CHAPITRE VI
«Pourquoi nous donne-t-on le nom de voleurs, à «nous qui sommes les gardes-du-corps de la nuit? «Qn'ou nous appelle les compagnons de Diane «dans les forêts, les gentilshommes des ténèbres, les «favoris de la lune!» (Shakespeare) Henri IV, première partie.
Le solitaire avait passé dans son jardin le reste du jour où il avait en la visite des trois cousines. Il vint, le soir, s'asseoir sur la pierre qui était son banc favori. Le disque du soleil brillait d'un rouge éclatant; à travers les flots de nuages qui passaient et repassaient sans cesse, il colorait d'une teinte plus vive de pourpre les sommets des montagnes couvertes de bruyères, dont le vaste profil se dessinait à l'horizon de cette aride plaine.
Le Nain contemplait les nuages qui s'abaissaient en masses de plus en plus compactes; et lorsqu'un des derniers rayons du soleil couchant vint tomber d'aplomb sur la figure étrange du solitaire, on aurait pu le prendre pour le démon de l'orage qui se préparait, ou pour quelque gnome qu'un signal sinistre avait fait sortir tout-à-coup des entrailles de la terre.
Pendant qu'il était assis, les yeux tournés vers les vapeurs toujours croissantes de l'horizon, un homme à cheval arriva au grand galop; et, s'arrêtant comme pour laisser reprendre haleine à son cheval, il fit à l'anachorète une espèce de salut avec un air d'effronterie mêlé de quelque embarras.
La taille de ce cavalier était maigre et élancée; mais il paraissait avoir la force et la constitution d'un athlète, comme quelqu'un qui avait fait métier toute sa vie de ces exercices qui développent la force musculaire en empochant le corps de prendre trop d'accroissement. Son visage, brûlé par le soleil, annonçait l'audace, l'impudence et la fourberie; enfin des cheveux et des sourcils roux qui ombrageaient de petits yeux gris, tels étaient les traits qui composaient la physionomie sinistre de ce personnage. Il avait des pistolets d'arçon à sa selle et une autre paire à sa ceinture; il portait une jaquette de peau de buffle, et des gants aux mains; celui de la droite était garni de petites écailles de fer, comme les anciens gantelets. Il avait la tête couverte d'une espèce de casque d'acier rouillé, et un grand sabre pendait à son côté.
—Hé bien! dit le Nain, voilà donc encore le Vol et le Meurtre à cheval?
—A cheval? Oui, oui, Elsy, dit le bandit, votre science de médecin m'a remonté sur mon brave cheval bai.
—Et toutes ces promesses d'amendement que vous aviez faites pendant votre maladie, elles sont oubliées?
—Parties avec l'eau chaude et la panade, reprit l'effronté convalescent. Elsy, vous qui avez, dit-on, des liaisons avec l'Autre (Le diable):
«Le diable, étant en maladie,
«D'être moine eut la fantaisie;
«Mais, quand il se porta bien,
«Du diable s'il en fit rien.»
—Tu dis vrai, répondit le solitaire: il serait plus facile de faire perdre au corbeau son goût pour les cadavres, au loup sa soif du sang, que de changer tes inclinations perverses.
—Que voulez-vous que j'y fasse? cela est né avec moi, c'est dans mon sang. De père en fils les lurons de Westburnflat ont été tous des rôdeurs et des pillards. Ils ont tous bu sec, et fait bonne vie, tirant grande vengeance d'une petite offense et ne refusant aucun travail bien payé.
—Fort bien! et tu es aussi loup que celui qui la nuit ravage une bergerie… Pour quelle oeuvre de l'enfer es-tu en course cette nuit?
—Est-ce que votre science ne vous l'apprend pas?
—Elle m'apprend que ton dessein est coupable, que ton action sera plus mauvaise, et que la fin sera pire encore.
—Et vous ne m'en aimez pas moins pour cela, reprit Westburnflat, vous me l'avez toujours dit.
J'ai des raisons pour aimer ceux qui sont le fléau de l'humanité: —tu en es un des plus épouvantables! Tu vas répandre le sang?
—Non! oh non!… A moins qu'on ne fasse résistance; car alors la colère l'emporte, vous savez. Non; je veux seulement couper la crête d'un jeune coq qui chante trop haut.
