AU THÉATRE

A l’Odéon on donne Amoureuse, de Porto Riche, drame à trois personnages marquants: le mari, la femme et l’ami de la maison. Ceci nous promet une farce, une satire ou une tragédie. L’évolution de l’intrigue nous fait passer successivement par ces manières différentes d’envisager la vie.

Y a-t-il quelque chose de plus comique que l’embarras d’un homme qui, réfugié dans le port du mariage après une jeunesse agitée, et croyant y trouver le repos, se voit déçu, parce que sa femme l’aime trop passionnément, et le lui prouve et le lui fait sentir?

Le côté satirique du drame repose sur le contraste entre ce mariage qui enchaîne la liberté d’esprit de l’époux, et sa liaison précédente, dans laquelle sa maîtresse, femme rangée s’il en fut, avait déployé ses meilleurs soins pour lui procurer, en réglant sa vie, toutes les occasions de contenter son ambition. Ainsi, d’une part, la nervosité moderne des gens comme il faut, de l’autre, la pose et la prose du demi-monde.

La tragédie naît d’une crise dans les rapports conjugaux, au moment où le mari reproche à sa femme l’esclavage des sens où elle l’a tenu pendant huit années de mariage.

Tous deux, alors, s’oubliant dans leurs paroles et dans leurs actes, jettent leur bonheur dans l’abîme qui s’ouvre entre eux, lui, en conseillant à l’épouse d’assouvir ses besoins d’amour dans les bras de l’ami de la maison, et elle...

Ah! la femme blessée jusqu’au plus profond de sa personnalité, exaspérée par le mépris qu’elle éprouve, ne suit que trop facilement le conseil qu’on lui a donné.

C’est ici que le drame de l’ancienne école aurait pris son point de départ: une femme qui a commis une faute dans un moment de désespoir, un ami de la maison qui a transgressé les droits sacrés de l’hospitalité, un mari, agité par des soupçons, qui cherche à se rapprocher de l’épouse avec laquelle il vit en froideur. N’est-ce pas là que sont rassemblés les véritables éléments d’un drame qui, par ses complications et ses conflits, nous mettra les larmes aux yeux et la mort dans l’âme? Et c’est précisément ici que finit la pièce moderne. Elle donne seulement des indications sur le dénouement possible; elle montre en quelques traits la femme confessant sa faute à l’époux, l’ami déloyal s’éloignant honteusement de la maison, le mari, plein de repentir, tâchant de regagner le cœur de son épouse, et vlan! le rideau tombe.

Parce que l’action est achevée?

Non pas, mais parce qu’elle est arrivée au point où sa représentation sur la scène risquerait de devenir tout à fait conventionnelle; nous ne pouvons l’achever véritablement que dans notre esprit seul et pour nous-mêmes.

«Mais tu seras toujours obsédé par la pensée de ma faute et tu te sentiras malheureux!» dit la femme, lorsqu’après avoir entendu sa confession son mari lui tend la main et veut la reprendre.

«Qu’est-ce que ça fait?» répond le mari.

C’est le mot final du drame; et nous en emportons la conviction que, dès ce moment, l’homme égoïste, grâce à son propre malheur, a trouvé de la sympathie pour celle qui est liée à son sort. Pour lui devenir plus précieux, l’objet de son amour devait avoir perdu de sa valeur, et il lui fallait, à lui aussi, se sentir amoindri.

Jusqu’alors la femme n’a été à ses yeux qu’un jouet rare, auquel il ne demandait que de ne le point gêner dans ses projets; mais dès qu’elle souffre et fait souffrir, il apprend qu’elle a une âme et en acquiert la conscience.

«Mais tu seras malheureux!» lui dit-elle.

«Qu’est-ce que ça fait?»

Il accepte désormais son sort des mains de sa femme.