SCÈNE DERNIÈRE.
LES ACTEURS PRÉCÉDENS, BRUTUS
aux pieds de la statue de la liberté.
BRUTUS.
Daigne entendre mes voeux, divinité chérie;
Veille sur nos destins, veille sur ma patrie.
Grands dieux! si cette main en s'armant d'un poignard,
N'eût servi qu'aux desseins des rivaux de César!...
Éloigne des terreurs qui r'ouvrent ma blessure.
Je pouvais pour toi seul oublier la nature;
Pour toi seule à César j'ai pu donner la mort,
Pour toi seule aujourd'hui Brutus peut vivre encor,
S'il faut par d'autre sang affermir ton empire,
Ah! que Rome soit libre et que Brutus expire.
CASSIUS.
Formons les mêmes voeux aux pieds de cet autel;
Mourir pour son pays, c'est se rendre immortel.
ROMAINS.
Nous jurons d'imiter son courage héroïque.
VIVE LA LIBERTÉ! VIVE LA RÉPUBLIQUE!
Fin du troisième et dernier Acte
Nouveau denouement de la mort de César
[Note du transcripteur: Un fac-similé du manuscrit original de ces modifications est annexé à la fin du présent document.}
Acte 3eme
Scène sixième
Dolabella, romains
Dolabella
«...Chers citoyens, quel héros, quel courage
« de la terre et de vous méritait mieux l'hommage
« joignez vos voeux aux miens, peuple qui l'admirez;
« confirmez les honneurs qui lui sont préparés.
« Vivez pour le servir, mourez pour le défendre...
« quelles clameurs, ô ciel! quels cris se font entendre?
Les conjurés (derrière le théâtre)
« Meurs, expire tiran,... courage Cassius....
Dolabella
«Ah! Courez le sauver.....
Scène 7eme
Cassius (un poignard à la main)
Cimber Décime Dolabella
Romains
Cassius
...«C'en est fait—il n'est plus.»
Dolabella
Peuples secondez moi, frappons, perçons le traître
Cassius
Peuples imitez moi, vous n'avez plus de maître,
César vous asservit, son sang est répandu
est-il quelqu'un de vous, de si grande vertu
d'un Esprit si rampant, d'un si faible courage,
qu'il puisse regretter César et l'esclavage
quel est ce vil romain qui veut avoir un roi?
S'il en est un qu'il parle et qu'il se plaigne à moi.
Dolabella
Je serai ce romain que révolte le crime,
qui regrette en César un héros magnanime;
quels destins préparait le généreux vainqueur
à Rome, au monde entier qu'étonna sa valeur?
Cassius
César a, dans un jour, ternit toute sa gloire,
en dépouillant son front du prix de la victoire
j'adorais dans César l'intrepide Guerrier,
mais des que la couronne a flétri son laurier,
un sentiment plus fort, l'amour de la patrie
Mais bientôt fait rougir de mon idolâtrie.
je n'ai vu dans César qu'un vil usurpateur,
qu'un tyran couronné digne de ma fureur.
Du sang des Malheureux, si la terre est rougie
il existe des rois, ce sang la vous la crie.
Dolabella
Le sceptre d'un bon roi sur un peuple soumis
pèse moins que le joug de ses trop fiers amis.
Décime
De tes rois trop vantés, le meilleur est un maître
(en brandissant son poignard)
Voila pour le Brigand qui prétendrait à l'être.
Cassius
Maître du monde entier de Rome heureux enfants
Conservez à jamais ces nobles sentimens.
je sais que devant vous, Antoine va paraître,
amis, souvenez vous que César fut son maître;
qu'il a servi sous lui des ses plus jeunes ans
dans l'Ecole du crime et dans l'art des tyrans.
il vient justifier son maître et son Empire
il vous méprise assez pour penser vous séduire.
Sans doute il peut ici faire entendre sa voix
telle est la loi de Rome, et j'obéis aux lois.
le peuple est désormais leur organe supréme
le juge de César, d'Antoine de moi-même.
Cimber
Par le fer de Brutus le peuple a prononcé:
Sur le corps de César le trône est renversé.
Dolabella
Odieux assasin, républicain farouche,
le mot qui te condamne est sorti de ta bouche
tu dis que par le fer de quelques factieux
le jugement de Rome éclate à tous les yeux!...
ainsi de tes forfaits ton lâche Coeur abuse
C'est dans un attentat qu'il trouve son excuse:
tel un prêtre s'armant de son couteau sacré
interroge le flanc par sa main déchiré,
tel aux pieds de nos dieux un insensible augure
pour tromper les mortels outrage la nature.
