CHAPITRE VIII

«Aux armes! à cheval! ne perdons pas leur trace,
«S'écria le Laird en courroux.
«Si quelqu'un refusait de marcher avec nous,
«Qu'il ne vienne jamais me regarder en face.»
Ballade des frontières.

—A cheval! à cheval! lance au poing! s'écria Hobby en rejoignant la troupe qui l'attendait.

Plusieurs déjà avaient le pied à l'étrier; et, pendant qu'Elliot cherchait à la hâte des armes, chose difficile dans ce désordre, le vallon retentit de l'approbation bruyante de ses amis.

—A la bonne heure, Hobby, dit Simon d'Hackburn; je vous reconnais. Que les femmes pleurent et gémissent, rien de mieux; mais les hommes doivent rendre aux autres ce qu'on leur a fait; c'est la sainte Écriture qui l'a dit.

—Taisez-vous, dit un vieillard d'un air sévère; n'abusez pas de la parole de Dieu, vous ne connaissez pas la chose dont vous parlez.

—Avez-vous quelques nouvelles, Hobby? êtes-vous sur la voie? Mes braves, ne nous pressons pas trop, dit le vieux Dick de Dingle.

—Que signifie de venir nous prêcher maintenant? dit Simon à celui qui l'avait repris. Si vous ne savez pas vous défendre, laissez faire ceux qui le peuvent.

Puis, s'adressant au vieux Dick:—Est-ce que vous croyez que nous ne connaissons pas la route d'Angleterre aussi bien que la connaissaient nos pères? N'est-ce pas de là que viennent tous les maux? C'est l'ancien proverbe, et il dit vrai: Allons en Angleterre, comme si le diable nous poussait vers le sud.

—Nous suivrons la trace des chevaux d'Earnscliff, dit un Elliot.

—Je la reconnaîtrais dans la lande la plus obscure du Border, quand on y aurait tenu foire la veille, dit Hugh, le maréchal-ferrant de Ringleburn,—car c'est toujours moi qui chausse son cheval.

—Lâchez les limiers, dit un autre; où sont-ils?

—Oui, oui, la terre est sèche: la piste ne ment jamais!

Hobby siffla ses chiens qui erraient en hurlant autour des cendres de la ferme.

—Allons, Killbuck, dit Hobby, prouve-nous ton savoir-faire aujourd'hui. Et puis, comme éclairé d'une lumière soudaine, il ajouta: Mais le sorcier m'a dit quelque chose de tout ceci; il peut fort bien savoir ce qui en est, soit par les coquins de ce monde ou les diables de l'autre: il me le dira, ou je le lui ferai dire avec mon couteau de chasse.

Hobby donna ses instructions à ses camarades:—Que quatre d'entre vous avec Simon courent du côté de Groemes-Gap. Si les brigands sont des Anglais, ils auront pris ce chemin. Que les autres se dispersent de deux en deux ou de trois en trois dans les bruyères, et qu'ils m'attendent au Trysting-pool (L'étang du rendez-vous). Qu'on dise à mes frères, quand ils arriveront, de venir nous y joindre; pauvres garçons, ils seront aussi désolés que moi; ils ne se doutent guère dans quelle maison de deuil ils apportent notre venaison.—Pour moi, je vais au galop jusqu'à Mucklestane-Moor.

—Et si, j'étais que de vous, dit alors Dick de Dingle, je parlerais au bon Elsy, il peut tout vous dire, s'il est d'humeur à répondre.

—Il me le dira, reprit Hobby occupé à préparer ses armes, ou je saurai pourquoi.

—Oui, mon enfant! mais parlez-lui bien. Ces gens-là n'aiment pas qu'on les menace. Leurs communications avec les esprits les rendent assez susceptibles.

—Ne vous inquiétez pas. Je suis en état aujourd'hui de braver tous les sorciers du monde et tous les diables de l'enfer. Et, se jetant sur son cheval, il partit au grand trot.

Bientôt, malgré l'impatience dont il était tourmenté, ne sachant pas le chemin que son cheval aurait à faire dans la journée, il n'osa plus presser sa marche. Il eut donc le temps de réfléchir sur la manière dont il devait parler au Nain, afin de tirer de lui tout ce qu'il pouvait savoir relativement aux malheurs qui lui étaient arrivés. Quoique vif et franc, comme la plupart de ses compatriotes, il ne manquait pas de cette adresse qui est aussi un de leurs traits caractéristiques. D'après la conduite de cet être mystérieux, le soir où il l'avait vu pour la première fois, et d'après tout ce qu'il en avait remarqué depuis ce temps, il prévit que les menaces et la violence n'obtiendraient rien de lui.

—Je lui parlerai avec douceur, pensa-t-il, comme le vieux Dickon me l'a conseillé. On a beau dire qu'il est ligué avec Satan, il n'est pas possible que ce soit un diable assez incarné pour ne pas avoir pitié de la position où je me trouve. D'ailleurs, il a plus d'une fois rendu service au pauvre monde. J'aurai donc soin de me modérer, je tâcherai de toucher son coeur; mais, si je n'en tire rien par la douceur, je serai toujours à temps de lui tordre le cou.

