au cou de sa bête une musette remplie d'avoine et se mit à frotter d'une peau de daim les cuivres du harnais.
Le fabricant de poupées se dirigea vers Tant-Seulement qui parait de plantes nouvellement fleuries une mosaïque éclatante de couleurs comme un tapis d'Orient.
—Va à l'usine, mon garçon, et prie M. Firmin de se rendre ici où je l'attends.
Le père Firmin arriva peu après, tout souriant:
—Je vous croyais malade, patron. On ne vous a pas vu à l'usine, ce matin.
—Des affaires!… Dis donc, mon vieux Firmin, veux-tu m'aider à jouer un bon tour.
—Dame oui! si l'honneur est sauf!
—Tu vois ce fiacre?
—C'est un jaune. Le cocher a un chapeau blanc. C'est une roulante de l'Urbaine.
—Ce fiacre, à sept heures précises, doit venir prendre ici le petit Bamberg et une jolie femme. Je veux que l'ingénieur manque son rendez-vous.
—Comment! le petit Bamberg! Il n'a pas seulement une seule maîtresse dans l'usine…
—Il cache son jeu, le sournois! Tu retarderas, sans qu'il s'en aperçoive, la grande pendule d'une demi-heure.
—Alors vous voulez la lui souffler, couquinos!
—Comme tu dis. Silence, hein!
—C'est entendu!
Se frottant les mains, dansant la bourrée, le père Firmin répétait Couquinos! couquinos! (coquin, coquin). Un Auvergnat jouant un bon tour à un Parisien, cela égaudissait son âme de fouchtra dédaigné autrefois par les cuisinières alors que des gringalets de rien du tout avaient tout de suite bataille gagnée.
Le contre-maître parti, M. Gosselet ouvrit la porte de service et monta dans le fiacre jaune.
—Où faut-il vous conduire, bourgeois?
—A Paris. Je vous prends à l'heure.
—A l'heure? Peux pas!
—Pourquoi?
—Faut que je revienne dans cette rue, ce soir, à sept heures précises, bourgeois!
—Je le sais pardieu bien. Mon gendre doit emmener sa femme à la gare. Mais comme il ne peut sortir, j'accompagnerai madame moi-même. Nous serons de retour avant sept heures! Allez!
—Mais où?
—Rue Denfert-Rochereau.
* * * * *
A six heures, Simone qui venait d'exécuter une demi-douzaine de sauts périlleux monta dans sa chambre et endossa par-dessus son costume de gymnastique un manteau de drap bleu cloué de cabochons. Elle voulait faire à l'aimé la bonne surprise de fuir avec lui vêtue comme aux heures de nocturnes entrevues.
En petite fille pratique, elle glissa en une pochette de sa tunique une petite bourse à mailles d'argent gonflée d'or, puis posa en un vide-poche la lettre adressée à papa Jean-Marie et descendit dans le parc un livre à la main.
Elle se dirigea vers la grande allée, de l'air le plus naturel du monde, sentant son cœur se serrer d'une angoisse délicieuse, à mesure qu'elle approchait de l'endroit où André devait l'attendre. De temps en temps, elle s'arrêtait pour écouter si personne ne la suivait, et d'un coup d'œil rapide, elle passait le parc en revue. Tout y était tranquille comme à l'ordinaire, plongé dans le même silence et la même tristesse. Le jour baissait brusquement, des nuages d'un gris sale, pareils à des paquets de linges mouillés, pendaient au-dessus de l'usine, le vent humide qui soufflait dans les marronniers annonçait la pluie.
Comme elle hésitait à se diriger tout de suite vers la petite porte pour voir si le fiacre attendait, un bruit de ferrailles remuées sur le pavé de la rue lui fit jeter son livre sur un banc et courir vers la grille au risque d'éveiller les soupçons de Tant-Seulement.
Le cocher, rênes en mains, semblait prêt à partir au moindre signal. Derrière la glace, elle crut apercevoir André lui faisant signe, de la main, de venir à lui. Vite elle courut vers la voiture, ouvrit la portière et tendit les bras.
—Oh! mon aimé… oh!… mon père!
La rosse, martelant le pavé des quatre fers, partit au galop en un gémissement de la lourde caisse jaune tremblant de tous ses ais.
—Oh! mon père, je l'aime tant. Je ne suis pas une mauvaise fille. Mais vous ne me l'auriez jamais donné et j'ai voulu le prendre!
—Gueuse! gueuse! Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, le sorcier, pour que tu salisses mon nom, misérable! Toi… au couvent, lui… à la porte de l'usine. Ah! il en veut aux gros sous de son patron…? Il crevait de faim quand je l'ai pris à mon service, j'ai dû lui payer des vêtements pour qu'il n'entre pas chez moi en voyou. Et il veut m'enlever ma fille? Me voilà récompensé! Ah, petit intriguant d'Allemand, voleur de filles, voleur, voleur…!
Simone pleurait silencieusement derrière le masque blanc de son mouchoir.
Elle dit d'une voix très douce:
—Il n'est pas Allemand, père, il est Suisse.