Crains aussi qu'un poignard, en te perçant le sein
n'atteste un jour ton Crime aux yeux du genre humain.
Cimber
des suppôts d'un tyran je crains peu la menace
leur lâcheté voudrait se sauver par l'audace
Mais cette audace même au vrai républicain
Ne saurait inspirer que mépris, que dédain.
Dolabella, je lis au fond de ta pensée.
tu crois qu'en agitant une tourbe insensée
par toi le peuple entier pourrait être séduit!
esclave, connais mieux l'instinct qui le conduit.
des plus astucieux il sait tromper l'attente
il est juste, il voit tout, et sa masse imposante
ne se lève jamais que contre son tyran.
le peuple souverain n'offre rien que de grand.
Dolabella
Ce géant à cent bras que tout succès enivre
pourra bien se lever, mais c'est pour te poursuivre
trop souvent inquiet de sa propre grandeur
prodigue également d'amour et de fureur,
inconstant dans ses goûts, ingrat, léger, frivole
c'est pour la renverser qu'il se crée une idole.
Compte ses favoris trop tard désabusés.
Cassius
Tu peints un peuple esclave et nos fers sont brisés
lui même couvrira de toute sa puissance
les hommes généreux qui prennent sa défense.
Dolabella
Est-ce en assassinant que l'on défend ses droits?
Cassius
C'est le fer à la main, que l'on juge les rois.
qui nous asservit meurt... telle est la loi suprême
d'un peuple qui, né fier, se respecte lui-même
la justice éternelle a de ses doigts sanglans
gravé l'arrêt de mort sur le front des tyrans
l'esclave dégradé, le front bas, insensible
n'ose lever les yeux sur cet arrêt terrible
mais l'homme courageux dont il arme le bras
délivre son pays il n'assassine pas,
à la vertu le sceptre indigne la victime
l'assassin de César n'est autre que son crime.
Dolabella
Son crime!... quel est-il? de vouloir, d'accepter
le sceptre qu'à pompée il osa disputer?...
Cassius
Esclave de César, respecte le grand homme
qui voulait affranchir et non subjuguer Rome.
Dolabella
Il fallait pour venger la superbe romaine
immoler son vainqueur les armes à la main
le poignard fût toujours l'arme vile d'un traître
quel ami fut César!...
Cassius
...un ami dans un maître?...
Scène 8ème.
Les acteurs précédens, Antoine, le peuple romain.
Cimber
Mais Antoine paraît; qu'espère-t-il de nous,
lorsque César lui-même est tombé sous nos coups?
Décime
D'un lâche courtisan que pourrait l'artifice
quand sur le roi du monde a frappé la justice.
Antoine
Romains, César n'est plus?...
Cassius
...il mérita son sort.
Antoine
Il meurt assassiné?...
Cassius
...Rome vit par sa mort
Antoine (en montrant le corps de César au fond du théâtre).
Affreux évènement, ô spectacle funeste!
du plus grand des romains voila ce qui vous reste.
Cassius
D'un tyran trop fameux les crimes sont punis.
Antoine
Romains, soulevez-vous
Cassius
...romains restons unis.
Antoine
Oui, nous devons tous l'être en voyant la victime,
oui, réunifions-nous, mais c'est contre le crime
sachez par quelle le meurtre s'est commis
l'assassin de César, Brutus était son fils?...
Cassius
Dans Rome un vrai romain voit sa famille entière
Antoine
Apprenez de César le volonté dernière
si Brutus est son fils, vous tous qui m'écoutez
vous étiez ses enfants dans son coeur adoptés?
a t-il gardé pour lui le fruit de ses conquêtes?
des dépouilles d'un monde il couronne vos têtes
ses trésors sont vos biens vous en allez jouir.
Cassius
Arrête: c'est assez vouloir nous avilir.
Voila comme un despote enrichi de pillage
peut même après sa mort nous vendre l'esclavage
Cesse ami d'un tyran tes discours superflus
Rome est libre aujourd'hui tout romain est Brutus
Va, nous te pénétrons: ce n'est pas la vengeance
C'est en toi le désir de la toute puissance.
Lâche, qui pour César a pu t'intéresser
tu ne pleures sa mort que pour le remplacer.