C'est dans ces dispositions qu'il s'approcha de la chaumière du solitaire. Elsy n'était pas sur son siège d'audience, et Hobby ne put le découvrir dans son jardin ni dans son enclos.

—Il est enfermé dans le fond de son donjon, dit-il; il n'en voudra peut-être pas sortir; mais tâchons de le toucher par les oreilles d'abord, avant de m'y prendre autrement.

Élevant alors la voix, et du ton le plus suppliant qu'il lui fut possible de prendre:—Mon bon ami Elsy! criat-il… Point de réponse…—Bon père Elsy!… même silence.

—Que le diable emporte ta chienne de carcasse! dit-il entre ses dents… Mon bon Elsy, n'accorderez-vous pas un mot d'avis au plus malheureux des hommes?

—Malheureux! dit le Nain, tant mieux!

Ces mots se firent entendre à travers une petite lucarne qu'il avait pratiquée au-dessus de sa porte, et par où il pouvait voir ce qui se passait hors de sa maison, sans être lui-même aperçu.

—Tant mieux! Elsy; et pourquoi tant mieux? N'avez-vous pas entendu que je vous ai dit que j'étais le plus malheureux des hommes?

—Croyez-vous m'apprendre une nouvelle? Avez-vous oublié ce que je vous ai dit ce matin?

—Non, Elsy, et c'est parce que je m'en souviens que je reviens vous voir. Celui qui a si bien connu le mal doit pouvoir en indiquer le remède.

—Il n'y a point de remède aux maux de ce monde. Si j'en connaissais un, je commencerais par l'employer pour moi-même… N'ai-je pas perdu une fortune qui aurait suffi pour acheter cent fois toutes les montagnes? un rang auprès duquel ta condition n'est que celle du dernier paysan? une société où je trouvais tout ce qu'il y a d'aimable et d'intéressant?…. N'ai-je pas perdu tout cela? ne vis-je pas ici comme le rebut de la nature, dans la plus affreuse des retraites, et plus affreux moi-même que les objets horribles qui m'environnent? Et pourquoi d'autres vermisseaux se plaindraient-ils d'être foulés aux pieds de la destinée, quand je me trouve moi-même écrasé sous la roue de son char?

—Vous pouvez avoir perdu tout cela, dit Hobby avec émotion, terres, amis, richesses; mais vous n'avez jamais éprouvé un chagrin comme le mien: jamais vous n'avez perdu Grâce Armstrong. Et maintenant, adieu toutes mes espérances, je rie la verrai plus!

Ces mots furent prononcés avec la plus vive émotion; et, comme s'ils avaient épuisé ses forces, Hobby garda le silence quelques instants. Avant qu'il eût pu reprendre assez de résolution pour adresser au Nain quelques nouvelles prières, le bras nerveux d'Elsy se montra à la lucarne, tenant en main un gros sac de cuir qu'il laissa tomber.

—Tiens, voilà le baume qui guérit tous les maux des hommes. C'est ainsi qu'ils le pensent au moins, les misérables! Va-t'en. Te voilà deux fois plus riche que tu ne l'étais hier. Ne me fais plus de questions ni de plaintes elles me sont aussi odieuses que les remerciements.

—C'est en vérité de l'or! dit Hobby en faisant sonner le sac. Et s'adressant de nouveau au solitaire:—Elsy, lui dit-il, je vous remercie de votre bonne volonté, mais je voudrais vous donner une reconnaissance de cet argent et une sûreté sur nos terres. Cependant, pour vous parler librement, je ne me soucierais pas de m'en servir avant de savoir d'où il vient. Je ne voudrais pas que, lorsque j'en donnerai à quelqu'un, il vînt à se changer en ardoises.

—Sot ignorant! s'écria le Nain, jamais poison plus véritable n'est sorti des entrailles de la terre. Prends-le, fais-en usage, et puisse-t-il te profiter aussi bien qu'à moi!

—Mais je vous dis que ce n'est pas tant l'argent qui me touche. Il est bien vrai que j'avais une jolie ferme, et les trente plus belles têtes de bétail du pays; mais ce n'est pas ce qui me tient au coeur: si vous pouviez me donner quelques nouvelles de la pauvre Grâce, je consentirais volontiers à être votre esclave toute ma vie, sauf le salut de mon âme. Parlez, Elsy, parlez!

—Hé bien donc, reprit le Nain, comme poussé à bout par ces importunités, puisque tes propres malheurs ne te suffisent pas, et que tu veux y ajouter ceux d'une compagne, cherche celle que tu as perdue, du côté de l'ouest.

—L'ouest, Elsy? c'est un mot bien vague!

—C'est mon dernier.

A ces mots, il ferma la lucarne, et ne répondit plus à tout ce qu'Hobby lui dit encore.

—L'ouest, pensa Elliot. Mais le pays est tranquille de ce côté.
Serait-ce Jack du Todholes? Il est trop vieux pour faire un pareil
coup. L'ouest! par ma vie ce doit être Westburnflat (Ouest). Elsy,
Elsy, encore un mot, un seul mot!