—Si tu étais une Gosselet, tu aurais compris son manège, tu n'aurais pas donné dans le panneau, grosse bête… Ah! le filou! Ah! le coquin!… Tu as du sang de Parisienne dans les veines!… Il t'a fait les yeux doux… Il t'a dit qu'il t'aimait bien!… Deux cent mille francs de dot: il n'est pas difficile! Il a dû prendre des petits airs désintéressés: «Jamais je n'oserai demander votre main, Mademoiselle.» Il savait bien ce qui attendait sa demande en mariage… Ah! Ah! le petit Bamberg, mon gendre! J'aurais tellement ri que je n'aurais pas eu le courage de le mettre à la porte. Mais, toi, toi si crédule, si bête! Pas la peine d'apprendre dans tant de livres, alors… Chez moi, chez moi, en Auvergne, une paysanne n'épouse son fiancé qu'après avoir compté, tu entends, ses draps de lit et ses paires de bas. J'aurais travaillé toute ma vie pour offrir un joli petit million à M. André Bamberg parce qu'il a une moustache longue comme ça, un grand col qui doit le gêner pour manger et des yeux qu'il doit agrandir avec du noir, comme les femmes. Ah! non! Ah! non!…
Tapie en un angle de la voiture, les yeux brillant dans le noir, Simone consolée par ces hoquets d'indignation, ces bordées d'injures, cette bourrasque de gros mots, songeait à l'aimé, au pauvre aimé, l'attendant, si seul, si désespéré près de la grille du parc.
—Mais réponds donc, réponds donc, dit M. Gosselet gesticulant avec tant de véhémence qu'il brisa d'un coup de coude une glace de la voiture.
Le fiacre s'arrêta brusquement. Et le cocher parut à la portière.
—Qu'est-ce qu'il y a bourgeois?
—Rien! rien! marche donc, animal.
—Animal! Ah ça, dites donc… Vous allez payer la casse tout de suite et le reste… vous payerez le reste…
—Tu veux de l'argent, toi aussi, tiens, en voilà de l'argent, mais marche, marche plus vite que ça!
Le fiacre repartit au galop.
—Enfin, qu'as-tu à dire?
—Je l'aime!
—Tu l'aimes, misérable!… Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas une Gosselet. Vraiment? Tu l'aimes! Tien! il y a trop longtemps que j'ai ce soufflet dans la main. Et j'aurais dû l'étrangler quand tu faisais ta chatte sous les lilas… J'ai tout entendu, oui tout. Mais j'espérais que tu réfléchirais. Et ce matin, ne voulais-tu pas embrasser ce bon papa Jean-Marie, hypocrite, sournoise…
—Vous m'avez frappée, père, je ne suis pas une gamine en robe courte.
Vous n'avez plus de fille!…
—Tu es si bien ma fille, mademoiselle, que je te conduis en retraite chez les sœurs Visitandines. Et tu n'en sortiras, tu entends, que le jour où tu seras guérie.
—Je ne guérirai jamais.
—Tu changeras d'avis.
—Je le répète une dernière fois: j'aime André Bamberg.
—Ta mère avait raison de me reprocher ma faiblesse. Mais que t'a-t-il donc fait, gueuse, pour te prendre comme il t'a prise?
Elle se taisait, froissant ses gants de ses doigts minces et nerveux.
Il lui prit la main et s'approchant tout près:
—Conte-moi tout, ma pauvre Simonette. Tu étais si gentille toute petite, quand tu me confiais tes gros chagrins et tes petits dépits. J'ai, pour te faire plaisir, mis à la porte plus de vingt gouvernantes qui ne voulaient pas te laisser barbouiller le nez du sable des squares. Tu n'avais qu'à me tirer la barbe, tyran, pour me gagner à ta cause. J'étais ton cheval: tu m'attachais au coude un collier avec des grelots… Je te suivais dans le parc, avec ta poupée sur les bras. Jamais je n'ai pu te voir pleurer sans pleurer et quand j'étais ennuyé par les vilaines affaires d'argent, tes petites mines me faisaient rire aux éclats… Conte-moi tout. C'est lui qui…
—Je l'aime. Vous ne comprenez pas… vous ne pouvez pas comprendre.
—J'ai eu tort de te frapper, je te demande pardon, ma petite Momone. Je veux te faire une vie douce, honnête… M. Bamberg ne t'aime pas.
—Oh! père!
—S'il t'aimait, il ne t'aurait pas demandé de prendre la fuite.
—C'est moi qui ai voulu, père. C'est moi qui ai exigé…
—Tu le crois, malheureuse enfant… Écoute une histoire d'amour honnête que je vais te conter. Ton grand-père qui était, tu le sais, rétameur, aimait, jeune homme, la fille de son oncle Gosselet. Il la demanda en mariage. On la lui refusa. Comme c'était un brave garçon qui ne songeait pas à enlever les filles, lui, il courut les grand'routes, économisant sou par sou, se privant de vin alors qu'il ne coûtait que deux sous le litre. Il travailla six ans pour acheter une toute petite propriété voisine des terres de son oncle. Sa cousine attendit patiemment; pourtant, ils s'aimaient bien, va! Le gars, sa journée faite, courait à travers champs pour lui donner le bonsoir. Il traversait l'étable à vaches pour arriver jusqu'à sa chambre. Des fois, elle ne l'attendait plus. Alors, il la regardait dormir à la lueur de sa lanterne. Puis il s'en allait sans l'éveiller. Des cœurs honnêtes, des cœurs simples, vois-tu!
—Elle ne l'aimait pas… Six ans!… Combien de temps, père, faudrait-il à celui que j'aime pour gagner un million?
—Ce n'est pas la même chose!… Mais nous voici arrivés au couvent. Ta mère a tenu à t'y mettre. Tu n'es pas la première… Tu n'y seras pas seule… Les sœurs seront bonnes pour toi. Elles te consoleront et tu oublieras. Dès que tu seras guérie, écris-moi vite, vite… Nous serons si heureux, après…
La rougeur de ses joues devint brûlante, elle se redressa comme pour repousser une vision terrible, et les yeux enflammés de passion, elle répondit d'une voix brève et décidée:
—Je ne puis pas guérir et je ne veux pas!…