SCÈNE IV.
BRUTUS, CASSIUS, CIMBER, CINNA,
CASCA, DÉCIMUS.
CASSIUS.
Ah! Cimber, est-ce toi? parle, quel est ce trouble?
DÉCIMUS.
Trame-t-on contre Rome un nouvel attentat?
Qu'a-t-on fait? qu'as-tu vu?
CIMBER.
La honte de l'état.
César était au temple, et cette fière idole
Semblait être le dieu qui tonne au Capitole.
C'est-la qu'il annonçait son superbe dessein
D'aller joindre la Perse à l'empire Romain.
On lui donnait le nom de foudre de la guerre,
De vengeur des Romains, de vainqueur de la terre,
Mais parmi tant d'éclat, son orgueuil impudent
Voulait un autre titre, et n'était pas content.
Enfin, parmi ces cris et ces chants d'allégresse,
Du peuple qui l'entoure, Antoine fend la presse;
Il entre: ô honte! ô crime indigne d'un Romain!
Il entre, la couronne et le sceptre à la main.
On se tait; on frémit; lui, sans que rien l'étonne,
Sur le front de César attache la couronne;
Et soudain devant lui se mettant à genoux,
César, règnes, dit-il, sur la terre et sur nous.
Des Romains à ces mots les visages pâlissent,
De leurs cris douloureux les voûtes retentissent.
J'ai vu des citoyens s'enfuir avec horreur,
D'autres rougir de honte et pleurer de douleur.
César, qui cependant lisait sur leur visage
De l'indignation l'éclatant témoignage,
Feignant des sentimens long-tems étudiés,
Jette et sceptre et couronne, et les foule à ses pieds.
Alors tout se croit libre, alors tout est en proie
Au fol enivrement d'une indiscrette joie.
Antoine est alarmé: César feint et rougit;
Plus il cèle son trouble, et plus on l'applaudit.
La modération sert de voile à son crime:
Il affecte à regrêt un refus magnanime.
Mais malgré ses efforts il frémissait tout bas
Qu'on applaudît en lui les vertus qu'il n'a pas.
Enfin ne pouvant plus retenir sa colère,
Il sort du Capitole avec un front sévère.
Il veut que dans une heure on s'assemble au Sénat.
Dans une heure, Brutus, César change l'état.
De ce Sénat sacré la moitié corrompue
Ayant acheté Rome, à César l'a vendue,
Plus lâche que ce peuple, à qui dans son malheur
Le nom de roi du moins fait toujours quelque horreur,
César déjà trop roi, veut encor la couronne:
Le peuple la refuse, et le Sénat la donne;
Que faut-il faire enfin, héros qui m'écoutez;
CASSIUS.
Mourir, finir des jours dans l'opprobre comptés.
J'ai traîné les liens de mon indigne vie,
Tant qu'un peu d'espérance a flatté ma patrie.
Voici son dernier jour, et du moins Cassius
Ne doit plus respirer lorsque l'état n'est plus.
Pleure qui voudra Rome, et lui reste fidelle;
Je ne peux la venger, mais j'expire avec elle;
Oui, je saurai mourir..... Pompée et Scipion,
(En regardant leurs statues.)
Il est tems de vous suivre et d'imiter Caton.
BRUTUS.
Non, n'imitons personne, et servons tous d'exemple;
C'est nous, braves amis, que l'univers contemple,
C'est à nous de répondre à l'admiration
Que Rome en expirant conserve à notre nom!
Si Caton m'avait cru, plus juste en sa furie,
Sur César expirant il eût perdu la vie;
Mais il tourna sur soi ses innocentes mains:
Sa mort fut inutile au bonheur des humains.
Faisant tout pour la gloire, il ne fit rien pour Rome,
Et c'est la seule faute où tomba ce grand homme.
CASSIUS.
Que veux-tu donc qu'on fasse en un tel désespoir?
BRUTUS montrant le billet.
Voilà ce qu'on m'écrit, voilà notre devoir.
CASSIUS.
On m'en écrit autant, j'ai reçu ce reproche.
BRUTUS.
C'est trop le mériter.
CIMBER.
L'heure fatale approche.
Dans une heure un tyran détruit le nom Romain.
BRUTUS.
Dans une heure à César il faut percer le sein.
CASSIUS.
Ah! je te reconnais à cette noble audace.
DÉCIMUS.