«Est-ce Westburnflat? Répondez-moi! je ne voudrais pas m'en prendre à lui s'il est innocent. Point de réponse! Si vous ne me dites rien, je croirai que c'est le bandit. Est-il devenu sourd ou muet? Allons, allons, c'est lui! je ne l'aurais jamais cru. Il faut qu'il ait quelque autre appui que ses amis du Cumberland. Elsy, Elsy! adieu! je n'emporte pas votre argent, parce que je ne veux pas m'en charger. Reprenez-le donc. Je vais rejoindre mes amis au lieu du rendez-vous. Reprenez votre sac quand je serai parti, si vous ne voulez pas m'ouvrir.

Le Nain ne fit aucune réponse.

—Il est sourd ou endiablé, ou l'un et l'autre; mais je n'ai pas le temps de disputer avec lui, dit Hobby; et il partit pour le rendez-vous qu'il avait donné à ses amis.

Cinq ou six d'entre eux y étaient déjà arrivés, et le hasard y amena, presque au même instant, Earnscliff et ses compagnons. Ils avaient découvert les traces des bestiaux jusqu'à la frontière. Mais là ils avaient appris qu'une troupe considérable de jacobites était en armes, et qu'on parlait de plusieurs soulèvements dans différentes parties de l'Écosse.

Earnscliff ne regardait donc plus l'événement de la nuit précédente comme l'effet d'un brigandage ordinaire, ou d'une vengeance particulière, mais comme la première étincelle de la guerre civile.

Le jeune homme embrassa Hobby avec tous les témoignages d'un véritable intérêt, et l'informa du fruit de ses recherches.

—Hé bien! dit Hobby, je parierais ma tête qu'Ellieslaw est pour quelque chose dans cette trahison d'enfer, car il est lié avec tous les jacobites du Cumberland; et, comme il a toujours protégé Westburnflat, cela s'accorde assez bien avec ce qu'Elsy m'a fait entendre.

Un autre se rappela qu'une fille de basse-cour d'Heugh-Foot avait entendu les brigands dire qu'ils agissaient au nom de Jacques VIII, et qu'ils étaient chargés de désarmer tous les rebelles; selon d'autres, Westburnflat s'était vanté tout haut qu'il obtiendrait bientôt un commandement dans les troupes jacobites, sous les ordres d'lllieslaw, lorsque celui-ci se serait déclaré, et qu'alors on ferait un mauvais-parti à Earnscliff, et à tout ce qui était attaché au gouvernement.

Le résultat fut qu'on ne douta plus que la troupe de brigands n'eût agi sous les ordres de Westburnflat, peut-être à l'instigation secrète d'Ellieslaw, et qu'on résolut de se rendre sur-le-champ à la demeure du premier, afin de s'assurer de sa personne. Les amis dispersés des Elliot les avaient rejoints pendant leur délibération, et ils se trouvaient plus de vingt cavaliers bien montés et passablement armés.

Un ruisseau sorti d'une étroite ravine des montagnes se, répandait à Westburnflat, sur la plaine marécageuse qui donne son nom à cet endroit. C'est là que l'onde, naguère rapide comme un torrent, change de caractère et devient stagnante, telle qu'un serpent azuré replié sur lui-même pendant son sommeil. Sur une de ses rives et au centre de la plaine s'élevait la tour de Westburnflat, qui était une de ces anciennes maisons fortifiées, jadis si nombreuses sur les frontières. Le terrain s'étendait en esplanade pendant l'espace d'environ cent toises; mais au-delà, ce n'était plus qui une fondrière impraticable pour des étrangers. Les sentiers qui conduisaient à la tour n'étaient connus que du maître et des siens. Mais, parmi les Écossais rassemblés sous les ordres d'Earnscliff, plusieurs pouvaient servir de guides. Quoique le genre de vie du propriétaire fût généralement connu, on était alors si peu scrupuleux sur l'article de la propriété, qu'il n'était pas aussi mal vu qu'il l'eût été dans un pays plus civilisé.

Parmi ses voisins plus paisibles, il était estimé à peu près comme le serait aujourd'hui un joueur, un amateur de combats de coqs, ou un jockey (Horse-Jockey. Un amateur de chevaux); comme un homme enfin dont les habitudes étaient blâmables, et dont la société devait être évitée en général, mais dont on ne pouvait dire après tout qu'il fût flétri de cette infamie ineffaçable attachée à sa profession dans un pays où les lois sont observées. Dans cette circonstance l'indignation qu'il excitait ne venait pas de la nature de ses torts comme maraudeur, mais il avait attaqué un voisin qui ne lui avait fait aucune injure, et surtout un membre du clan d'Elliot, dont la plupart de nos jeunes gens faisaient partie. Il se trouva donc naturellement dans la bande des personnes qui, familières avec les localités de son habitation, conduisirent facilement leurs camarades jusqu'au pied de la tour de Westburnflat.