Mais de l'état en vain tu veux saisir les rênes
et de tes faibles mains nous imposer des chaînes.
Licteurs, qu'on le saisisse au nom du souverain.
Antoine
Est-ce un roi qui vous dit arrêtez un romain?
Cassius
Roi! qui... moi? Cassius!... Antoine, vois ce glaive
qui pour frapper encore malgré moi se soulève
le vois tu tout couvert du sang qu'il a versé?
eh bien? si je pouvais me croire menacé
de voir un jour mon front souillé du diadème
tu le verrais de fer tourné contre moi-même
heureux si par ce traît Cassius expirant
montrait toute l'horreur qu'il a pour un tyran.
Antoine
Ciel? j'apperçois du sang sur ce glaive homicide!
Cimber
Que la main de Brutus, saintement parricide
porte à tous les tyrans et la mort et l'effroi.
Antoine
Jugeons les assassins, romains et suivez moi.
Dolabella
Sur ta tombe, César, que le dernier périsse.
(Les romains passent tous du côté de Cassius et les
licteurs se saisissent d'Antoine et de Dolabella.)
Antoine (au désespoir et d'une voix étouffée)
La liberté triomphe!...
Cassius
et voilà ton supplice.
Scène 9ème
Cassius, Cimber, Décime, et les autres conjurés
à l'exception de Brutus... romains
Romains
Aux vengeurs de l'état nos coeurs sont assurés.
Cassius
Souvenez vous toujours de ces sermens sacrés.
mais avant tout romains songez à la patrie
estimez vos vengeurs, mais point d'idolâtrie
vous rentrez dans vos droits indignement perdus
César vous les ravit, ils vous sont tous rendus
qu'à les défendre, amis, chacun de nous s'apprête
il faut la conserver cette grande conquête
peut-être avant la fin de ce jour solennel
vous aurez à combattre le trône et l'autel.
Ne nous endormons pas dans l'excès du délire
il ne faut point, hélas, qu'un jour on puisse dire,
sous le fer de Brutus César lui seul mourut
l'affreuse tyrannie au tyran survécut.
César, pour le venger laisse, en perdant la vie,
les suppôts du mensonge et de la tyrannie.
Que de périls encore il nous faudra braver!
Mais aucune frayeur ne doit nous captiver.
L'homme, quand il veut, échappe à l'esclavage,
s'il succombe, il lui reste un fer et son courage
ah! Si la liberté pouvait jamais périr
Cassius ne voudrait que l'honneur de mourir.
Un romain
Le même sentiment Cassius, nous anime
vivre libre ou mourir: tel est le cri sublime
des romains réunis dans ces murs désolés.
Cassius
Rappellons-y la paix et nos dieux éxilés.
étouffons des méchants les fureurs intestines
et de la liberté réparons les ruines
Sachons apprécier le règne heureux des lois
prouvons que les romains n'ont pas besoin de rois.
tombe, avec le tyran tout ce qui peut dans Rome
servir à dégrader la dignité de l'homme.
assez et trop long-temps des tyrans odieux
ont osé se jouer des hommes et des dieux.
les imposteurs eux seuls ont le besoin de séduire
sur nous, sur l'univers la vérité va luire.
républicains, voila votre divinité
C'est le dieu de Brutus, le mien, la liberté.
Scène 10ème et dernière
Les acteurs précédens
(Brutus aux pieds de la statue de la liberté)
Brutus
Daigne entendre mes voeux, divinité chérie.
veille sur nos destins veille sur ma patrie
grands dieux! si cette main, en s'armant d'un poignard
n'eut servi qu'aux desseins des rivaux de César!...
éloigne des terreurs qui rouvrent ma blessure
je pouvais pour toi seule oublier la nature;
pour toi seule, à César, j'ai pu donner la mort
pour toi seule, aujourd'hui Brutus peut vivre encor
S'il faut par d'autre sang affermir ton empire
ah! que Rome soit libre, et que Brutus expire.
Cassius
Formons les même voeux au pied de cet autel,
mourir pour son pays c'est se rendre immortel.
Romains
Nous jurons d'imiter son courage héroïque
vive la liberté, vive la république.
Les changements contenus dans ce dénouement dont j'ai ce jour donné copie à monsieur Grachot sont les seuls que je reconnaisse et qu'il ne faut pas confondre avec ceux qu'on a altérés et comprimés à mon insu à Commune Affranchie (Lyon) l'an second de la république,
Paris 4 mai 1829. Gohier