Ennemi des tyrans, et digne de ta race,
Voilà les sentimens que j'avais dans mon coeur.
CASSIUS.
Tu me rends à moi-même, et je t'en dois l'honneur;
C'est-là ce qu'attendaient ma haine et ma colère
De la mâle vertu qui fait ton caractère.
C'est Rome qui t'inspire en des desseins si grands:
Ton nom seul est l'arrêt de la mort des tyrans.
Lavons, mon cher Brutus, l'opprobre de la terre,
Vengeons ce capitole au défaut du tonnerre.
Toi, Cimber, toi, Cinna, vous, Romains indomptés,
Avez-vous une autre âme et d'autres volontés?
CIMBER.
Nous pensons comme toi, nous méprisons la vie,
Nous détestons César, nous aimons la patrie,
Nous la vengerons tous; Brutus et Cassius
De quiconque est Romain raniment les vertus.
DÉCIMUS.
Nés juges de l'état, nés les vengeurs du crime,
C'est souffrir trop long-tems la main qui nous opprime;
Et quand sur un tyran nous suspendons nos coups,
Chaque instant qu'il respire est un crime pour nous.
CIMBER.
Admettrons-nous quelqu'autre à ces honneurs suprêmes?
BRUTUS.
Pour venger la patrie, il suffit de nous-mêmes.
Dolabella, Lépide, Emile, Bibulus,
Qui tremblent sous César ou bien lui sont vendus;
Cicéron, qui d'un traître a puni l'insolence,
Ne sert la liberté que par son éloquence;
Hardi dans le Sénat, faible dans le danger,
Fait pour haranguer Rome, et non pour la venger.
Laissons à l'orateur qui charme sa patrie,
Le soin de nous louer, quand nous l'aurons servie.
Non, ce n'est qu'avec vous que je veux partager
Cet immortel honneur et ce pressant danger.
Dans une heure au Sénat le tyran doit se rendre;
là je le punirai; là je le veux surprendre;
Là je veux que ce fer enfoncé dans son sein,
Venge Caton, Pompée et le peuple Romain.
C'est hasarder beaucoup. Ses ardens satellites
Par-tout du capitole occupent les limites;
Ce peuple mou, volage et facile à fléchir,
Ne sait s'il doit encor l'aimer ou le haïr.
Notre mort, mes amis, paraît inévitable;
Mais qu'une telle mort est noble et désirable!
Qu'il est beau de périr dans des desseins si grands,
De voir couler son sang dans le sang des tyrans!
Qu'avec plaisir alors on voit sa dernière heure!
Mourons, braves amis, pourvu que César meure,
Et que la liberté qu'oppriment ses forfaits,
Renaisse de sa cendre, et revive à jamais.
CASSIUS.
Ne balançons donc plus, courons au capitole;
C'est-là qu'il nous opprime, et qu'il faut qu'on l'immole.
Ne craignons rien du peuple, il semble encor douter;
Mais si l'idole tombe, il va la détester.
BRUTUS.
Jurez donc avec moi, jurez sur cette épée,
Par le sang de Caton, par celui de Pompée,
Par les mânes sacrés de tous ces vrais Romains
Qui dans les champs d'Afrique ont finis leurs destins,
Jurez par tous les dieux, vengeurs de la patrie,
Que César sous vos coups va terminer sa vie.
CASSIUS.
Faisons plus, mes amis, jurons d'exterminer
Quiconque ainsi que lui prétendra gouverner;
Fussent nos propres fils, nos frères et nos pères;
S'ils sont tyrans, Brutus, ils sont nos adversaires.
Un vrai républicain n'a pour père ou pour fils,
Que l'honneur, la vertu, les loix et son pays.
BRUTUS.
Oui, j'unis pour jamais mon sang avec le vôtre.
Tous, dès ce moment même, adoptés l'un par l'autre,
Le salut de l'état nous a rendu parens;
Scellons notre union du sang de nos tyrans.
(Il s'avance vers la statue de Pompée.)
Nous le jurons par vous, héros dont les images
A ce pressant devoir excitent nos courages,
Nous promettons, Pompée, à tes sacrés genoux,
De faire tout pour Rome, et jamais rien pour nous;
D'être unis pour l'état, qui dans nous se rassemble;
De vivre, de combattre et de mourir ensemble.
Allons, préparons-nous, c'est trop nous arrêter.