—Ce n'est pas du jeune Earnscliff? dit le Nain avec quelque émotion.
—Le jeune Earnscliff? Non… Pas encore, le jeune Earnscliff! mais son tour pourra venir, s'il ne prend garde à lui, et s'il ne retourne à la ville, au lieu de s'amuser ici à détruire le peu de gibier qui nous reste; s'il prétend agir en magistrat, et envoyer aux gens puissants d'Auld-Reekie (Édimbourg) ses rapports sur les troubles du canton… Oui, qu'il prenne garde à lui!
—C'est donc Hobby d'Heugh-Foot! Quel mal t'a-t-il fait?
—Quel mal? pas grand mal;, mais il dit que le dernier mardi gras je n'osai me montrer de peur de lui, tandis que c'était de peur du shérif; il y avait un mandat contre moi. Je me moque d'Hobby et de tout son clan; mais ce n'est pas tant pour me venger que pour lui apprendre à ne pas donner carrière à sa langue en parlant de ceux qui valent mieux que lui; je crois que demain matin il aura perdu la meilleure plume de son aile… Adieu, Elsy; j'ai quelques bons enfants qui m'attendent dans les montagnes. Je vous verrai en revenant, et je vous amuserai du récit de ce que nous aurons fait, pour vous payer de vos soins.
Avant que le Nain eût le temps de répliquer, le bandit de Westburnflat partit au grand galop. Il pressait sans pitié son cheval de l'éperon, et le faisait sauter par-dessus les pierres, dont un grand nombre parsemaient encore la plaine. En vain l'animal ruait, gambadait, se dressait: il le forçait à suivre sa ligne droite, et restait ferme sur la selle. Bientôt le solitaire le perdit de vue.
—Ce misérable, dit le Nain, cet assassin couvert de sang, ce scélérat qui ne respire que le crime, a des nerfs et des muscles assez forts et assez souples pour dompter un animal mille fois plus noble que lui; il le force à le conduire dans l'endroit où il va se souiller d'un nouveau forfait! Et moi, si j'avais la faiblesse de vouloir avertir sa malheureuse victime de se tenir sur ses gardes, et chercher à sauver une famille innocente, la décrépitude qui m'enchaîne ici mettrait un obstacle à mes bonnes intentions!—Mais pourquoi désirerais-je qu'il en fût autrement? Qu'ont de commun ma voix aigre, ma figure hideuse, ma taille mal conformée, avec ceux qui se prétendent les chefs-d'oeuvre de la nature? Quand je rends un service, ne le reçoit-on pas avec horreur et dégoût? Et pourquoi prendrais-je quelque intérêt à une race qui me regarde et qui m'a traité comme un monstre, un être proscrit? Non; par toute l'ingratitude que j'ai éprouvée, par les injures que, j'ai souffertes, par l'emprisonnement qu'on m'a fait subir, par les chaînes dont on m'a chargé, j'étoufferai dans mon coeur ma sensibilité rebelle. Je n'ai été que trop souvent assez insensé pour dévier de mes principes quand mes sentiments se liguaient contre moi. Comme si celui qui n'a trouvé de compassion dans personne devrait en ressentir pour quelqu'un? Que la destinée promène son char armé de faux sur l'humanité tremblante, je ne me précipiterai pas sous ses roues pour lui dérober une victime. Quand le Nain, le sorcier, le bossu, aurait sauvé aux dépens de sa vie un de ces êtres si fiers de leur beauté, ou de leur adresse, tout le monde applaudirait à cet échange d'un homme contre un monstre.—Et cependant ce pauvre Hobby, si jeune, si franc, si brave, si…—Oublions-le! je ne pourrais le secourir quand je le voudrais; mais si je le pouvais, je ne le voudrais pas: non, je ne le voudrais pas, dût-il ne m'en coûter qu'un souhait pour le sauver.
Avant ainsi terminé son soliloque, il se retira dans sa chaumière pour se mettre à l'abri de l'orage qui s'annonçait par de grosses et larges gouttes de pluie. Les derniers rayons du soleil avaient disparu entièrement; à de courts intervalles deux ou trois éclats de tonnerre étaient répétés par les échos des montagnes comme le bruit d'un combat lointain.