OU ALLONS-NOUS?
Jules Renard, bien qu’à l’entrée de sa carrière d’auteur, a laissé loin derrière lui les souvenirs de sa vie libre d’étudiant. Il demeure sur la rive droite, même moralement. Il reçoit ses amis avec le même empressement dont ceux-ci usent de son hospitalité cordiale. Il ne diffère pas d’aspect des gens comme vous ou un autre et en dehors de ses autres bonnes qualités il a l’avantage d’être encore jeune.
—«Non!» me dit Jules Renard, «quand j’écris je veille uniquement à ce que mes phrases se tiennent bien. Je ne me soucie nullement de ce que les autres ont fait dans leur temps. Je n’appartiens à aucune école; à ce que je sais du moins, je n’ai appris le métier de personne.—Flaubert?—Je l’admire profondément; Flaubert a une façon honnête et nette de dire les choses qui me va droit au cœur; seulement son langage est trop rhythmique à mon avis, et il a une manière de lier ses phrases, comme s’il en voulait faire des strophes, qui me déplaît, parce que je crois que si on veut écrire de la prose il ne faut faire absolument que de la prose. La moindre apparence de chantonnement y sonne faux. La forme doit revêtir le sens, sans le moindre pli; à petite pensée, petite phrase. Mais ce sont là les principes de l’art.
«Puis le reste va de soi. Je ne saurais faire un plan d’avance; je l’ai fait quelquefois, mais sans le moindre succès. Ou bien pendant le travail je l’oubliais complètement, ou bien, en m’y tenant je faisais fausse route. J’écris ce que je sens en écrivant. Cela ne réussit presque jamais au premier abord; je passe des journées à ma table de travail sans avancer d’une ligne; enfin, après cette période d’incubation, vient un moment où ma nouvelle s’achève en un clin d’œil.»
—«Avez-vous quelque idée sur la route que vous suivrez dorénavant? Chacun a son rêve, qu’il veut réaliser.»
—«Je vous assure que non,» dit Renard avec le ton fort accentué d’une conviction profonde. «J’ignore où j’aboutirai et je n’y pense jamais. Seulement je suis convaincu d’être sur la bonne voie, et cela me suffit. Je me sens comme un voyageur dans une contrée étrangère; il sait qu’il suit la direction qui le mènera où il doit aller, mais chaque détail du chemin est pour lui une nouveauté et une découverte, tout comme la halte où il arrivera au bout de sa journée.—Mais pourquoi restons-nous debout?»
La voix de Renard, très fière tandis qu’il m’assurait qu’il se savait sur le bon chemin, reprit le ton habituel de la conversation. L’aimable hôte, donnant le bon exemple, se laissa tomber dans un fauteuil tout à son aise, et, poursuivant le sujet entamé, il le traita de sa façon ordinaire, où un grain d’ironie se mêlait à une certaine expression nonchalante de supériorité intellectuelle.
—«Je suis très reconnaissant aux gens de chercher une théorie philosophique sous l’histoire de Poil-de-Carotte. Cela montre qu’ils s’occupent de mon livre et cela ne peut qu’être agréable à un auteur. Peut-être même s’y mêle-t-il un peu d’envie; car je ne m’en sens point capable, moi qui n’ai eu d’autre idée en tête, quand j’écrivais Poil-de-Carotte, qu’à bien rendre la figure de Poil-de-Carotte. Pour moi un récit doit s’expliquer lui-même. Une interprétation en dehors ou à côté du livre est une chose qui me confond. Maurice Barrès me disait ces jours-ci qu’il était en train d’écrire un commentaire sur sa propre œuvre. J’ai risqué la timide observation qu’il pouvait employer plus utilement son temps, puisque son commentaire n’expliquerait rien qui ne fût déjà clair auparavant. Il me regarda avec quelque étonnement; mais comme je lui affirmais qu’en tout cas ces pages seraient intéressantes, puisqu’elles venaient de lui, nous nous sommes séparés bons amis.
«Ce besoin de chercher anguille sous roche dans nos livres indique pourtant qu’on nous lit. Mais qui donc nous achète?—je parle de nos livres, naturellement.—C’est là ce qui excite ma curiosité. Faiblesse dont j’ai honte vraiment, mais j’avoue de bon cœur que j’aimerais, un jour, voir le succès de mon livre réalisé devant moi sous forme d’un homme en chair et en os qui emporterait mes Sourires Pincés sous son bras après avoir dûment versé ses trois francs sur le comptoir du libraire. J’ai cru rencontrer dernièrement un spécimen de cette espèce à peu près disparue. C’était près du Panthéon. Un monsieur très bien, ma foi, fouillait dans un étalage de bouquins. Parmi tous ces livres, il choisit le fruit de mes veilles et de mes rêves. De loin ce choix attira mon regard. Quel auteur ne reconnaîtrait son livre entre mille, même à une lieue? Je restais là, à le guetter; oui, j’étais tombé assez bas pour attendre l’issue. Cet homme a mis ma patience à une forte épreuve. Il faut bien que le bouquin l’ait intéressé, puisqu’il continuait à lire, et tâchait même, le misérable! de voir ce qu’il y avait entre les pages. Il lisait avec une telle ardeur que je croyais fermement voir arriver le miracle: cet homme-là avait le désir d’emporter mon livre. Et je le guettais toujours. Enfin il le déposa parmi les autres volumes qui attendaient leurs acheteurs, et s’en alla, le traître! Et mon désir restait inassouvi: encore un qui le sera toujours. Car jusqu’ici je ne crois pas à l’existence de gens qui achètent des livres, mes livres.
«Cependant on vous demande de continuer à en faire. On pousse même l’exigence jusqu’à vous imposer une certaine contrainte. Poil-de-Carotte! C’est toujours Poil-de-Carotte. Je suis sûr qu’on ne sera nullement satisfait, si dans mon prochain recueil ce gamin ne montre pas sa tête aux poils roux; et si je l’y fais figurer je puis prédire en toute sûreté qu’on me dira: ce n’est pas là l’original des Sourires Pincés. Voilà une perspective plaisante pour un auteur: quoi qu’il fasse ou écrive, il sait que ce sera une déception pour le monde et pour lui. Faites donc des plans, quand la mauvaise réussite est certaine, mais surtout occupez-vous donc du problème qu’agitent en ce moment tant de têtes vides, pour déterminer la forme future du roman. Eh! mon roman n’aura pas de succès, c’est la seule chose que contienne ma provision d’idées sur ce point. Pour le reste, adressez-vous à mon voisin ou à mon voisin d’en face ou à un autre: ils vous donneront leur théorie sur la littérature de demain. Moi, je ne tiens pas de théories dans ma boutique.» Et sous tous ces sarcasmes, moqueurs à la bonne façon plutôt qu’amers, j’entendais résonner ces fières paroles: je ne sais qu’une chose: je suis dans la bonne voie.